28 mars 2015

Roxanne

(Cinquième partie du récit feuilletonnant de Jeff.)

       Le cavalier descendit de sa monture. Après des jours entiers passés à voyager, il était enfin arrivé. Traverser les landes s'était avéré beaucoup plus ardu qu'il ne l'imaginait. Les gardes impériaux étaient nombreux dans la région. Tarask avait beau s'entraîner chaque jour, il n'était pas encore de taille à affronter autant d'adversaires. Peu importe les techniques utilisées, ces derniers avaient toujours raison de lui. Dans ces conditions, les choix qui s'offraient au vagabond étaient peu nombreux. Il avait déjà tenté la confrontation directe mais était mort par trois fois. C'est donc en coupant à travers les champs de blé, en se cachant lorsque c'était nécessaire et en égorgeant uniquement les soldats isolés qu'il avait pu atteindre son but.
       Tarask observa l'entrée de la grotte. A première vue, elle était tout ce qu'il y avait de plus quelconque. Le genre de repère où aimaient se cacher les pillards de la prairie de Tebh, des assassins sans scrupules très connus dans la région. En tout cas, de l'extérieur, rien ne laissait paraître qu'elle était habitée. D'ordinaire, le grand guerrier se serait déjà engouffré dans l'ouverture de la grotte, épée à la main. Mais cette fois, le petit garçon hésitait. Le cheval de Tarask semblait paniqué. Lui qui avait déjà traversé toutes les terres d'Ismaya, avait déjà porté son maître au devant des plus grands dangers, il était cette fois dans tous ces états, prêt à détaller au moindre signe de Tarask. A ce moment-là, plusieurs possibilités s'offrirent au vagabond. Il pouvait faire demi tour, entrer dans la grotte ou s'occuper de l'animal. Il décida de calmer la bête en enlaçant son cou noir durant quelques instants. Il fit une ultime caresse à son compagnon puis entra enfin dans la grotte.
        Peu de lumière filtrait et il était difficile d'y voir quelque chose. Le petit garçon s'était dit qu'au moindre ennemi, il serait bon pour tout recommencer. Toute l'après-midi serait perdue. Tarask commenta l'odeur nauséabonde des lieux. Rien d'intéressant. Quelques enjambées plus tard, il se retrouva dans une immense salle éclairée au moyen de torches placées sur les parois rugueuses de la grotte.
    — Qu'attends-tu pour me rejoindre, fit une voix venant non loin de là. Aurais-tu peur ?
          Une fois encore, plusieurs choix s'offrirent au héros.
    — Nulle chose n'effraie Tarask en ce monde, répondit ce dernier.
      Cette phrase manquait un peu de crédibilité lorsque l'on savait que Tarask avait fait profil bas quelques instants plus tôt face à de simples soldats. Cependant, c'était le genre de déclaration héroïque que le jeune garçon aimait tout particulièrement.
Le vagabond s'avança et découvrir une vieille dame dans une cavité adjacente. Cette dernière se tenait devant un chaudron posé sur des braises. Son contenu était inconnu mais paraissait plus que douteux. Tarask précisa d'ailleurs que l'horrible odeur qui sévissait dans toute la caverne provenait de la tambouille de la vieille dame.
   — Je sais ce qui t'amène, dit la femme. On ne peut jouer délibérément avec les pouvoirs de Gildamor sans en subir les conséquences. Tu mettrais en péril tout le royaume pour une seule vie ?
     — Si tu me connais aussi bien que tu sembles le prétendre, tu devrais savoir que tes paroles seront vaines. Donne-moi ce pourquoi je suis venu.
        Une main sortit du contenu du Chaudron et s'agrippa au rebord. La vieille dame la repoussa au fond du récipient avec une délicatesse et un désintérêt à glacer le sang de n'importe quelle créature vivante ou semi-vivante. Le liquide à ébullition ne lui avait causé aucune brûlure. Tarask, spectateur de toute la scène, ne broncha pas.
     — Fort bien. Retrouve Tomoé, le sage, au sommet du mont Kazu. Tu lui apporteras l'huile et le vin qui se trouvent derrière moi. Ne les gâche pas !
        Il y était arrivé ! Tout s'était exactement passé comme Lionel le lui avait dit. Mieux encore, on proposa à Joshua de sauvegarder sa partie ! Ce dernier s'empressa d'enregistrer son avancée avant de laisser échapper un cri de soulagement. Cette quête était connue pour être l'une des plus difficiles du jeu et il était parvenu à la faire en une après-midi.
