06 août 2014

Puis-je jouer avec la folie ?



— Je n’ai plus tous les détails en tête. Mais, si je me souviens bien, je crois qu’il voulait me frapper. Oui, cela doit être ça. J’avais dû faire une nouvelle connerie. Ah ! Je m’en souviens ! J’avais couru à travers tout l’appartement et j’avais heurté un peu trop violemment Matthieu. Un enfant de quatre ans qui était tombé en arrière et s’était cogné la tête. Je me sentais honteuse mais je ne voulais pas pour autant me faire corriger. Je voyais déjà Franck me regarder d’un air grave et s’approcher dangereusement du balai. Ce n’était qu’un accident. Mais il m’avait déjà frappé pour bien moins que ça et moi, j’en avais clairement marre de ses coups. Je suis donc sortie et j’ai commencé à courir, sans jamais me retourner. J’étais à la fois terrifiée par ce qu’il y avait derrière moi et excitée par ce qu’il y avait devant moi. Durant cette sortie un peu forcée, les premières personnes que j’ai croisées furent deux couples qui parlaient des différentes saisons. Chacune de ces personnes argumentait pour défendre sa saison préférée face aux trois autres. Rien d’intéressant. Après un quart d’heure passé à courir à bonne allure, j’ai finalement commencé à ralentir. J’étais fatiguée. J’ai ensuite rejoint la terrasse d’un café. Je me souviens particulièrement de cette scène parce que des vieillards jouaient à la belote, mon jeu de cartes préféré. L’un d’eux engueulait l’autre en lui disant « c’est la dernière fois que tu me vois à ce café, Lagrange ! Les points cardinaux, c’est fini pour moi, j’irai à un autre café à partir de demain. Cela t’apprendra à couper avec ton roi alors que je suis maître ». Quelque chose du genre. C’était marrant de le voir s’énerver. A la fin, je me souviens m’être approché d’un groupe de femmes qui faisait du shopping. Ne me demandez pas pourquoi mais j’étais plutôt attirée par les femmes. Je me suis rapprochée d’elles et j’ai reniflé quelques culs. Deux secondes plus tard, je me faisais écraser par une Audi A4. Je crois que c’est à peu près tout.

Ethan semblait attendre une réponse mais une fois son monologue terminé, le silence s’était installé. Impatient, l’adolescent demanda :
— Alors ? Ça vous aide ?
— Sans doute. Mais dites-moi, rêvez-vous systématiquement que vous êtes une chienne ?
— Non. Je suis moi-même la plupart du temps mais vous m’avez demandé de raconter le premier dont je puisse me souvenir.
— Par contre, depuis quelques mois, vous mourez systématiquement à la fin de vos rêves ?
— Oui. Je peux faire n’importe quoi, je finis toujours par crever.
— Toujours écrasé ?
— Non. Ça, c’est lorsque je m’en sors bien. Mais j’ai déjà été décapité par un japonais, noyé, électrocuté, poignardé sur la muraille de Chine, piqué par une abeille,… J’ai même été boxé à mort par un kangourou une fois. Me voir mourir, cela ne me dérange pas. Je veux dire, ce n’est qu’un rêve. Le truc, c’est qu’avant, c’était de temps en temps. Mais à présent, c’est carrément chaque nuit. Et, tant qu’à faire, je vois de plus en plus de détails lors de ma mort. Je me suis vu tellement de fois découpé en morceaux que je pense connaître aussi bien l’intérieur de mon corps que l’extérieur. Mais quel est le rapport avec mon problème ? Je ne dis pas, ça serait génial de pouvoir faire un rêve dans lequel je tiens sur mes deux jambes du début à la fin mais ils ne me gênent pas et ce n’est pas vraiment pour parler de ça que je suis venu.
— Vous êtes un jeune homme intelligent, Ethan. Ce n’est pas à vous que je vais apprendre l’importance du sommeil chez un adolescent ou chez un homme au sens large. Ne pas dormir ou mal dormir est extrêmement éprouvant pour le corps comme pour l’esprit. Une nuit sans sommeil réparateur passe encore. Mais sur le long terme, cela entraîne au minimum une plus grande émotivité, une perte de la concentration, une grande irritabilité, de l’apathie et encore beaucoup d’autres changements d’ordre psychologique qui n’aident pas à vivre en société. Passez un certain temps sans dormir et c’est l’organisme tout entier qui commence à souffrir : douleurs musculaires, affaiblissement de votre système immunitaire, risques accrus d’obésité, de certains cancers, de maladies cardiaques, entre autre.
