16 décembre 2012

Entretien avec... Thierry Mornet (2)


Entretien aujourd'hui avec Thierry Mornet, qui nous parle notamment de son dernier ouvrage et des prochaines sorties chez Delcourt.

Neault : Thierry, c'est la deuxième fois que tu interviens sur ce blog, merci d'avoir accepté ce nouvel entretien, quatre ans après le premier (cf. cet article). Tu viens de sortir un ouvrage, chez Huggin & Muninn, sur les indispensables de la BD américaine. Etait-ce une commande ou une volonté de ta part ? 

Thierry Mornet : Quatre ans. Waoww ! Déjà?! En revanche, c'est moi qui te remercie. Disposer d'une opportunité de s'exprimer en s'adressant aux fans et aux lecteurs est une chance. Merci de me l'offrir. 
C'est particulièrement le cas lorsque l'on est auteur d'un ouvrage de la sorte.
"Comics, Les Indispensables de la BD Américaine" est né d'une envie de partager des centaines de titres découverts depuis des décennies. Les Comics ont pris une part plus importante dans l'offre BD aussi bien en kiosque qu'en librairie depuis quelques années. L'offre est même devenue pléthorique. Au milieu de tous ces titres publiés chaque année, je me suis dit qu'il n'était pas évident pour les nouveaux lecteurs de s'y retrouver. J'ai donc eu l'idée de ce "guide de lecture", qui pourrait également s'adresser aux lecteurs de plus longue date, avec des titres qui ne sont pas forcément connus de tous. 
En réalité, le projet d'origine remonte à quelques années. Je l'avais proposé chez Eyrolles, où il avait été accepté sur le principe. En revanche, nous ne nous sommes pas entendus à l'époque sur l'ampleur de ce qui devait être pris en charge dans le montage du projet par l'éditeur et par l'auteur. Bref, projet avorté.
L'année dernière, j'ai reparlé de cette idée à Rodolphe Lachat, éditeur chez Huginn & Munnin, qui a été immédiatement intéressé par l'idée. On s'est entendu sur les conditions et le délai de réalisation... Et voilà. :-)

- Alors, même avec un grand nombre de pages, il faut trier lorsque l'on se lance dans une telle sélection, quels ont été tes critères ?

- Choisir, c'est renoncer. :-)
Bâtir un tel ouvrage et compiler les infos qu'il renferme exige une bonne dose d'objectivité. Mais en l'occurrence, étant fan de comics depuis très longtemps, je me suis appuyé sur cette longue expérience, assez naturellement, sans me poser trop de questions. 
En réalité, la première "liste" comprenait de quoi faire un ouvrage qui aurait contenu pas moins de 400 pages. Il est donc évident qu'il a fallu faire des choix, écarter certains titres qui me tiennent pourtant à cœur, afin de disposer d'une sélection constituée d'incontournables. Mais il me semblait important également que l'ouvrage renferme quelques titres inattendus, et susceptibles d'étonner les lecteurs de comics les plus aguerris. :-)
Nous avons échangé avec l'éditeur afin que je travaille sur une liste "finalisée"... Qui a bougé quasiment jusqu'au dernier moment.
Mais au bout d'un moment, il faut arrêter de se poser la question de la présence de tel ou tel titre et avancer. On laisse la frustration de côté, et on se met à écrire. :-)
Les critères de sélection - associés à cette volonté de diversité et de pluralité, avec un soupçon d'originalité - se sont imposés assez aisément et naturellement. Il y avait les titres "naturels", on s'en doute (comment ne pas insérer Watchmen par exemple), et ceux aussi que l'actualité récente a mis sous les feux de la rampe, alors qu'ils existent depuis plusieurs décennies (Batman, Spider-Man, Avengers, Superman...). Dans la mesure où une seule personne écrit un tel ouvrage, il est inévitable qu'une part de subjectivité intervienne, mais je ne pense pas qu'elle nuise au plaisir que l'on a à découvrir les titres évoqués. 
J'ai cherché finalement à présenter une sorte de "bibliothèque" idéale des Comics. Et si cet ouvrage rencontre le succès, rien n'empêche d'en réaliser une suite, "Les AUTRES Indispensables de la BD Américaine". ;-)

- Il n'y a aucun titre Milady dans tes choix, je pense notamment à The Mice Templar, Rex Mundi, Grandville ou encore Locke & Key, qui semblent tout de même avoir certaines qualités leur permettant de figurer dans un best of. Aurais-tu fais, volontairement, l'impasse sur cet éditeur français, et si oui pourquoi ?