      — Je suis rentré, fit son père depuis le rez-de-chaussé. Il reste des pâtes, viens manger !
          Joshua regarda sa montre. Il était un peu plus de 21 heures. Son père avait été une nouvelle fois absent de la maison l'intégralité de la journée.
      — Je n'ai pas faim, hurla Joshua, bien décidé à continuer son jeu.
      — Descends, j'ai une surprise, reprit son père.
        Joshua grommela et éteignit la console. « Une surprise... Depuis quand mon père me fait des surprises ? », pensa-t-il en descendant les marches. L'enfant laissa libre cours à son imagination. Qu'est-ce que cela pouvait être ? Ce n'était déjà clairement pas un jeu vidéo. Son père était resté bloqué des années en arrière et n'admettait pas qu'il y ait de bons jeux vidéo qui puissent sortir actuellement. De ce fait, jamais il ne lui en achèterait un qui serait une insulte à Kirby, Pacman ou Fruity Frank. C'était presque à croire qu'un bon jeu devait inévitablement mettre en scène un personnage qui se goinfre. Joshua pensa alors que c'était sans doute plus en rapport avec sa mère. Le dimanche qui venait était une date importante pour la famille. Cela allait faire un an que le cancer l'avait emporté. « Oui, c'est sans doute un cadre photo ou quelque chose du genre », pensa l'enfant emballé par l'idée.
         Dans la cuisine, il enjamba Moïse qui dormait non loin du frigo et rejoignit son père. Ce dernier avait à son bras une femme de dix ans plus jeune que lui. Elle portait un mini-short en jean très moulant, un débardeur blanc et des talons qui dépassaient le chien lorsqu'il était couché. Était-ce la fameuse surprise ? Quoi qu'il en soit, face à elle, l'enfant ne savait pas quoi dire. Il ne savait pas non plus si ses yeux devaient se poser sur la poitrine plus que généreuse qui était sur le point de sortir du soutien-gorge, sur les lèvres pulpeuses cachées sous une grosse quantité de rouge carmin ou encore sur le tatouage que portait la femme à l'intérieur de la cuisse droite et qui représentait une sorte de serpent dévorant une pomme. Joshua la regarda de haut en bas, sans s'arrêter plus que cela sur le large sourire qui barrait le visage de la nouvelle arrivée. Qu'allait-il bien pouvoir en faire ? Cela ne pouvait pas être la fameuse surprise, il y avait forcément autre chose, caché quelque part.
        — Joshua, je te présente Roxanne.
      — Bonjour, petit Joshua, fit la jeune femme avec un horrible accent que le garçon ne reconnut pas.
        La jeune femme se pencha en avant, révélant d'autant plus sa forte poitrine au passage, pour déposer un bisou sur le front du garçon. Les deux adultes se mirent à rire. Joshua avait la marque du rouge à lèvre. Ce dernier frotta son front avec le revers de la main. Cette fois, il en était sûr. Il n'aimait pas Roxanne et était mal à l'aise. Bien qu'il ne le connaissait pas, Joshua venait de découvrir le sens du mot « vulgarité ».
        — C'est quoi, ma surprise ? demanda le garçon en ignorant la jeune femme.
       — Roxanne va venir vivre avec nous durant quelques temps. Tu sais, j'ai bien conscience que ce n'est pas la joie en ce moment hein. Ta maman qui est morte, tout ça. C'est pourquoi, j'ai pensé que cela serait super qu'il y ait une nouvelle présence féminine avec nous ! C'est pas une idée géniale ? Elle pourra venir jouer avec toi !
            La main du père de famille alla se poser sur la fesse gauche de la jeune fille.
       — C'était avec toi que je voulais jouer, fit l'enfant, très déçu.
     — Moi, elle, peu importe. Tu ne crois pas que tu as passé l'âge pour ce genre de détails ? Je croyais t'avoir enseigné que l'on n'avait pas ce que l'on veut dans la vie.
       — Oui ! Pourquoi triste, renchérit Roxanne. Nous deux rire beaucoup !
       L'enfant fixa Roxanne. Il trouva son accent vraiment particulier. Il avait déjà entendu des étrangers parler le français avec difficulté. Les Gomez, au bout de la rue, qui alternait l'espagnol et le français comme ils le pouvaient. Ou monsieur Del Postre, le concierge portugais de son école qui mâchait trois mots sur quatre. Roxanne était différente de ceux-là. Parfois, Joshua pouvait reconnaître le jeu de langue typique des espagnols, parfois, il pouvait reconnaître des sonorités qui se rapprochaient cette fois plus de l'allemand qu'il apprenait à l'école. Le résultat final était tel que l'on aurait dit que la jeune femme faisait un condensé des accents de toutes les langues qu'elle avait entendues jusque-là. L'enfant aurait bien voulu savoir d'où elle venait mais il ne voulait pas lui poser la question. Il n'était pas concevable qu'il lui donne de l'intérêt. « Hors de question que je pose une seule question au... cadeau de papa », se dit-il.
