15 septembre 2013

Superior Spider-Man, Scarlet Spider : l'évolution badass du Tisseur

La sortie du troisième numéro de la nouvelle version du mensuel Spider-Man nous permet de faire un petit point sur l'évolution du Monte-en-l'air.

Peter Parker est un gentil garçon. Il est poli, serviable, ne tue pas les super-vilains qu'il combat et mange cinq fruits et légumes par jour. Sympa, mais à l'époque de Irrécupérable, Powers ou The Boys, le héros paraît un tantinet lisse. La mode est en effet au pétage de plomb, aux vices plus ou moins cachés et aux défauts assumés. Seulement voilà, comment faire prendre un virage de plus au Tisseur sans pour autant se mettre les lecteurs à dos ?
Rappelons qu'en la matière, Marvel a déjà été plus qu'échaudé par la célèbre Saga du Clone. Et la contre-évolution récente, précipitée par One More Day, n'a pas non plus été accueillie par une salve d'applaudissements. L'éditeur marche donc sur des oeufs lorsqu'il s'agit de triturer le destin de sa mascotte.

La dernière trouvaille consiste donc à faire évoluer le "costume" sans toucher à celui qui le porte. Le numéro de ce mois du mensuel Spider-Man illustre particulièrement bien le principe. Dans un premier temps, l'on suit les aventures de Superior Spider-Man, avec un Otto Octavius aux commandes (cf. cette chronique). Peter est relégué au rang de témoin passif, dans un recoin de l'esprit du bon docteur, pendant que ce dernier campe une araignée bien plus musclée. Il n'hésite pas à verser le sang voire à supprimer l'un de ses ennemis histoire d'en finir avec le cycle perpétuel "tu fais des conneries, je t'entoile, tu t'évades de prison et on recommence".
Même évolution du côté de Scarlet Spider qui, s'il devient le protecteur de Houston (ah, l'exotisme texan !), a fait très largement usage de la violence par le passé et, comme le proclame le slogan de la série ("All of the Power, None of the Responsibility"), n'a pas vraiment le même sens moral que Parker.

La première conséquence qui saute aux yeux est, par contraste, l'immobilisme de Peter Parker. Dans un cas, il passe le relais à un type qui squatte son corps, dans l'autre, il s'agit d'un de ses clones. Pendant que Spider-Man se radicalise, obligeant même les Vengeurs à se pencher sur son cas, Peter Parker sert de point d'ancrage, voire de référence morale absolue.
Si l'on peut y voir une manière de préserver les fondamentaux du personnage, l'on peut aussi s'interroger sur la pertinence et les effets à long terme d'un tel immobilisme.
En effet, ce qui donne de la profondeur à un personnage reste, entre autres, les crises qu'il traverse et doit surmonter. Il peut également se nourrir de ses erreurs et même, soyons fous, s'écarter pour un temps de sa philosophie. Or, à trop vouloir préserver Parker, la Maison des Idées risque bien en réalité d'en faire un pantin sans âme.

Déjà crétinisé, au mieux, ou rendu détestable, au pire, par son choix étrange et son égoïsme oedipien dans OMD, le voilà maintenant simplement mis entre parenthèses le temps que d'autres assument à sa place une expérimentation qu'on lui refuse.
Car le fait est là, si un personnage subit bien le surplace narratif et le manque d'audace des séries mainstream, c'est bien ce pauvre Parker. Il y a bien eu par le passé quelques tentatives intéressantes, comme lorsque Spidey révèle au monde son identité pendant Civil War (cf. cet article), mais son statut de fugitif (qui collait pourtant parfaitement au personnage, censé souffrir de son activité super-héroïque) n'aura duré qu'un (bref) moment. Depuis, Marvel a décidé que le confort de l'identité secrète convenait mieux au Tisseur et a d'ailleurs, par la même occasion, fait table rase de toutes les patientes et cohérentes évolutions mises en place dans le run de Straczynski.

L'on aboutit ainsi à une situation assez paradoxale où l'on peut suivre de plutôt bonnes histoires desquelles Peter est quasiment absent, et ce pour de basses raisons conservatrices. C'est un peu comme si, pour moderniser Tintin (ah mince, j'ai dit "Tintin" dans un article, que Moulinsart SA se rassure, mon chèque part dès demain matin), on l'écartait de ses propres BD.
Bien entendu, d'aucuns me rétorqueront - avec raison sans doute - que devenir plus sombre n'est pas en soi une évolution et que le propre de Parker est d'être justement un parangon de vertu. Raison de plus, répondrai-je avec fougue, malice et un rien d'agacement dans la voix, tout l'intérêt est là !

