12 mars 2012

Entretien avec... Edmond Tourriol

Il est scénariste, traducteur, lettreur, il a créé un studio spécialisée dans la bande dessinée et est à l'origine de l'un des plus importants fora consacrés aux comics, l'invité du jour est Edmond Tourriol !

Neault : Edmond, merci tout d'abord pour ta disponibilité. Ma première question porte naturellement sur ton travail de traducteur. Tout d'abord, quel est ton parcours ? On suppose qu'il ne suffit pas d'être bon en anglais au lycée pour en arriver un jour à bosser dans l'édition.
Edmond Tourriol : J’étais bon au lycée. Pourquoi ? Parce que je lisais des comics en VO, pardi. Mon parcours pro dans les comics ? Il commence en 1999, quand je crée avec un pote un studio amateur pour publier des fanzines de super-héros. On écume les salons et à Valenciennes ou à Paris BD, on rencontre l’équipe Semic avec qui on a de bons rapports.
En septembre 2001, lorsque mon ami Jérôme Wicky a une baisse de disponibilité, il suggère mon nom à Jeff Porcherot pour traduire quelques séries à sa place (à l’époque, Jérôme est le traducteur attitré de l’univers Crossgen). Comme les mecs de Semic me connaissent déjà et que le courant passe bien, j’ai vite un rendez-vous avec Jeff et Thierry Mornet qui me proposent un test sur la deuxième minisérie The Tenth.
Après ça, je me retrouverai effectivement en place sur tous les titres Crossgen, puis, de fil en aiguille, d’autres opportunités s’offrent à moi et je me retrouve vite en place sur des titres comme Batman, Teen Titans ou Vampi. Quand Semic s’est effondré, j’ai perdu toutes ces séries. Heureusement, des gars comme Jim Lainé ou Thierry Mornet se sont retrouvés chez d’autres éditeurs et ont choisi de me faire confiance pour d’autres traductions.

- Tu as la chance d'œuvrer, avec talent, sur une série culte : The Walking Dead. En apparence, on se dit "bon, c'est pas le truc le plus dur à traduire", mais, justement, quels sont les récifs cachés, les difficultés que l'on ne voit pas mais qui t'ont demandé de trancher dans le vif, de "trahir un peu" comme les habitués de la traduction aiment à le répéter ?
- En fait, je n’ai pas vraiment eu de difficulté. J’ai l’impression que je suis sur la même longueur d’onde, avec Robert Kirkman. On a à peu près le même âge, les mêmes centres d’intérêt, les mêmes débuts dans le fanzinat, le même vocabulaire, etc. En gros, je n’ai pas à me forcer pour traduire son travail. Si on me confiait ses personnages, je pense que je les écrirais comme lui, avec les mêmes voix.

- Une question portant sur ta conception du métier de traducteur. Peut-on, à ton avis, trouver de quoi s'épanouir dans la seule traduction ou bien est-ce l'une des nombreuses passerelles qu'emploient les auteurs pour atteindre des buts plus personnels ?
D'ailleurs, suivant la même logique, faut-il être selon toi également auteur pour être un bon traducteur ?
- Je ne me prononcerai pas pour les autres. En ce qui me concerne, oui, bien sûr, ce sont mes aspirations d’auteur qui font que je m’applique à trouver les meilleurs dialogues possibles. Est-ce que je pourrais m’épanouir par la seule traduction ? Difficile à dire. A priori, non. J’ai besoin de raconter mes histoires. Je m’éclate à traduire celles des autres, surtout que j’adore ce sur quoi je travaille : Invincible, Wolf-Man, Green Lantern… mais ça ne me suffit pas. J’ai envie de développer mon propre univers.

- La série culte sur laquelle tu aimerais travailler (si ce n'est déjà fait) ?
- Le premier run de Chris Claremont sur Uncanny X-Men. Quand j’avais six ans, j’ai décidé qu’un jour, je serais auteur de BD. Et cette décision, je la dois aux épisodes des X-Men que je lisais dans Spécial Strange.