         L'instant d'après, Le père sortit une bouteille de vin rouge ainsi que deux verres qu'il remplit. Dès lors, ce dernier ne fit plus attention à Joshua. Il échangeait des regards lourds de sens avec Roxanne et remplissait chaque verre vidé. L'enfant, toujours mal à l'aise, finit par aller prendre son manteau dans le couloir. De là, il put entendre son père dire à sa belle : « Je t'ai aimée dès que je t'ai connue. Je ne te partagerai pas avec un autre garçon ». Joshua garda le silence mais ne plus s'empêcher d'être blessé par cette déclaration. Le manteau sur les épaules, l'enfant ouvrit la porte d'entrée.
        — Où tu vas ? demanda son père.
        — Je vais aller courir. Je suis toujours le premier à l'école. Il faut que je continue de m'entraîner.
        — C'est bien, mon fils ! Il faut que tu fasses tout ce que tu peux pour être un gagnant comme ton père, répondit ce dernier tandis qu'il avait les lèvres de Roxanne qui glissaient le long de son cou.
         Dehors, l'enfant fut surpris par le vent qui soufflait fort et qui le repoussait vers la porte. Il savait que sortir n'était pas raisonnable mais il ne trouvait pas que rester chez lui l'était beaucoup plus. 
       — Gros cul, lâcha Joshua en repensant à Roxanne avant de fermer son manteau jusqu'en haut et de fourrer ses mains dans les poches.
           Le petit garçon traversa la route et tourna à gauche après avoir passé l'épicerie du quartier. Il n'avait aucune intention de courir. Au vu de ce qui s'était passé, il comptait surtout rendre visite à sa mère. Sur le chemin, il pensait à ses camarades de classe. Lui qui était presque premier dans tous les sports, il était une sorte d'idole et avait beaucoup d'amis. Il repensait à ce qu'on lui avait dit ce matin encore dans la cour de récréation : « T'as pas de couvre feu ?! Tu as de la chance, moi, mes parents blablabla... », disaient-ils sans réfléchir. Certains d'entre eux allaient même jusqu'à déclarer naïvement que si leur père n'était pas aussi bête, ils seraient dehors toute la nuit. Ironiquement, Joshua, de son côté, aurait fait n'importe quoi pour que le sien lui interdise de sortir à une heure pareille.
            Arrêté pour la quatrième fois au passage clouté alors qu'il n'y avait pas une seule voiture à des kilomètres à la ronde, Joshua lâcha un petit soupir et appuya sur l'interrupteur pour faire apparaître le bonhomme vert. Malgré son action, l'attente fut si longue qu'il s'était demandé s'il n'y avait pas une femme, de l'autre côté de la route, qui s'amusait à appuyer elle aussi sur un bouton mais pour que le bonhomme reste au rouge. L'enfant sortit ses écouteurs et le bonhomme vert fit enfin son apparition. L'enfant traversa la route avec la chanson Babylone de Tryo dans les oreilles puis accéléra le mouvement. La rue tant redoutée était juste devant lui. Un peu comme Tarask face à sa grotte, Joshua et tous les enfants du quartier, étaient peu fiers lorsqu'il s'agissait de la rue John Fitzgerald Kennedy, passage pourtant obligé pour rejoindre le cimetière. En toute objectivité, la petite poignée de maisons qui composait la rue n'avait rien de terrifiant. Certes, la plupart d'entre elles étaient plus délabrées que la moyenne mais ce n'était pas catastrophique et ce n'était en aucun cas une raison suffisante pour que la zone ait une telle réputation. En fait, la rue avait surtout été diabolisée à cause d'une vieille dame habitant dans l'une des résidences. Son physique digne des plus grandes sorcières du cinéma, son allure de nécessiteuse et son côté désobligeant avaient traumatisé plus d'un enfant de sorte que plus aucun jeune n'allait jouer dans les environs. Pour noircir encore plus le tableau, ce fut au tour des boutiques de délaisser cette partie de la ville. En effet, les petits commerces, qui étaient à l'agonie depuis plusieurs mois, finirent par capituler et à fermer les uns derrières les autres. La mairie, totalement impuissante, abandonna à son tour achevant au passage la métamorphose de cette rue en no man's land. Les adultes ne trouvant pas l'intérêt d'aller dans cette « zone à vieux », comme ils l'appelaient péjorativement, le quartier s'était presque définitivement éteint.