— Vous sous-entendez que si je me bagarre de plus en plus, c’est parce que je dors de moins en moins ?
— Pas tout à fait, reprit le psychologue. De ce que j’ai compris, vous dormez toujours autant. C’est plus sur la qualité du sommeil qu’il faudrait revenir. Dormir le nombre d’heures conseillées ne sert pas à grand-chose si le sommeil n’est pas réparateur. D’ailleurs, pouvez-vous me dire pourquoi vous parlez de « rêve » ? Vous m’avez décrit une situation pour le moins atroce. Pourtant, vous avez systématiquement utilisé le mot « rêve » et jamais le mot « cauchemar ». Est-ce volontaire de votre part ?
— Merci, je sais encore faire la différence entre un rêve et un cauchemar, répondit Ethan, qui avait pris la mouche. Je ne me suis pas trompé de mot. Je n’ai pas peur. Je ne me réveille pas en sueur en appelant à l’aide. Je n’ai pas de sentiment d’anxiété en me couchant ni en me réveillant. Me voir mourir, cela me fait ni chaud ni froid. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai l’impression que je suis en train de perdre mon temps. Le seul problème dans ces rêves est qu’ils se terminent toujours de la même manière. C’est plus une lassitude qu’une peur. Je ne suis pas du genre à flipper à la vue du sang le mien y compris. Alors en rêve, vous imaginez bien… Mettez ma mort sur le compte de la banalisation. Après tout, un film d’horreur nous effraie surtout la première fois. Une fois que l’on a vu des dizaines de films du type Vendredi 13, Massacre à la tronçonneuse ou encore Halloween, on est beaucoup moins sensibles à ce genre de film.
— J’ai encore une dernière question, si vous le permettez.
Ethan lâcha un petit soupir avant de faire signe à son psychologue de la poser.
— Vous y connaissez-vous en numérologie ?
— Pardon ? Pas du tout. Je n’y connais rien. Je n’y crois pas beaucoup non plus d’ailleurs. Tout ce ramdam à propos du numéro 13, ce sont des conneries. C’est à ça que vous pensiez ?
— Et si je vous disais qu’une partie de moi était persuadée que vous alliez me parler tôt ou tard de l’Asie ?
— J’ai parlé de l’Asie ? demanda Ethan, surpris.
— Vous m’avez parlé d’un japonais et de la Grande Muraille. Et je suis convaincu que ce ne sont que quelques exemples parmi beaucoup d’autres. Peut-être ne vous en êtes-vous pas rendu compte. Bref, tout cela pour dire que, je discute souvent avec une connaissance qui s’y connait en numérologie. Saviez-vous que le chiffre 4 est un chiffre que l’on cherche souvent à éviter en Asie et notamment en Chine et au Japon ?
— Pourquoi ?
— Si je devais faire une comparaison grossière, leur 4 serait l’équivalant de notre numéro 13 à nous. C’est un chiffre porte-malheur. Cela va tellement loin que certains montrent même des symptômes de phobie. Il s’agit de la tétraphobie, il me semble. On m’a expliqué que c’était parce que le mot chinois « quatre » se prononçait de la même manière que le mot « mort ». Et cela peut aller très loin ! Apparemment, on irait très souvent jusqu’à éviter de parler de « quatrième étage » dans un immeuble. Ils préfèreront l’appeler « 3B ». Je vous en parle parce que votre rêve possède un nombre incroyable de références au chiffre 4. Matthieu avait quatre ans. Vous avez croisé deux couples, donc quatre personnes, qui discutaient des quatre saisons. Il n’est pas réellement possible d’avoir conscience du temps qui s’écoule lorsque nous rêvons et pourtant, vous sembliez convaincu d’avoir attendu un quart d’heure. Et vous ne m’avez pas dit quinze minutes mais bien un quart d’heure. Ça n’a l’air de rien, mais en attendant, c’est une nouvelle référence. Les joueurs de belote jouaient apparemment en équipe et étaient donc forcément quatre. De même, cela fait des années que je n’ai plus joué à la belote mais si je ne me trompe pas, le roi vaut quatre points. Enfin, vous êtes mort écrasé par une Audi A4. Et je suis sûr que j’ai dû en rater dans le lot.