Kaine, avec toute l'amitié que l'on peut avoir pour lui, n'est qu'un clone dont les actes ont infiniment moins de portée que ceux de son modèle. Et personne n'est surpris à l'idée qu'un Octopus puisse commettre des actes violents. Lorsque Peter reprendra inévitablement sa place, tout cela sera oublié et - une fois de plus - sans conséquences. Pourtant, si ces mêmes écarts de conduite étaient imputables à Peter, ils auraient là un intérêt tout autre.
Non seulement cela permettrait au personnage de grandir, en passant par une crise l'impactant durablement, mais cela lui donnerait une véritable dimension humaine et une profondeur qui a presque disparu. Que Parker ne soit pas un tueur, c'est un fait, qu'il lui soit impossible de tuer, c'est là un postulat bien plus hasardeux. Parker pourrait évidemment tuer, par accident, par nécessité, dans un coup de folie, peu importe, et faire ensuite avec. Puisque les scénaristes adorent le faire se morfondre dans ses sempiternelles crises de culpabilité, voilà qui lui donnerait de quoi faire et changerait un peu de l'oncle Ben ou la famille Stacy.

Même d'un point de vue moral, cela serait plus pertinent. Car condamner la violence dans l'absolu, tout le monde peut plus ou moins bien le faire, et sans risque (c'est comme dire "je hais les caries", vous n'avez pas beaucoup de chances d'être pris pour cible par un groupe pro-caries, encore que... c'est peut-être une branche peu connue de la tendance SM, il faudra que je vérifie).
Tuer, comme "tolérer" d'ailleurs, est une question de contexte, pas une valeur (positive ou négative) en soi. La preuve en est que bien des gens se sentent capables de tuer (dans l'absolu toujours) lorsqu'on leur pose la traditionnelle question "si vous pouviez remonter dans le temps et tuer Hitler, le feriez-vous ?". Outre le fait que l'on sauverait plus de gens (si tel est bien le but) en flinguant Staline, la question est pernicieuse car hors contexte. En voici quelques-unes bien plus intéressantes : vous pouvez tuer Hitler mais lorsqu'il est bébé, le faites-vous ? Oh, j'ai oublié, vous ne disposez que d'un couteau pour le faire. Ou alors, vous avez une fenêtre dans le temps qui vous permet de tuer la mère d'Hitler, lorsqu'elle est enceinte, le faites-vous ? Et s'il s'agit de tuer sa grand-mère, lorsqu'elle n'a que quatre ans et qu'elle est en train de jouer à la poupée ? Sous les yeux de ses parents, pendant qu'elle vous sourit avec une innocence non feinte...
Ah ben oui, c'est pas tout à fait pareil, on est d'accord.

Le contexte, en toute chose, est essentiel. Les moralistes de l'absolu sont légion car ce qu'ils affirment et défendent ne coûte rien. Tuer demande parfois plus de courage et de sens moral qu'épargner un monstre.
Et faire de Peter un adepte absolu du no-kill n'a pas plus de sens ou de valeur, sauf peut-être si l'on parle de pêche. Lui permettre de tuer, une seule fois, puis de s'interroger sur cet acte serait infiniment plus intéressant à lire et certainement à écrire. C'est là tout ce qui est essentiel dans le fait de raconter une histoire : que le lecteur puisse passer un bon moment, sans s'ennuyer, qu'il en retire quelques émotions (bien réelles, elles) et peut-être même, pourquoi pas, une réflexion.
Mais pour que cela arrive, il faut ne pas faire semblant. Y aller pour de bon, sans filet ni airbags.
Tant que les scénaristes ne permettront pas à Peter Parker, ce garçon si sympathique et bourré de principes, de se frotter avec la réalité, de sortir de sa si confortable morale de salon, le personnage n'évoluera pas, pire, il risque bien de devenir froid et artificiel. En tout cas bien plus artificiel que certains de ses clones.

John Updike a dit que ce que le lecteur attendait d'un récit était l'expérience vécue par procuration. C'est on ne peut plus vrai, et sans doute nécessaire. Mais qu'un personnage en vienne à vivre lui-même par procuration est aussi étrange qu'improductif.
On ne peut bien protéger que ce qui est mort et momifié, les personnages encore en activité méritent d'être malmenés. C'est la seule manière qu'ils ont d'exister.