              Joshua dut rassembler tout son courage pour le traverser, et encore plus pour passer devant la fameuse demeure de la vieille dame. « Tarask l'aurait fait. Oui, Tarask l'aurait fait les doigts dans le nez ! », s'était-il dit pour s'empêcher de faire demi-tour. L'enfant voulait se prouver qu'il était aussi valeureux qu'un chevalier mais, contrairement à ce dernier, Joshua n'avait pas de choix qui s'offraient à lui au fil de ses pas. Il n'avait pas de curseur à déplacer pour modifier son destin. Son chemin avait été tracé dès lors que Roxanne était arrivée chez lui.
          Le petit garçon, trop distrait, faillit tomber. Il se rattrapa de justesse au rétroviseur d'une voiture et se redressa. Il n'était plus qu'à deux pas du cimetière. Une fois arrivé, il découvrit un portail fermé. Les horaires d'hiver avaient pris effet la semaine d'avant, chose que le jeune garçon ignorait. Toujours plein de courage, il vida ses poches et passa ses affaires à travers les barreaux du portail avant de l'escalader. Au dessus de la porte, l'enfant passa sa jambe et mit son pied sur la poignée du portail pour s'y appuyer. Cette dernière s'abaissa et la porte s'ouvrit. Joshua était trop absorbé par ce qui s'était passé pour se dire que le portail fermé n'était pas forcément verrouillé. L'enfant, pas d'humeur à rire, sauta finalement de l'autre côté, claqua la porte d'un coup de pied et ramassa ses affaires. Face à un cimetière vide et plongé dans une totale obscurité, Joshua sentit que son courage commençait à lui faire faux bond. C'était la première fois qu'il venait au cimetière en dehors des heures. En fin de compte, il trouvait que les scènes de film d'horreur étaient bien loin de la réalité. Il savait pertinemment que personne n'allait quitter sa dernière demeure mais ce n'était pas pour autant qu'il trouvait le lieu rassurant.
         A l'aide de la lumière de son téléphone, Joshua traversa les différentes allées pour rejoindre la tombe de sa mère. Cette fois encore, cette dernière n'était que très peu fleurie. Il faut dire aussi qu'ils n'étaient plus que deux dans la famille : son père et lui. Or, le papa était passé à autre chose très rapidement. Il n'y avait donc plus que Joshua pour se rendre au cimetière. Le petit bonhomme ne s'attendait pas à y trouver des fleurs mais il restait tout de même malheureux de voir que, bien que sa mère, la personne la plus chère à ses yeux, ne soit plus là, le monde continuait de tourner, comme si de rien n'était. Pourtant, ce soir-là, il y avait quelque chose de nouveau. Joshua était trop attristé pour le remarquer du premier coup d’œil mais il s'en rendit compte lorsqu'il se pencha pour embrasser le portrait de la défunte. Il y avait quelque chose autour de la fleur qu'il avait posée deux jours plus tôt. L'enfant ramassa le bracelet et l'observa. C'était un bracelet noir tout ce qu'il y avait de plus simple. Il n'avait ni ornements, ni inscriptions. Que pouvait-il bien faire là ? Qui aurait pu donner un tel objet à sa mère ? Ce n'était clairement pas un oubli ou quelqu'un qui l'avait laissé tomber étant donné qu'il entourait joliment la fleur. « Non, je dois réfléchir dans l'autre sens », se dit l'enfant. Ce n'était pas le cadeau d'un inconnu envers sa mère, c'était le cadeau d'adieux d'une mère envers son enfant. Une sorte d'ultime présent afin que, durant les jours sombres, une petite voix puisse lui dire « ne t'en fais pas. Je suis avec toi, tout ira bien ». Joshua retrouva le sourire. Bien sûr, il n'avait aucune preuve que ce bracelet soit un présent de sa mère mais ce n'était pas le plus important pour lui. Le plus important, c'était qu'il le croit.

        Joshua passa son nouveau bracelet autour du poignet, embrassa sa mère une dernière fois et repartit. Il s'était un peu trop avancé lorsqu'il était chez lui. Il était presque 22 heures et, en fin de compte, il mangerait bien un petit quelque chose.


Chapitres précédents :
1. Le compte à rebours final
2. Ma part
3. Puis-je jouer avec la folie ?
4. Monstre en laisse