17 septembre 2012

Paroles de Verdun

Petit retour aujourd'hui sur un ouvrage rendant hommage aux victimes d'une des plus grandes batailles de tous les temps : Paroles de Verdun.

Il existe bien des guerres et bien des massacres dont on peut se souvenir avec passion ou amertume, mais la bataille de Verdun, qui se déroula sur dix longs mois lors de l'année 1916, reste unique dans l'Histoire de par l'enfer quasiment indicible que connurent les poilus qui, presque tous, passèrent par là. 
Le bilan, en chiffre, donne le vertige. 60 millions d'obus sont tirés en 10 mois. Cela nous donne une moyenne de plus de deux obus à la seconde, pendant près d'une année entière, et ce sur un champ de bataille minuscule ! Des villages entiers sont rayés de la carte, des forêts sont rasées, la terre est labourée et cent fois retournée par le déchaînement des explosions.
Plus de 300 000 soldats, français et allemands, sont tués, 500 000 sont blessés. Aux obus, pesant parfois plus d'une tonne, il faut ajouter encore les gaz, les terribles combats au corps à corps, les "nettoyages" au lance-flamme...
Le gain militaire, au final, est nul. Les forces en présence n'ont pas gagné un mètre.

La BD, Paroles de Verdun, publiée chez Soleil, est autant un ouvrage artistique qu'un hommage aux soldats qui, à travers leurs écrits, livrent ici un vibrant témoignage d'outre-tombe. Les sujets essentiels sont abordés, dans différents styles : la criminelle sous-préparation de la région fortifiée de Verdun (lors de l'offensive allemande, les forts sont désarmés, privés de leurs pièces d'artillerie et tenus par de faibles garnisons), l'héroïsme vanté à l'arrière mais rendu obligatoire sur le front par les pelotons de gendarmes qui traquent les déserteurs, l'enfer de la boue, le froid, la soif, le manque de pitié et de sens tactique du haut commandement (l'état-major français a donné l'ordre de traduire en conseil de guerre tous les officiers qui donneraient un ordre de repli, l'armée va ainsi se priver parfois d'hommes de valeur en les traitant comme des lâches...) et, bien entendu, la souffrance, lancinante, de ces hommes, piégés dans leurs trous à rat, rendus fous par les bombardements (80% des pertes sont imputables aux tirs d'artillerie) mais tenant leur position, parfois contre des forces dix fois supérieures en nombre, ou se faisant massacrer sur place à cause de l'orgueil de quelques généraux.

En se basant sur l'expérience de ceux qui ont vécu la bataille et sa réalité, cet album, conçu et dirigé par Jean Wacquet, tente d'en traduire toute l'horreur, sans faire de concession à ceux qui se forgent des carrières sur le sacrifice des autres. Il ne s'agit pas d'une histoire, avec des personnages, mais plutôt de fragments de vie, de petits moments de tragédies quotidiennes inspirés par les textes, d'ailleurs habilement choisis et flirtant entre réalisme cru et poésie désespérée.
Citons, entre autres, la participation de Dominique Bertail, Christian Rossi, Nicolas Nemiri, Stéphanie Hans, Gérald Parel, Barron Storey ou encore Christophe Chabouté. Les auteurs, par leur talent, arrivent ici à transmettre un peu de cet abîme qui emporta une génération d'hommes terrifiés, transformés en héros par les circonstances et la menace des sanctions.

Un bel album, à posséder.


Toutefois, Verdun ne saurait se résumer en quelques pages dessinées, quelle que soit leur qualité.
Pour approfondir le sujet (qui le mérite largement), voici quelques conseils de lecture et même de sites à découvrir.

A lire :
Mourir à Verdun, de Pierre Miquel
Assez technique mais très détaillé au niveau de la chronologie et des unités engagées.
Un peu froid peut-être parfois.

Verdun, la plus grande bataille de l'Histoire racontée par les survivants, de Jacques-Henri Lefebvre
Plus volumineux, disposant de photos, de plans, de cartes, cet ouvrage est évidemment basé sur les témoignages d'officiers ou simples soldats. Indispensable, de par son exhaustivité et l'émotion qui se dégage des textes, pour ceux qui souhaiteraient comprendre la bataille ou, à plus forte raison, écrire sur elle.

A voir :
La citadelle de Verdun
La visite dure une demi-heure environ et s'effectue sur une sorte de petite voiture électrique qui s'arrête devant des "panneaux", dans la citadelle elle-même, où s'animent, dans les décors reconstitués et le cadre réel, des sortes d'hologrammes. Certains passages, notamment celui où l'on est censé évoluer dans une tranchée, sont impressionnants, notamment à cause des explosions qui résonnent jusque dans les pieds.
(penser à se couvrir même en été, il fait très froid dans les tunnels)

Le Mémorial de Verdun
Il s'agit d'un musée, pas très grand mais regorgeant tout de même d'un tas de pièces intéressantes. L'on y trouve des canons, des avions, des fusils, des uniformes, des masques à gaz, des trousses de secours, une reconstitution, très réaliste, d'une partie de champ de bataille, mais aussi de petites choses apparemment anodines mais parfois particulièrement émouvantes, comme la lettre, adressée à sa mère, d'un jeune soldat qui mourra le lendemain.

Le fort de Douaumont
Deux étapes ici, l'une extérieure (la vue est imprenable sur les environs), l'autre intérieure, avec une sorte d'iPod individuel qui vous guide pendant la visite et vous permet d'avoir son et images en déambulant dans les lieux (très humides). 

L'Ossuaire de Douaumont
Attention, il s'agit ici non pas d'un musée ou d'un fort mais d'un lieu de recueillement, d'un cimetière où sont entreposés les ossements d'hommes de toutes nationalités. Visiter ce lieu suppose une tenue correcte (bon, en été, personne ne vous reprochera de porter un short je pense), et un silence absolu. Bien que cela soit spécifié dès l'entrée et répété en plusieurs langues sur des panneaux, j'ai été choqué de constater que certains ahuris se comportaient en ce lieu comme s'ils allaient au MacDo.
Un film d'une vingtaine de minute est présenté avant la visite. Les plus courageux peuvent ensuite monter dans la tour centrale (joli point de vue mais que de marches !) ou se contenter d'arpenter les ailes, recouvertes de noms et de dates y étant associées.
L'idéal, si je puis m'exprimer ainsi, est de "terminer" la journée de visite par l'Ossuaire, afin d'en saisir tout le sens profond.
Encore une fois, l'on y va comme si on allait sur une tombe, ce n'est pas obligatoire mais si l'on effectue la démarche, un minimum de respect est de rigueur.

Il existe bien entendu de nombreux autres sites dans la région de Verdun (très proches de ceux cités d'ailleurs), et il est possible de les découvrir en se baladant un peu, à travers bois, ce qui permet de constater à quel point la terre, près d'un siècle plus tard, garde encore les marques de l'avalanche d'obus qu'elle a reçue.
Apprendre, se souvenir, entretenir la mémoire, sont des nécessités absolues. Non pour glorifier les combats mais pour ne pas ajouter l'offense de l'oubli à l'absurdité du sacrifice.

"Celui qui n'a rien vu de Verdun n'a rien vu de la Guerre."
Témoignage d'un soldat anonyme.