- Tu es l'un des fondateurs d'un forum important, superpouvoir.com, consacré aux comics. Outre le côté promotionnel, que penses-tu qu'un forum, ou le net en général d'ailleurs, puisse apporter au monde de l'édition ?
- Des ennuis et une perte de temps considérable. Attention : je suis très content de l’existence des forums sur internet. La liberté d’expression, ça me tient à cœur. Mais je ne crois pas que ça apporte grand-chose au monde de l’édition. Si les éditeurs passent leur temps à écumer les forums, ils vont y lire tout et son contraire. Les avis, c’est comme les trous du cul : tout le monde en a un. Si j’étais éditeur, je n’irais pas sur les forums.
Ton travail, qu’il soit bon ou mauvais, il y aura toujours des gens pour l’encenser et d’autres pour le montrer du doigt. Je suis bien placé pour le savoir.

- Le net permet des formes de violence inédites grâce à l'anonymat qu'il génère. Non pas un anonymat réel, mais un anonymat de circonstances (une personne, employant un pseudo une fois, pour déverser des saloperies, ne sera jamais inquiétée, alors qu'un artiste, comme Boulet par exemple, n'est pas du tout "caché" par son pseudo). En tant que gestionnaire et fondateur d'un forum, quelles sont les règles que tu souhaites imposer ? Quelle est la limite entre les propos inacceptables et la "liberté" d'opinion ?
- Je n’impose pas de règles. Si les gens ne savent pas se débrouiller, qu’ils retournent chez leur mère. Pour moi, la limite de l’acceptable est franchie quand je reçois le courrier d’un avocat ou alors des menaces à la famille. Oui, Internet, tu es bien cruel.

- Un forum est souvent un lieu spécialisé qui, paradoxalement, apporte peu d'échanges exo- communautaires. Comment, avec un tel outil, serait-il possible d'ouvrir la scène comics à des lecteurs qui n'en ont encore qu'une image réductrice et partielle ?
- Aucune idée. Je ne sais même pas si c’est souhaitable, nécessaire ou même intéressant. Ce n’est pas mon combat.

- Tu es également au centre du studio Makma, quel est l'avantage, concret, pour un traducteur, un dessinateur, un coloriste, de faire partie d'un studio ?
- En ce qui concerne MAKMA, l’avantage, c’est qu’on ne se contente pas d’être une bande de copains dans la même galère. On fonctionne un peu comme une mutuelle. On paye plus vite que les clients et surtout, on garantit les paiements.
Quand un éditeur met la clé sous la porte, c’est toujours appréciable de savoir que le studio va vous payer, quoi qu’il arrive. Chacun peut se consacrer à son métier de créateur avant tout. Plus besoin de démarcher les éditeurs, de se compliquer la vie avec les factures, les relances, etc.
Pour la communication, c’est intéressant aussi d’avoir toutes les compétences réunies au sein d’une même entité. Par exemple, dans les comics, quand le traducteur bosse main dans la main avec le lettreur, c’est très confortable. C’est ce que je viens de faire avec Ben Basso sur l’adaptation de Fairy Quest chez Drugstore. Le résultat est vraiment chouette.
Pour un coloriste, l’avantage, c’est que s’il est à la bourre sur une deadline, il sait qu’il a un collègue qui pourra l’aider à faire quelques planches. Ou bien qu’il a deux gars qui vont pouvoir faire les aplats de ses planches pour le laisser se concentrer sur les ombres et les effets.