— Ecoutez, reprit Ethan, ne le prenez pas mal mais je vous assure que je ne suis pas venu pour parler de mes nuits. J’ignorais tout cela et c’était plutôt intéressant. Mais je crois qu’il y a déjà suffisamment de choses à dire sur mes journées. Et sans rentrer dans les détails, je pense que le temps presse. Croyez-moi, on s’en cogne de mes rêves. Ce n’est pas ça le problème.
— Vous avez raison. Nous allons commencer par le commencement. C’est à la demande de votre père que vous êtes venu me voir, n’est-ce pas ? Il m’a expliqué quel était le problème mais j’aimerais entendre comment vous cernez la chose de votre côté. Selon vous, pourquoi êtes-vous là ? En quoi puis-je vous aider ?
— Enfin ! Tout d’abord, mettons les choses au clair. Je ne vais pas dire que je suis venu à la demande de mon père mais pas loin. De moi-même, je ne serais jamais venu. Je ne veux pas être irrespectueux mais je ne pense pas que vous allez pouvoir m’aider. Comme je viens de vous le dire, je pense que le temps presse. Je n’ai donc absolument pas le temps de m’amuser. Soit vous avez une solution et c’est parfait, soit cela prend trop de temps et je passe à autre chose. Ce n’est pas votre profession que je dénigre. J’ai bien conscience que vous, les psychologues, avez déjà aidé énormément de gens. Je tiens juste à préciser que je ne vous vois pas m’aider dans mon cas à moi. Si les personnes de mon entourage ne parviennent pas à m’aider, je vois mal comment un inconnu le pourrait.
— J’en prends bonne note.
Ethan prit ses aises et se mit à réfléchir. Il ne savait pas vraiment par où commencer et ne voulait pas se tromper.
— En fait, tout a commencé il y a quelques mois. En début d’année. Non, non ça a commencé plus tôt. Je crois bien que les rêves ont débuté le lendemain de noël. Le problème est que… je commence à craquer. Si ce n’était que les rêves, passe encore. Mais il y a clairement quelque chose qui cloche en moi. Je fais des choses que je ne souhaite pas et à l’inverse, je tuerais pour faire d’autres choses mais je n’y parviens pas. C’est compliqué, soupira Ethan qui semblait déjà vouloir abandonner.
— L’homme a beau être maître de son destin, il ne fait jamais réellement ce qu’il veut dans la vie. Rien que la société et notre code moral nous placent un nombre incalculable de barrières. Il faut…
Ethan se mit à rire.
— Vous êtes parti beaucoup trop loin. Ce sont réellement des choses de la vie de tous les jours que je ne parviens plus à faire.
— Ah… Avez-vous un exemple à me donner ?
— La lecture. Je suis amateur de bande dessinée. Et en ce moment, il n’y a plus moyen d’en lire une seule. Je ne peux pas. Mon corps ne réagit pas. Il y a comme une sorte de blocage. Et je vous vois venir, ce n’est pas une overdose de lecture ou quelque chose du genre. Je suis également incapable de jouer à la plupart de mes jeux vidéo. Et j’ai une dizaine d’exemples comme ça.
Le psychologue ne put cacher un certain étonnement.
— Je vous explique, reprit Ethan. Admettons que je veuille jouer à la console. J’ai une dizaine de jeux vidéo chez moi. Je peux vouloir jouer à n’importe lequel, cela sera systématiquement mon seul et unique jeu de guerre qui finira dans la console. Vous voyez ?
— Si je comprends bien, reprit le psychologue, selon vous, vous auriez changé. C’est bien cela ?
— C’est ça !
— Et vous avez changé alors que vous ne le souhaitiez pas.
— C’est exactement ça ! Je n’étais pas un ange et comme tout le monde, j’avais mes petits défauts. Par contre, ne pas pouvoir m’empêcher de casser la figure à des inconnus, ça c’est quand même fort, fit Ethan.
