03 décembre 2013

Des limites artificielles et réelles imposées au genre super-héroïque

Les comics mainstream présentent tous plus ou moins des défauts - ou tics pour être gentil - clairement identifiés. Mais sont-ils réellement inéluctables ?

Tentons tout d'abord de définir ce qui semble poser problème dans les séries super-héroïques des éditeurs phare que sont Marvel et DC Comics. Par "problème" l'on entendra ce qui peut nuire aux comics et générer rejet ou lassitude chez le lecteur sur le long terme. L'on élimine donc d'office toute réaction épidermique suite à une direction artistique mal acceptée par le lectorat pour s'attacher uniquement à l'aspect répétitif de ces œuvres. 
En gros, il se dégage trois tendances qu'il convient de détailler et que l'on peut définir comme :
- la répétition des origines
- l'éternel retour
- le surplace narratif

La répétition des origines est suffisamment explicite : il s'agit, au sein d'une même série, de la mise en scène répétée des débuts du personnage. L'on pourrait penser qu'il s'agit là d'une bonne manière d'accueillir les nouveaux lecteurs or il n'en est rien. D'une part le lectorat global diminue depuis de nombreuses années (je me base bien entendu sur les chiffres US, les chiffres hexagonaux étant relativement difficiles à obtenir à cause de la frilosité des éditeurs), d'autre part les origines, lorsqu'elles ne sont pas brièvement rappelées par quelques lignes sur la première page d'un épisode, peuvent être expliquées par l'éditeur dans un petit encart de présentation. Il n'y a donc aucune nécessité technique impliquant de revoir sans cesse Peter Parker se faire mordre par une araignée ou Superman arriver sur Terre après la destruction de Krypton. Malgré cela, l'on a régulièrement droit aux piqûres de rappel.

L'éternel retour désigne en fait l'impossibilité de faire mourir un personnage. Il convient ici de dissocier personnages principaux et secondaires. Pour Iron Man, Captain America, Green Lantern ou Batman, l'on comprendra aisément qu'il soit difficile de se priver d'un héros populaire et bien connu. Encore que, si chez Marvel l'identité civile du personnage a son importance, DC pourrait jouir d'une plus grande liberté à ce niveau, l'incarnation héroïque étant, chez cet éditeur, prédominante. D'ailleurs, il y a bien quelques tentatives dans ce sens (il existe plusieurs Flash, plusieurs Green Lantern terriens) mais elles sont rarement pérennes. Récemment, le rôle de Batman avait logiquement été tenu par Dick Grayson (anciennement Nightwing et encore plus anciennement Robin), ce qui était plutôt intéressant mais n'a tenu qu'un temps, Bruce Wayne revenant lui aussi d'entre les morts (par une pirouette de plus) et reprenant sa place.
Pour les personnages secondaires, c'est encore pire, puisque certains en viennent à considérer que même une Silver Sable est "trop importante" pour qu'un scénariste puisse la tuer (cf. cette chronique). 

Enfin, le surplace narratif est différent et plus général. Dans les deux premiers cas, il s'agissait de la naissance et de la pseudo-mort du héros, mille fois ressassées. Le surplace narratif implique quelque chose de plus profond et radical qu'un énième radotage ou une résurrection de plus. Il s'agit en fait de l'impossibilité, pour un personnage, d'évoluer. Il ne peut rien laisser derrière lui et s'inscrit ainsi dans une logique de répétition qui lasserait les fans les plus irréductibles. Il ne tire aucune leçon du passé, ne tient pas compte (ou très peu) de son époque, et finit par se mettre dans une sorte de boucle insoluble. 
Attention, parfois un personnage peut, par nature, être comme figé et fort bien s'en accommoder (c'est le cas de Thor par exemple), mais la plupart n'ont aucune raison de céder à un tel immobilisme.

Tous ces problèmes récurrents ont une conséquence fâcheuse : ils produisent des on-goings prévisibles et souvent dépouillées du moindre intérêt. Pour trouver de l'audace et de l'originalité, il faut s'éloigner des têtes d'affiche et jeter un œil du côté de titres moins exposés (chez Marvel, les séries relatant les aventures de "jeunes" équipes sont toujours systématiquement plus intéressantes : cf. Runaways, Young Avengers, Avengers Academy...).
Pourtant, ces constantes sont souvent analysées, parfois même au sein d'ouvrages prétendument sérieux traitant des comics en général, comme structurelles et liées au genre. On se demande bien pourquoi. Je n'ai en tout cas jamais lu de démonstration prouvant que de telles pratiques fussent nécessaires. Ceux qui se risquent à soutenir cette hypothèse
partent en réalité d'un constat (les pratiques existent) et en font une règle (elles sont nécessaires) sans jamais parvenir à démontrer la présence d'une telle nécessité, ni même se soucier de son existence en réalité.