- Les métiers artistiques sont souvent des métiers que l'on exerce seul, qui "coupent" un peu du monde, est-ce qu'un studio, avec un lieu physique où se retrouver par exemple, ne pallie finalement pas d'éventuelles difficultés liées à l'isolement créatif ?
- L’isolement créatif, je ne sais pas vraiment ce que c’est. Le local MAKMA, je n’y vais pas plus d’une ou deux fois par semaine. Pourtant, il est super, hein… mais bon, ça me donne trop l’impression d’aller au travail. Et puis, j’ai déjà un bureau chez moi qui est mieux équipé et qui contient surtout toute ma collection de comics. C’est bien utile quand on fait beaucoup de traduction, de pouvoir aller puiser ses références sur ses propres étagères.
Du coup, je passe ma journée seul, dans mon bureau de chez moi. Comme beaucoup de mes confrères traducteurs, d’ailleurs. Mais je ne suis pas si seul, j’échange énormément par e-mail.
Et puis, depuis que j’ai vu Madmen, dès que j’arrive au bureau, je me sers un whisky. Et ça, c’est pas bon pour la santé. Je picole moins quand je suis chez moi. Enfin, pendant la semaine…

- Un studio c'est aussi, sans doute un peu, une marque de fabrique, une signature. Si tu devais résumer la "philosophie" de Makma, ce serait quoi ? (tiens, et pourquoi ce nom d'ailleurs ?)
- Pourquoi « MAKMA » ? Eh bien, quand on a créé la marque, on voulait quelque chose qui rappellent le bouillonnement créatif et le mélange de toutes nos influences. Mélange, fusion… lave en fusion… magma… on touchait au but. On voulait un mot qui n’existait pas, qui n’avait aucun rapport avec la BD et qu’on pourrait donc déposer légalement comme une marque. On voulait aussi que le nom de domaine en .com soit disponible. On s’est vite calés sur MAKMA, en remplaçant le G par un K. Et hop, on avait une marque, un logo qui se visualisait tout seul (un puits de lave en fusion) et un nom de domaine en cinq lettres.
Notre philosophie, je crois qu’on la cherche encore. Pour l’instant, on essaie de relever des défis à tous les niveaux et de faire du travail de qualité. On fait de notre mieux pour travailler avec les gens qu’on aime bien. Et on aime les comics. À tel point qu’à titre personnel, j’ai davantage envie d’écrire pour le format comics que pour la BD franco-belge. Je vais sûrement tenter un coup, cette année.

- En tant que scénariste, tu as oeuvré sur des récits super-héroïques, d'autres lorgnant vers le manga, mais aussi sur Banc de Touche, une série (s'inspirant des déboires de la dernière coupe du monde) pré-publiée dans... L'Equipe, et qui s'est très bien vendue en album apparemment. Est-ce que tu avais imaginé un jour devenir riche grâce à Domenech ? ;o)
- J’aime beaucoup Raymond Domenech. J’adore son style et son humour. Il méritait mieux. En tout cas, dans les planches que j’ai écrites, même si on s’est un peu foutu de sa gueule, c’était pas pour être méchant.

- Plus sérieusement, peux-tu nous dire quelques mots sur les futurs projets personnels que tu aimerais mener à bien ?
- En dehors du fait que je suis en train de plancher sur des projets que j’envisage de sortir aux États-Unis, je viens enfin de récupérer les droits de Zeitnot qui étaient bloqués jusqu’ici par les Humanos. Je vais essayer de relancer la série quelque part, toujours au format manga. Et puisque je parle de manga, je vais peut-être tenter de reformater Morsures (ndr : cf la planche ci-dessus) dans cette optique. Comme l’éditeur a fait faillite, on a récupéré les droits de la série et on se tâte pour la faire comme prévu à l’origine, c'est-à-dire en manga.

- La question qui clôt traditionnellement les entretiens de ce blog : si tu devais choisir un super-pouvoir, lequel serait-ce et pourquoi ?
- Répondre « le Beyonder » à cette question, c’est un peu vain. Donc je ne le ferai pas. En vérité, en ce moment, j’essaie d’acquérir moi-même des pouvoirs. Genre, Docteur Strange, tu vois ? J’essaie de me souvenir de mes rêves pour améliorer ma créativité. J’essaie de devenir lucide dans mes rêves, pour tenter des expériences. J’essaie de rêver en étant éveillé. Est-ce que j’y arrive ? Non. Pas encore.