07 septembre 2013

La Stratégie Ender : comic vs novel

Nous partons pour l'espace et une impitoyable école militaire avec La Stratégie Ender.

Andrew "Ender" Wiggin est ce que l'on appelle un troisième. Dans une société qui ne tolère que deux enfants par couple, sa venue au monde est plus qu'exceptionnelle mais autorisée par les autorités qui voient en lui un futur officier de la Flotte Internationale. 
C'est ainsi qu'Ender, à seulement six ans, quitte sa famille pour rejoindre une école réservée à l'élite de la jeunesse terrienne. Il n'aura pas de permission avant l'âge de douze ans. Il n'aura plus de contacts avec les siens. Et il devra faire face à l'hostilité des autres aspirants officiers. Ainsi qu'aux manipulations des professeurs, prêts à tout pour qu'il puisse réaliser son potentiel.
Car dans l'espace, une menace extraterrestre se précise. Deux fois déjà, l'humanité a repoussé l'invasion. L'Homme a maintenant besoin d'une victoire décisive. Et pour mener ses armées, il a besoin d'un Alexandre, d'un Jules César... ou, à défaut, d'un génie de six ans à peine...

Voilà une BD plutôt pas mal qui cache en fait un roman bien meilleur. L'histoire est en effet adaptée de Ender's Game, de Orson Scott Card (un auteur de SF et de fantasy qui a inspiré le Seventh Son of a Seventh Son de Iron Maiden, et qui a aussi tâté du comic en réécrivant les origines du Iron Man Ultimate). Bien qu'il s'agisse de science-fiction, sur fond de conflit inter-espèces, l'auteur a donné la priorité à la psychologie de ses personnages et laissé de côté les grandes batailles traditionnelles. Tout tourne autour du jeune Ender, manipulé pour le "bien" de l'humanité et maltraité par la plupart de ses pairs. Ce premier roman, qui fait partie d'un cycle, peut en fait se lire seul et se termine sur un véritable coup de génie de romancier, parfaitement amené d'ailleurs par une construction patiente de l'intrigue et des protagonistes.
L'adaptation en comics a été laissée aux bons soins de Christopher Yost, pour ce qui est du scénario, et de Pasqual Ferry, en ce qui concerne les dessins. Mais disons-le tout de suite, ce qui fait de ce premier tome une réussite est entièrement dû à Card.

Ce premier arc est en effet très fidèle au roman, parfois au mot prêt pour ce qui est des dialogues. Et l'histoire est suffisamment originale et intrigante pour que l'on ait envie de connaître la suite. La BD bénéficie donc directement de sa filiation mais possède aussi malheureusement des défauts que le roman n'a pas.
Tout d'abord, les scènes les plus "visuelles", les affrontements entre les différentes armées d'élèves par exemple, manquent de clarté. Preuve que les mots sont parfois plus parlants qu'un dessin. Certains passages sont également difficiles à suivre à cause d'un manque de différenciation des personnages ; tous les visages se ressemblant plus ou moins.
Enfin, difficile également de faire ressentir les sentiments et interrogations à la base du roman en recourant aux seules planches, trop souvent silencieuses et absconses. L'on perd ainsi beaucoup de sens mais aussi d'ambiance ou de profondeur psychologique. Un simple exemple : lorsque Valentine écrit à son frère, celui-ci, dans le comic, réagit au courrier en une seule case, d'une sentence un peu courte, alors que dans le roman, il s'interroge longuement sur la provenance même de la lettre, apportant ainsi une dimension oppressante et paranoïaque qui en dit long sur les professeurs et le monde dans lequel est plongé l'enfant.

Pourquoi diable, du coup, s'infliger une BD moins bonne et complète que le roman original ? Surtout si ses particularités propres (notamment la représentation graphique) ne sont pas bien exploitées ? Eh bien, il n'y a pas vraiment de raison, avouons-le, mais le comic a au moins le mérite d'exister et de constituer une publicité pour Ender's Game (disponible en français, même au format kindle, et bientôt réédité en poche). Ne nous leurrons pas, c'est encore une fois la proximité de l'adaptation cinéma qui a incité Marvel, puis Panini, à publier cette version maladroite et insuffisamment aboutie. Ceci dit, Yost et Ferry ont beau se planter sur ce coup-là, l'histoire de Card est tellement bonne qu'elle rattrape presque le tout.
A vous de voir donc. Vous pouvez opter pour le comic, version expurgée qui se lit plus vite mais est moins chargée en émotion et bien moins subtile, ou lui préférer un roman très bien écrit qui est tout de même détenteur (et pas pour rien) des prix Nebula et Hugo.

Un comic plutôt bon mais dont les qualités sont toutes issues de la plume de Card et qui fait surtout office de parent (cruellement) pauvre si on le compare au roman.

+ de la SF brillante
+ une intrigue basée sur l'émotion et une ambiance délicieusement paranoïaque
- des dessins (et un découpage) qui ne sont pas à la hauteur (scènes d'action, visages...)
- une perte évidente de profondeur par rapport au roman