Prenons un exemple dans un autre domaine (que je n'apprécie guère mais qui est très parlant) : le football. Vous avez déjà vu un match ? Avez-vous été frappé par le fait que presque tous les joueurs sont des gorets ? Ils passent leur temps à cracher là où ils vont se rouler l'instant d'après, ou à se moucher dans leur t-shirt, qu'ils échangeront ensuite à la fin du match. On pourrait en déduire qu'être dégueulasse est inhérent à l'activité sportive, or, non, je vous assure que l'on peut fournir un effort physique intense et éviter de répandre sa salive ou ses sécrétions nasales partout. 
Un éditeur produit aussi des secrétions qu'il est bon d'évacuer, mais pas n'importe comment. Les défauts récurrents définis plus haut sont en quelque sorte les dégueulasseries du milieu (on crache, on se mouche dans les fringues), mais elles ne sont pas nécessaires, elles relèvent juste d'un manque d'éducation dans un cas, de savoir-faire dans l'autre.

Il serait injuste de se lancer dans un tel constat sans prendre en compte les spécificités des univers continus partagés. Si de telles aires de jeu sont plus riches et plus prometteuses, elles sont aussi plus complexes et ont même un côté effrayant pour le lecteur lambda, tenté mais convaincu qu'il lui sera impossible de se retrouver dans un tel capharnaüm.
Aux commandes d'une machinerie aussi complexe, bon nombre de responsables éditoriaux ont la tentation (en plus de celle, humaine et légitime, d'imposer leur vision) de simplifier à l'extrême. Et d'être donc parfaitement contre-productif. Un peu comme si, au volant d'une Ferrari sur un circuit, vous vous imposiez de rester en première, ce qui n'est bon ni pour le moteur, ni pour les sensations, le moteur étant ici l'aspect artistique et les sensations les résultats économiques.
Car, bien entendu, l'on ne peut sérieusement dissocier l'un de l'autre. D'autant que c'est la qualité qui fait, souvent, le succès d'une œuvre. 

Le polar est multiple, la SF aujourd'hui respectée, le fantastique ou l'épouvante ont leurs maîtres et leurs adeptes, il n'y a donc aucune raison pour que le genre super-héroïque, même et surtout lorsqu'il met en scène des personnages populaires, soit condamné à une forme de sclérose suicidaire. Ce qui arrive aujourd'hui dans la plupart des séries n'est pas inhérent aux Masques, c'est en réalité généré par un manque de neurones et de couilles, entendez par là une analyse incomplète ou inexistante et une audace totalement absente (ou que l'on ne retrouve que dans des ersatz, tels que les what if...).
Les adaptations cinématographiques, qui pour la plupart ont définitivement pris la résolution de s'adresser à un public juvénile ou peu exigeant, ont accéléré le processus qui sonne le glas d'un genre, glas que l'on peine à entendre car il est couvert par le brouhaha médiatique actuel sur les geekeries et autres modes qui, par nature, ne durent qu'un temps.

En réalité, bien des Pères Fondateurs de la BD américaine sont peu impliqués (passionnellement s'entend) dans le genre super-héroïque. Stan Lee a toujours cabotiné et lorgné du côté de Hollywood, sans s'impliquer vraiment en tant qu'auteur et en assumant un simple (mais essentiel) rôle de superviseur, rôle confirmé lorsqu'il tente, aujourd'hui, de s'atteler maladroitement à une activité de scénariste moderne (cf. The Traveler, désastre parfait, différent d'un Ultimo, où il est "aidé").
Le livre-dialogue entre Eisner et Miller montre également la différence de parcours et d'approche entre ces deux géants. Miller est venu au comic parce qu'il aimait la BD, alors qu'à l'époque d'Eisner, c'était un job alimentaire, que l'on faisait en attendant de trouver mieux et plus "sérieux".
Voilà peut-être l'origine du malentendu. Et le manque de soutien dans la littérature "de genre".

Ce qui fait la spécificité du genre super-héroïque, ce n'est pas tant sa popularité outre-Atlantique et sa quasi absence (sous des formes indigènes et anciennes) en France, c'est sa destination. Le genre nait et se développe en BD uniquement, ce qui le destine, surtout au Golden Age et jusqu'aux années 80/90, aux enfants. 
Le genre n'est aucunement soutenu dans la littérature traditionnelle (même dite "de gare"). Alors que le polar s'installe sous la plume de Raymond Chandler, Dashiell Hammett, mais aussi Gaston Leroux, Maurice Leblanc, Boileau et Narcejac, Arthur Conan Doyle, James Ellroy ou encore Ed McBain, aucun auteur ne soutient ou développe le genre super-héroïque autrement qu'en strips ou fascicules bon marché et méprisés.
La SF, là encore, n'est nullement l'apanage de la chose dessinée. Asimov, Dick, Clarke, Bradbury vont jalonner son parcours. 