- C'est purement le jeu du hasard. Je n'ai aucune raison d'écarter un éditeur délibérément. Pourquoi l'aurais-je fait ? Se poser la question est proche du procès d'intention, et cela n'a pas lieu d'être. Où alors, il faudrait aussi me reprocher l'absence en ces pages du moindre titre issu de tout éditeur ayant un jour publié un jour une adaptation de BD Américaine. 
Même si je reconnais la qualité de ces titres, notamment Locke & Key que j'ai envisagé de publier, je continue à ne pas les retenir dans ma "première" liste. Tout simplement.

- Dans les Indispensables, tu parles notamment de Lost Girls, d'Alan Moore. L'auteur est déjà très connu, bien représenté dans l'ouvrage (avec Watchmen ou encore From Hell), l'ajout d'une œuvre aussi polémique et particulière peut surprendre. A propos de la polémique entourant ce comic, tu évacues un peu vite les réactions, outragées mais sincères, de gens qui s'étonnent de certaines scènes, flirtant avec la zoophilie ou la pédophilie. Bien entendu, l'art permet a priori tout, mais n'est-on pas là dans de l'expérimental (pour être sympa) et non de l'indispensable stricto sensu ?

- Tu t'accroches peut-être de trop près à la terminologie du titre. J'ai tendance à les considérer comme des incontournables. Quant à Filles Perdues, je persiste et signe, en pensant que cette œuvre - aussi polémique soit-elle aux yeux de certains - a totalement sa place dans mon ouvrage. 

- Pour élargir un peu le propos, penses-tu que l'on puisse faire réellement l'économie d'une culture comics, voire d'une culture tout court, lorsque l'on se lance dans certaines lectures ? Peut-on comprendre Macbeth sans Picsou ?

Je précise ma pensée (c'est nécessaire je crois vu le côté alambiqué de mon exemple). Watchmen est une œuvre extraordinaire, mais un lecteur qui ne connaît rien au genre super-héroïque en aura sans doute une vision incomplète. Tout comme un adolescent n'aura sans doute pas la même approche d'un Blankets qu'un adulte. Ne faut-il pas un cheminement, un parcours personnel, fait de belles allées mais aussi de chemins boueux, pour apprécier les plus grandes œuvres à leur juste valeur ? Autrement dit, même si l'époque cultive l'illusion de l'immédiateté, n'y a-t-il pas un risque à aller parfois "trop vite" vers le "meilleur" d'un art, sans en comprendre son évolution, ses défauts, ses particularités, ce qui forge donc son aboutissement ?

(oui, cette question est beaucoup trop longue, je me suis moi-même endormi deux fois en la rédigeant)

- Vouloir "réguler" la lecture de certains titres, en "accordant" le droit de lire telle ou telle œuvre seulement sous condition de disposer d'une soi-disant culture est une idée qui a quelque chose de très élitiste, de fermé, qui me dérange profondément. 
Je crois au contraire que la lecture reste l'une des dernières activités "libres", ouverte à tous pour peu qu'une personne veuille bien se donner la peine de tourner les pages.
Certes, certains ouvrages - tu évoquais Filles perdues - ne peuvent pas être mis entre les mains de minots, mais en l'occurrence, c'est pour une question d'âge, d'expérience, et non pour une question de culture.
Tout au plus, un ouvrage tel que "Comics..." se propose de donner des clefs de lecture à ceux qui les cherchent. C'est un carburant de la curiosité, en toute humilité.
Enfin, pour reprendre ton exemple cité - celui de Watchmen - un grand nombre de personnes a découvert l'œuvre à travers le film... Sans jamais sans doute avoir lu un récit de super-heros auparavant. Devrions-nous interdire l'entrée des cinémas à toute personne n'ayant jamais lu de comics ? Ça n'a pas de sens. Le libre-choix et la libre circulation des ouvrages reste - même si certains lecteurs n'ont pas "toutes les clefs" - la meilleure des options. 

(note de Neault : loin de moi l'idée de vouloir "réguler" ou "interdire" la lecture d'une oeuvre, cela n'aurait effectivement pas grand sens, j'évoquais seulement la possibilité de l'existence d'un parcours, presque initiatique, permettant d'acquérir une sorte de "socle" culturel  facilitant la compréhension de certaines oeuvres. Un peu comme le palais d'un enfant en bas âge qui doit être "éduqué" à certains goûts afin d'apprécier, plus tard, des saveurs subtiles qu'il dédaigne dans un premier temps. Il ne s'agissait pas, dans mon esprit, d'interdire l'accès mais plutôt d'accompagner, un peu à l'image de ce qui se fait, de manière très concrète, dans certains musées où des spécialistes éclairent les plus curieux sur les particularités - souvent non évidentes pour le profane - de différents tableaux ou sculptures.) 

