De la liberté dans l'expression
Certains
évènements récents nous amènent aujourd'hui à une petite réflexion sur la
liberté d'expression et la liberté que l'on souhaiterait accorder aux artistes.
Le
dernier numéro de Charlie Hebdo a, encore une fois, suscité la polémique. Pas seulement
parce qu'il a déchaîné la colère des fondamentalistes religieux, mais aussi parce
qu'il a poussé de "parfaits" démocrates à soutenir ce journal du bout
des lèvres, tout en le condamnant tout de même un peu, bref, une sorte de
numéro d'équilibriste assez inquiétant.
Rappelons
que Charlie Hebdo (qui est un journal d'opinion à l'opposé de mes convictions
personnelles) avait déjà vu ses locaux être incendiés il y a peu. Je m'étais
fendu d'un petit billet de soutien à l'époque, mais je n'avais pas vraiment eu
peur. Aujourd'hui, la situation est différente. Car lorsque l'on entend des
responsables politiques nous dire que "ce n'était pas le bon moment"
pour publier des dessins humoristiques, il ne s'agit plus d'un acte violent,
condamnable, mais bien d'un glissement idéologique, censé ne pas limiter les
propos mais le moment où ils sont tenus.
Or,
il semble tout de même difficile d'empêcher un dessinateur de presse de tenir
compte de l'actualité !
Chaplin
avait-il le droit, en 1940, de sortir Le Dictateur ? Ou bien
fallait-il attendre un peu avant de se moquer des nazis et de leur leader ?
Bien
des artistes, depuis, ont suivi le mouvement, mais je reste convaincu que
condamner le fascisme à l'époque où il existait était bien plus courageux, utile
et pertinent.
Par
principe, et parce que j'accorde moi-même une grande importance aux mots et à
leur signification, je serais tenté de dire que se moquer des puissants,
dénoncer des comportements indignes ou encore prendre partie contre
l'obscurantisme reste une attitude ô combien respectable pour un artiste.
Malheureusement,
ce n'est pas si simple. Essentiellement parce que le monde ne se partage pas en
deux camps clairement définis, avec d'un côté les "gentils" et de
l'autre les "méchants". Condamner le Noir serait aisé dans un monde
en Noir et Blanc, mais dans un monde tout en nuances de gris, où situer les
limites ? Et comment évaluer les propos ou les œuvres ?
Mettre
en cause une religion, ou l'un de ses symboles, n'est sans doute pas un choix
simple. Il ne s'agit pas de choquer pour choquer, ou d'une volonté de nuire,
mais bien d'une réaction, mesurée, sensée, face à un extrémisme qu'il est
nécessaire de condamner, même maladroitement. Et encore, les réactions les plus
maladroites ne viennent certainement pas de ceux qui empoignent un crayon et
une feuille de papier pour défendre leurs idées…
Revenons
cependant un instant sur l'expression elle-même : "liberté
d'expression".
L'on
sait bien qu'elle n'est pas totale, il existe des limites légales évidentes
(condamnation de la diffamation, des appels au meurtre…) qui sont déjà en
contradiction avec le terme "liberté".
Voilà
le véritable danger : un absolu qui pointe son nez. Car la liberté,
fondamentalement, est un absolu, donc n'existe pas réellement dans notre monde.
Prenons
un exemple simple. Si vous êtes enfermé dans une prison, vous n'êtes pas libre.
Si vous êtes en dehors de la prison, sans entraves, vous avez l'impression de
l'être, même si en réalité, vous subissez des contraintes évidentes (mais
intégrées, donc non perçues comme limitatives). Vous ne pouvez pas décider de
ne plus manger, d'aller vivre sur la Lune ou même de vous balader entièrement
nu. Ces exemples sont volontairement absurdes mais il existe des tas de
"petites" contraintes
qui font partie de notre culture, des
impératifs sociétaux, et qui ne nous semblent pas bien graves mais qui n'en
demeurent pas moins limitatives. Laissons là cette approche philosophique
audacieuse et revenons à la seule liberté d'expression.
qui font partie de notre culture, des
impératifs sociétaux, et qui ne nous semblent pas bien graves mais qui n'en
demeurent pas moins limitatives. Laissons là cette approche philosophique
audacieuse et revenons à la seule liberté d'expression.