En réalité, la seule limite structurelle réelle qui rend le genre super-héroïque à part, c'est l'absence de relais dans le domaine culturel essentiel qu'est le roman. L'on pourra toujours finasser et trouver des filiations plus ou moins bâtardes (Arsène Lupin par exemple), mais l'essentiel est là : il n'existe pas d'auteur reconnu ou d'œuvre fondatrice (et encore moins exploratrice) du genre autre que dans le seul domaine formel de la bande dessinée. Pourtant, là encore, il ne s'agit pas d'une limite technique. C'est un fait mais il n'est pas lié au genre. Ce qui laisse à penser que, peut-être, tout reste encore à venir. Car cette culture, même minimaliste et sous-développée, va finir par imprégner de réels auteurs qui en repousseront les limites et la redéfiniront. 
Hier, des gens capables mais peu intéressés par le support produisaient l'essentiel des comics. Certains, passionnés mais au minimum maladroits, ont ensuite repris le flambeau, phénomène encore plus visible en France, même aujourd'hui lorsque l'on voit que le Kamandi de Kirby (un désastre, au scénario répétitif, aux personnages ridicules et aux dialogues misérables) ou le Mikros de Mitton (œuvre ayant réussi à se baser sur tout ce qui est superficiel et anecdotique dans le super-héroïque) sont réédités comme s'il s'agissait de séries incontournables alors qu'elles sont des exemples de ce qui se fait de pire dans le domaine.
L'alliance de ces deux nécessités que sont la passion et la technique n'est pas marginale dans le milieu (des Moore ou des Mack, entre autres, le prouvent bien) mais il règne encore à l'heure actuelle une confusion qui met un peu tout sur le même plan et qui finit par nuire à l'ensemble de la production.
C'est là probablement la deuxième limite réelle que subit le genre : une uniformisation de la présentation des œuvres qui, par cynisme ou méconnaissance, vante de la même manière tout et son contraire. Que certains titres aient une valeur nostalgique, voire historique, c'est entendu, mais les manques techniques sont trop flagrants pour comparer des comics pensés, travaillés, ayant traversés plusieurs décennies sans souffrir de la moindre ride, et des BD opportunistes, vite et mal torchées, surfant sur une mode et servant à remplir le frigo de leurs auteurs (ce qui n'est pas en soi honteux, mais avouons-le, un big-mac, bien gras et reproduisible à l'envie, n'est pas un chef-d'œuvre culinaire).

L'exploration du genre super-héroïque est devant nous. Dans le marasme créatif actuel, c'est sans doute la meilleure des nouvelles : beaucoup reste à faire. En bottant des culs et en se forçant à bosser. Au moins un peu. Certains ont déjà commencé, en déconstruisant des codes passéistes, en laissant de côté un manichéisme à l'agonie, mais il faut néanmoins se rendre à l'évidence, pour le grand public, le genre super-héroïque est encore peu connu, mal perçu et très enfantin. Hollywood a ouvert la voie royale et désastreuse de l'exploitation à outrance, en fourbissant des sons & lumières simplistes, reste à savoir si les écrivains vont un jour contrebalancer la tendance et offrir aux Masques une complexité et une noblesse qu'ils parviennent parfois à toucher en BD mais qui leur fait défaut d'une manière générale et surtout romanesque.
Si le polar est aujourd'hui si difficilement reconnaissable, si métissé, si vivant, c'est parce qu'il est agréablement malmené par de nombreux auteurs modernes, tout en prenant appui sur un socle essentiel dont le ciment est aujourd'hui passé dans l'inconscient collectif.
Le polar, violent ou minutieux, stressant ou académique, whodunit ou hardboiled, n'est presque plus un genre. Il fait partie de ces rares étoiles qui ont éclairé la littérature suffisamment longtemps pour exploser et devenir, en fin de vie, des Nébuleuses. Non plus un corps donc, aux contours définis, mais un nuage. Donnant un éclairage particulier à d'autres étoiles, pressées de briller à leur tour. 
Une pépinière et un cimetière recyclant et créant sans cesse.
Un destin qu'il faudrait souhaiter aux météores super-héroïques actuels s'ils ne veulent pas finir en simples satellites, mornes et stériles, ou, pire, aspirés dans un trou noir d'où plus rien ne s'échappera...