- Depuis quelques années, la plupart des éditeurs s'intéressent aux comics, des spécialistes publient des essais pour analyser le genre super-héroïque ou quelques auteurs phare, certains titres se vendent très bien et figurent en belle place dans les librairies… penses-tu que la BD américaine a enfin réussi à acquérir ses lettres de noblesse en France et à dépasser, dans l'esprit du grand public, certains clichés ?

- Que les comics aient acquis leurs "lettres de noblesse" auprès du public des lecteurs de BD est une évidence. Cela s'est fait en l'espace de 10 ou 15 ans, avec l'arrivée massive des titres en librairie. En revanche, certains clichés ont la vie dure, comme celui qui consiste à considérer les comics comme se limitant aux simples super-héros. 

- Venons-en un peu à Delcourt, et notamment à un gros succès : The Walking Dead. Un guide des personnages a été publié en VF (cf. cette chronique et la photo comparative à la fin de l'article), il est disons… très différent esthétiquement de la VO. Il est même assez hideux en comparaison pour être franc. Pourquoi diable ne pas avoir conservé le papier glacé et la couleur qui faisaient tout le charme de la version originale ?

- Changement de casquette :-)
Dire que le Guide des personnages de Walking Dead est "hideux" n'engage que toi, et me semble exagéré. Le choix qui a été fait de présenter ce contenu à l'instar du reste de la série, répond avant tout à une logique de cohérence (N&B + papier identique aux autres albums). La couleur que tu évoques était un monochrome rougeâtre qui ne me semblait pas beaucoup mieux - quoi qu'il advienne - qu'un niveau de gris, identique à ce que l'on trouve sur les pages de la série.

- Un mot également sur la fin des Chroniques de Spawn. La revue kiosque était pourtant d'une grande qualité, avec un travail éditorial irréprochable, est-ce que tu t'expliques aujourd'hui son échec ?

- Merci pour les compliments, et c'est vrai que je prenais un réel plaisir à la réaliser. Mais il faut croire que peu de personnes pensaient comme toi. L'explication de son arrêt est extrêmement simple : lectorat insuffisant. 

- Delcourt a récemment lancé une série de polars (Fatale, Stumptown, Le Maître Voleur), bénéficiant de prestigieuses signatures (Brubaker, Rucka, Kirkman), peux-tu nous en dire un peu plus sur ces nouveaux titres ?

- J'aime effectivement beaucoup les polars. Ils sont un genre important dans les comics depuis de nombreuses décennies. Nous avions d'ores et déjà Criminal au catalogue qui rencontre un beau succès. Faire découvrir de nouveaux titres dans ce registre - toujours dans une logique de qualité, avec des auteurs de renom - fait sens. 
Nous avions également lancé une ligne Polar avec le label Dark Night, adaptant des titres issus du défunt Vertigo Noir, mais qui n'a pas rencontré son public, comme on dit pudiquement. :-)
Fatale mêle polar, pulps et fantastique. Brubaker et Phillips s'y renouvèlent magistralement.
Stumptown représente l'occasion d'ajouter la plume de Rucka au catalogue, avec une série centrée sur une héroïne forte.
Le Maître voleur était un "no brainer" en ce qui me concerne : Kirkman + Spencer + Martinbrough : juste énorme, avec une série qui prend le temps de se mettre en place, des personnages attrayants et de superbes dialogues. Miam !!

- Enfin, pour terminer, si tu devais choisir un comic à venir, chez Delcourt bien sûr, en 2013, lequel te semblerait justement particulièrement indispensable, et pourquoi ?

- Par pur esprit de contradiction, j'en choisirais plutôt deux ou trois. :-)
Je commencerais par Nightfall, qui est... une création Delcourt. Un récit de Fred Fordham, un jeune anglais qui s'inspire du Paradis perdu de Milton. Entre V pour Vendetta et Alice au Pays des merveilles, deux ados vont vivre une histoire d'amour... sans s'être jamais rencontrés. 
Il y a ensuite Happy! de Morrison & Robertson. ´Nuff said !
Enfin, la réédition de Midnight Nation de Straczynski & Frank, en intégrale en fin d'année.
Et aussi Scary GodMother de Jill Thompson... Oops, cela fait quatre !!
Sorry. ;-))

- Thierry, merci pour ta gentillesse et le temps passé à éclairer nos lanternes. ;o)

Again, le plaisir est pour moi.
Bonne lecture. :-)