Tout
comme pour la liberté physique, la liberté d'expression ne peut exister
réellement dans une alternative absolue (en prison/totalement libre). L'on peut
être totalement muselé, mais la liberté d'expression s'accompagne toujours de
limites, qu'elles soient ou non perçues ou pertinentes.
La
liberté de l'artiste, qui n'est donc jamais totale, est d'autant plus limitée
qu'il est, en général, le premier censeur de son discours. Il est des sujets
que certains auteurs n'aborderont jamais, ou des dessins que ne s'autoriseront
pas certains artistes.
La
limite, même non imposée, est toujours là. Omniprésente, à la fois odieuse et
fascinante.
Et
lorsque l'on crée, lorsque l'on écrit, l'on est amené, à un moment, à définir
cette limite. A justifier les bornes qui marquent le début et la fin de notre
univers créatif.
Et
ces bornes, j'en suis persuadé, sont l'affaire de chacun.
Les
lois se doivent d'éviter les dérives violentes, bien entendu, mais pour le
reste, il me semble inconcevable de demander à l'artiste de rester à l'écart de
territoires qu'il n'est pas censé fouler.
Le
propre de l'artiste, c'est justement, entre autres, d'explorer tous les chemins
qui l'inspirent. Quitte à enjamber quelques barrières.
La
voilà peut-être cette véritable liberté. Ne pas tenir compte des bornes des
autres. Casser les murs, ramper sous les menaces, et, au final,
pouvoir atteindre un endroit supposé interdit. Soit parce que l'on aime cet
endroit, soit parce qu'il nous fascine par le fait même qu'il soit interdit et
dangereux.
Il
ne s'agit pas de faire du mal ou d'imposer un point de vue.
Il
s'agit de ne pas céder, ou de ne pas céder trop facilement, devant ceux qui
nous expliquent, avec un décret ou un AK-47, que l'on n'a rien à faire là.
Un
artiste a tout à faire là où il dérange. Et là où il se sent utile.
Et
un journaliste, un vrai journaliste, pas un ersatz morandinien préoccupé
seulement par la télé-réalité et le "buzz", se devrait évidemment de
rêver également de ce genre de territoires.
Cette
liberté toute relative, il nous appartient de l'entretenir.
Il
ne devrait exister aucun idéal, aucun dogme, aucun bunker à l'abri de nos
plumes.
Cela
n'exclut aucunement l'acceptation de limites, légales et morales. Ces limites
existent déjà et sont nécessaires, mais jamais elles ne pourront être imposées
par ceux qui gesticulent et menacent.
Car la liberté, ce n'est pas tout et n'importe quoi, c'est ce que nous jugeons honnête et indispensable. Ce n'est pas ce qui est facile et autorisé, c'est ce qui demande un peu d'effort et laisse des écorchures. Et ce ne sera jamais ce qui fait l'unanimité.
La liberté, ce n'est pas faire avec une limite imposée, surtout par la force, c'est notre capacité à aller au-delà des barbelés. S'arrêter avant, c'est déjà être en prison.
"Un morceau de liberté n'est pas la liberté."
Max Stirner
"Il existe aussi une liberté vide, une liberté d'ombres, une liberté qui ne consiste qu'à changer de prison."
Jean-Edern Hallier
Car la liberté, ce n'est pas tout et n'importe quoi, c'est ce que nous jugeons honnête et indispensable. Ce n'est pas ce qui est facile et autorisé, c'est ce qui demande un peu d'effort et laisse des écorchures. Et ce ne sera jamais ce qui fait l'unanimité.
La liberté, ce n'est pas faire avec une limite imposée, surtout par la force, c'est notre capacité à aller au-delà des barbelés. S'arrêter avant, c'est déjà être en prison.
"Un morceau de liberté n'est pas la liberté."
Max Stirner
"Il existe aussi une liberté vide, une liberté d'ombres, une liberté qui ne consiste qu'à changer de prison."
Jean-Edern Hallier




