25 septembre 2012

De la liberté dans l'expression


Certains évènements récents nous amènent aujourd'hui à une petite réflexion sur la liberté d'expression et la liberté que l'on souhaiterait accorder aux artistes.

Le dernier numéro de Charlie Hebdo a, encore une fois, suscité la polémique. Pas seulement parce qu'il a déchaîné la colère des fondamentalistes religieux, mais aussi parce qu'il a poussé de "parfaits" démocrates à soutenir ce journal du bout des lèvres, tout en le condamnant tout de même un peu, bref, une sorte de numéro d'équilibriste assez inquiétant.
Rappelons que Charlie Hebdo (qui est un journal d'opinion à l'opposé de mes convictions personnelles) avait déjà vu ses locaux être incendiés il y a peu. Je m'étais fendu d'un petit billet de soutien à l'époque, mais je n'avais pas vraiment eu peur. Aujourd'hui, la situation est différente. Car lorsque l'on entend des responsables politiques nous dire que "ce n'était pas le bon moment" pour publier des dessins humoristiques, il ne s'agit plus d'un acte violent, condamnable, mais bien d'un glissement idéologique, censé ne pas limiter les propos mais le moment où ils sont tenus.
Or, il semble tout de même difficile d'empêcher un dessinateur de presse de tenir compte de l'actualité !
Chaplin avait-il le droit, en 1940, de sortir Le Dictateur ? Ou bien fallait-il attendre un peu avant de se moquer des nazis et de leur leader ? 
Bien des artistes, depuis, ont suivi le mouvement, mais je reste convaincu que condamner le fascisme à l'époque où il existait était bien plus courageux, utile et pertinent.

Par principe, et parce que j'accorde moi-même une grande importance aux mots et à leur signification, je serais tenté de dire que se moquer des puissants, dénoncer des comportements indignes ou encore prendre partie contre l'obscurantisme reste une attitude ô combien respectable pour un artiste.
Malheureusement, ce n'est pas si simple. Essentiellement parce que le monde ne se partage pas en deux camps clairement définis, avec d'un côté les "gentils" et de l'autre les "méchants". Condamner le Noir serait aisé dans un monde en Noir et Blanc, mais dans un monde tout en nuances de gris, où situer les limites ? Et comment évaluer les propos ou les œuvres ?
Mettre en cause une religion, ou l'un de ses symboles, n'est sans doute pas un choix simple. Il ne s'agit pas de choquer pour choquer, ou d'une volonté de nuire, mais bien d'une réaction, mesurée, sensée, face à un extrémisme qu'il est nécessaire de condamner, même maladroitement. Et encore, les réactions les plus maladroites ne viennent certainement pas de ceux qui empoignent un crayon et une feuille de papier pour défendre leurs idées…

Revenons cependant un instant sur l'expression elle-même : "liberté d'expression".
L'on sait bien qu'elle n'est pas totale, il existe des limites légales évidentes (condamnation de la diffamation, des appels au meurtre…) qui sont déjà en contradiction avec le terme "liberté".
Voilà le véritable danger : un absolu qui pointe son nez. Car la liberté, fondamentalement, est un absolu, donc n'existe pas réellement dans notre monde.
Prenons un exemple simple. Si vous êtes enfermé dans une prison, vous n'êtes pas libre. Si vous êtes en dehors de la prison, sans entraves, vous avez l'impression de l'être, même si en réalité, vous subissez des contraintes évidentes (mais intégrées, donc non perçues comme limitatives). Vous ne pouvez pas décider de ne plus manger, d'aller vivre sur la Lune ou même de vous balader entièrement nu. Ces exemples sont volontairement absurdes mais il existe des tas de "petites" contraintes qui font partie de notre culture, des impératifs sociétaux, et qui ne nous semblent pas bien graves mais qui n'en demeurent pas moins limitatives. Laissons là cette approche philosophique audacieuse et revenons à la seule liberté d'expression.

Tout comme pour la liberté physique, la liberté d'expression ne peut exister réellement dans une alternative absolue (en prison/totalement libre). L'on peut être totalement muselé, mais la liberté d'expression s'accompagne toujours de limites, qu'elles soient ou non perçues ou pertinentes.
La liberté de l'artiste, qui n'est donc jamais totale, est d'autant plus limitée qu'il est, en général, le premier censeur de son discours. Il est des sujets que certains auteurs n'aborderont jamais, ou des dessins que ne s'autoriseront pas certains artistes.
La limite, même non imposée, est toujours là. Omniprésente, à la fois odieuse et fascinante.
Et lorsque l'on crée, lorsque l'on écrit, l'on est amené, à un moment, à définir cette limite. A justifier les bornes qui marquent le début et la fin de notre univers créatif.
Et ces bornes, j'en suis persuadé, sont l'affaire de chacun.
Les lois se doivent d'éviter les dérives violentes, bien entendu, mais pour le reste, il me semble inconcevable de demander à l'artiste de rester à l'écart de territoires qu'il n'est pas censé fouler.
Le propre de l'artiste, c'est justement, entre autres, d'explorer tous les chemins qui l'inspirent. Quitte à enjamber quelques barrières.
La voilà peut-être cette véritable liberté. Ne pas tenir compte des bornes des autres. Casser les murs, ramper sous les menaces, et, au final, pouvoir atteindre un endroit supposé interdit. Soit parce que l'on aime cet endroit, soit parce qu'il nous fascine par le fait même qu'il soit interdit et dangereux.
Il ne s'agit pas de faire du mal ou d'imposer un point de vue.
Il s'agit de ne pas céder, ou de ne pas céder trop facilement, devant ceux qui nous expliquent, avec un décret ou un AK-47, que l'on n'a rien à faire là.
Un artiste a tout à faire là où il dérange. Et là où il se sent utile.
Et un journaliste, un vrai journaliste, pas un ersatz morandinien préoccupé seulement par la télé-réalité et le "buzz", se devrait évidemment de rêver également de ce genre de territoires.

Cette liberté toute relative, il nous appartient de l'entretenir.
Il ne devrait exister aucun idéal, aucun dogme, aucun bunker à l'abri de nos plumes.
Cela n'exclut aucunement l'acceptation de limites, légales et morales. Ces limites existent déjà et sont nécessaires, mais jamais elles ne pourront être imposées par ceux qui gesticulent et menacent.
Car la liberté, ce n'est pas tout et n'importe quoi, c'est ce que nous jugeons honnête et indispensable. Ce n'est pas ce qui est facile et autorisé, c'est ce qui demande un peu d'effort et laisse des écorchures. Et ce ne sera jamais ce qui fait l'unanimité. 
La liberté, ce n'est pas faire avec une limite imposée, surtout par la force, c'est notre capacité à aller au-delà des barbelés. S'arrêter avant, c'est déjà être en prison.

"Un morceau de liberté n'est pas la liberté."
Max Stirner

"Il existe aussi une liberté vide, une liberté d'ombres, une liberté qui ne consiste qu'à changer de prison."
Jean-Edern Hallier