— Je pense que tout ce qui vous arrive survient tôt ou tard dans la vie d’un homme. Rarement aussi radicalement et encore moins à votre âge, mais cela arrive presque systématiquement. Il est tout à fait envisageable que vous pensiez ne plus être capable de prendre une décision simple parce que, dans un sens, vous n’êtes pas satisfait de la décision que vous auriez pris en temps normal. Se remettre en question est très important dans la vie d’un homme. C’est ce qui le fait évoluer. Vous ne devez pas en avoir peur.
— Non ! Non ! Non ! reprit Ethan dépité. Vous ne comprenez pas. Tout ça, ce n’est pas moi. Ces derniers temps, je ne décide pas de la moitié des choses que je fais. Et c’est de pire en pire ! Comment je peux jubiler en cassant la figure à quelqu’un mais être choqué par mes actions la seconde d’après ? On ne peut pas tout foutre sur le dos de la fatigue ou de ma volonté d’avoir des changements dans ma vie. Ce n’est clairement pas possible ! Je vous l’ai dit, quelque chose ne tourne pas rond chez moi, c’est évident. Et c’est pourquoi il faut faire vite.
— Pourquoi cet empressement ? Vous savez, ce genre de désagrément ne se règle pas en une seule séance. Il faudra faire preuve de patience si vous souhaitez trouver les réponses.
— Mais c’est parce qu’il ne me laissera pas faire, tout simplement !
Le psychologue regarda un temps Ethan puis posa le cahier qu’il tenait jusque-là dans ces mains.
— Vous ne m’avez pas dit ce que vous attendiez de moi, Ethan. Lorsque l’on souhaite prendre rendez-vous, la personne sait le plus souvent pourquoi elle est là mais ne sait pas comment régler le problème. Je crois deviner que votre cas est différent.
— Je n’ai aucun problème. Je vais très bien. Mettez-le vous dans le crâne une bonne fois pour toute et on pourra enfin avancer. Je vous dis qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond en moi ! Ce n’est pas une expression ou une sorte d’exagération ! Je ne suis pas venu pour moi mais pour lui. Cette saloperie qui est en moi, je veux que vous m’en débarrassiez ! Faites ce que vous voulez, hypnotisez-moi, shootez-moi aux médocs, je m’en contrefiche. Mais faîtes qu’il s’arrête, et vite !
— Je vois… On peut supposer que ces quatre dans vos rêves sont une sorte d’appel au secours d’une partie de vous-même. Inconsciemment, vous cherchez à vous prévenir. Peut-être devrions-nous commencer par régler le problème du sommeil. Je suis convaincu qu’avec une bonne nuit de…
— Putain ! hurla Ethan. Rien à foutre du sommeil ! Ce n’est pas le manque de sommeil ou les rêves qui l’ont fait apparaître mais l’inverse ! Ecoutez-moi et écoutez-moi bien. Arrêtez de vous obstiner à penser que j’ai besoin d’aide. Je vous dis qu’il y a quelqu’un ou plutôt quelque chose en moi. Quelque chose de mauvais, de terriblement mauvais et qui ne jure que par la violence. Quelque chose qui crache sur les justes et récompense les mécréants. Vous, vous ne l’avez pas vu agir. Mais moi, je l’ai déjà vu à l’œuvre. Il n’a aucun but, aucune envie, aucune passion, aucune âme. Seule la vue du sang l’intéresse. Je le combats depuis plusieurs mois à présent. Mais je n’en peux plus. Il est chaque jour plus fort et je commence à fatiguer. Au début, c’étaient deux ou trois phrases glissées à mon oreille, des idées folles qui m’amusaient quelquefois. A présent, j’en suis au point d’avoir du mal à retenir mes poings et de taper sur tout ce qui bouge. J’ai failli me jeter sur ma voisine ce matin, putain ! Je voulais lui crever les yeux ! Ce n’est pas sur moi que vous devez vous interroger mais sur lui !
— Ethan, pensez-vous sincèrement qu’il existe une sorte d’entité en vous avec laquelle vous êtes en désaccord ?
— Un désaccord ? C’est comme ça que vous voyez la chose ? Nous avons vraiment l’air d’un vieux couple qui se chamaille ? Ce n’est pas une simple bataille d’arguments que nous vivons. L’entité veut se débarrasser de moi. 
Elle va me tuer.


épisodes précédents :
1. Le compte à rebours final
2. Ma part

à suivre en septembre...