23 novembre 2013

Happy ! Morrison & Robertson flinguent le mythe de Noël... ou pas.



Tomber en librairie sur ce genre d’album, avec ces noms sur la couverture, n’est pas bon pour mon portefeuille. Mais je pars du principe que ce sera forcément bon pour mon moral, du coup je ne regarde pas à la dépense.
Je ne suis pas un grand spécialiste de Morrison, je n’ai pas lu ce qu’il avait fait pour DC qui lui a valu les honneurs de la presse spécialisée, mais j’ai plutôt apprécié ses runs sur les grandes séries Marvel – surtout après coup, notamment sur New X-Men, qui m’avait au premier abord pris à froid. J’étais curieux de voir ce que le bonhomme valait sur une mini-série (4 épisodes) compilée chez nous dans un album d’excellente facture à la jaquette aussi agréable au toucher que les pages. Je m’attendais à quelque chose d’assez iconoclaste, politiquement incorrect et percutant, entre Ellis et Ennis par exemple.

Le fait est que c’est peu ou prou ce qui m’a été donné de lire. L’atmosphère est sombre, glauque même, on nage souvent dans le sordide. Sax, le personnage principal, anti-héros magnifique, n’est jamais présentable : fringues défraîchies, barbe de trois jours, plaies, bosses et un eczéma réfractaire. Il a fréquenté la lie de la société et a fini par s’y perdre, préférant gagner vaguement sa vie en tuant pour le compte de ceux qu’il traquait auparavant (ex-flic, il a bien essayé de rester honnête mais la mafia, c’est plus fort que toi). Qu’il les bute ou qu’il les pourchasse, ceux qui l’entourent sont tout aussi peu recommandables, et tout le monde dans cette histoire parle comme chez Tarantino (et notre pauvre traducteur fait ce qu’il peut pour coller à l’abondance de f* word comme disent les outre-Atlanticains). Donc : les flics sont pourris, les méchants le sont davantage. Le tout à l’approche de Noël. Manque de bol pour Nick Sax : il décide d’en faire un poil trop dans son dernier contrat, et sa dernière victime se trouvait détenir un magot sur lequel lorgnait la moitié des malfrats de la ville. Vous voyez le tableau : notre ripou de service s’en sort à moitié mort et comprend vite que son existence va arriver à son terme s’il ne révèle pas le code pour accéder au fric – code qu’il ne détient même pas, d’ailleurs. N’ayant rien à quoi se raccrocher, il va y rester. Sauf que… et c’est là que survient l’élément narratif moteur de ce récit : un petit ange survient à son chevet. En fait, non, pas un ange – ce serait trop facile ! – mais une licorne. Bleue. Une licorne de dessin animé. Avec de grands yeux et des ailes ridicules. Un truc de fille, croisement improbable entre un Mon Petit Poney et Bambi. Et c’est cet être WTF qui va le tirer d’un premier guet-apens, tout en le harcelant pour qu’il aille sauver une petite fille en grand danger. 

Alors ouais, Nick s’en sortira une première fois, mais faut pas pousser, ce genre de vision c’est mauvais pour ce qui reste de son cerveau. Et le voilà qui tergiverse : rêve ? hallu ? Symptôme d’un mal plus grave ? Et nous, on aimerait le pousser à croire – car le but du jeu est bien là – afin  que le bougre puisse faire acte de rédemption : sauver une vie pour sauver son âme. Ou le contraire. Et en même temps on souhaite qu’il ne cède pas au syndrome la Vie est belle (le bien, hein ?, celui de Capra, pas l’abomination benignesque). Ou pas trop vite.
Morrison, sur un script couru d’avance, parvient ainsi de manière assez perverse à jouer avec nos pulsions de lecteur, qu’on soit fleur bleue ou avide de chair fraîche et de perversions. Ira, ira pas ? En attendant qu’il se décide, ou pas, sa vie est toujours menacée et le rythme ne faiblira pas (plus mort que vif, il a toutes les forces de police plus la plupart des criminels à ses trousses). Et de temps à autre, on aura un petit aperçu d’autres réjouissances impliquant un Père Noël libidineux prêt à flinguer en beauté toutes vos croyances liées à ce jour de fête et de paix sur Terre.

Dense, percutant et illustré par un Robertson en grande forme – il y retrouve sa verve des premiers opus de the Boys, Happy ! est un récit mêlant adroitement l’amer constat de la noirceur d’une humanité damnée définitivement et les péripéties tirées d’un conte initiatique. Classique dans sa forme, mais rondement mené.

Prenez le temps de lire également l'article de Neault qui avait déjà écrit ce qu'il pensait de bien (ou pas) de l'album en question.

+ 2 grands noms du comic-book réunis
+ un mélange des genres détonnant
+ c’est violent, sanglant et glauque
- c’est parfois trop violent, trop sanglant ou trop glauque
- l’image du père Noël en prend un coup
- une fin attendue (mais c’est Noël !)