16 octobre 2012

Rendez-vous chez le Psi


Pas besoin de vous allonger et de parler de votre enfance, le rendez-vous du mois concerne non pas le psychologue mais les pouvoirs psioniques et ceux qui en usent (et abusent ?).
[Ceci est un article issu du webzine de WEBellipses]

Dans la longue liste de super-pouvoirs largement employés dans les comics, l'on trouve des classiques (super-force, vol, super-vitesse...), des capacités moins connues ou moins évidentes (intangibilité, élasticité...) et les fameux pouvoirs mentaux. Télépathie, vision à distance, télékinésie, pyrokinésie, les possibilités de l'esprit semblent très nombreuses et s'avèrent aussi fascinantes qu'effrayantes, d'autant que, contre toute attente, scientifiques et services secrets s'y sont très sérieusement intéressés dans le monde réel.

La CIA notamment a mené de nombreuses expériences dans les années 70. En pleine guerre froide, l'on n'a guère de mal à imaginer l'intérêt énorme que pouvait représenter la capacité de localiser des cibles stratégiques ou de décrire le contenu d'une base ennemie en restant bien tranquillement "à la maison". Le programme Stargate (l'un des nombreux projets développés par les Etats-Unis pour vérifier l'existence et exploiter, militairement ou civilement, les pouvoirs psi) a pris fin seulement en... 1995. Et encore, dans son numéro de décembre 95, le Time révélait que trois sujets travaillaient encore pour le gouvernement US à Fort Meade, Maryland, base censée pourtant être fermée. Et ce avec un budget annuel de 500 000 dollars.
Plus troublant encore, après la déclassification d'une faible partie des documents détenus par la CIA, l'on peut se rendre compte que certaines expériences ont eu des résultats incroyablement précis. Le description de certaines parties (une machine notamment) de la base de Semipalatinsk (le plus important centre d'essai atomique de l'ère soviétique) laisse rêveur... l'exemple a d'ailleurs été repris pour alimenter de nombreux sites spécialisés du net, qu'ils soient sérieux ou farfelus.

Personne ne croit qu'un type puisse, même affublé d'une cape, voler comme un oiseau, être plus rapide qu'un train (peut-être certains trains français, admettons) ou soulever plusieurs tonnes. A contrario, même des gouvernements misent sur l'existence de capacités psychiques.
Est-ce si étonnant que cela d'un point de vue scientifique ? L'on sait depuis longtemps que l'on n'utilise qu'une infime partie des capacités de notre cerveau (et certains encore moins que d'autres si l'on en croit certaines émissions de télé-réalité). L'on sait également que les processus inconscients du cerveau sont à la fois très nombreux, d'une rapidité phénoménale et essentiels pour vivre normalement.
La plupart du temps, il faut se rendre à l'évidence, nous ne sommes pas vraiment aux commandes. Notre cerveau effectue la plupart des tâches en mode "automatique". Il ne nous transmet en réalité que ce qu'il n'a pas l'habitude de traiter ou ce qui peut relever d'une urgence quelconque. C'est ce qui nous permet de saluer de la main une personne que l'on a reconnue alors que l'on descend un escalier et que l'on discute au téléphone. La conscience est concentrée sur la conversation (entièrement nouvelle, c'est pour cela qu'elle représente un danger en voiture), alors que l'inconscient se charge de se démerder pour nous faire dévaler les marches sans que l'on se casse la gueule tout en allant puiser dans une immense banque de données qui permet d'identifier le type que l'on croise.

Bien souvent, l'on entend que l'ordinateur n'est pas plus intelligent que l'être humain mais qu'il est capable de traiter plus d'informations simultanément que lui. C'est exact si l'on parle de la conscience mais totalement faux si l'on prend en compte les exploits quotidiens de nos routines inconscientes.
Lorsque je regarde un visage, presque instantanément, je vais recevoir une quantité phénoménales d'informations essentielles : en comparant le visage à ma "banque de données" personnelle, mon cerveau me dit si je connais ou non la personne, qui elle est, si des sentiments positifs ou négatifs lui sont associés. Mieux encore, même pour un inconnu, une autre routine travaille, tout aussi rapidement, pour me dire si l'individu en question a l'air hostile, amical, peiné, apeuré, fébrile, etc.
Et, plus extraordinaire encore, alors que mon inconscient va faire un scan d'un unique visage dans certaines circonstances, afin de me fournir le maximum d'informations, il va laisser tomber (et heureusement !) ce genre d'analyses si je me trouve au milieu d'une foule habituelle (si vous êtes sur une grande artère de Londres, un samedi après-midi, votre cerveau n'interprète pas la présence de milliers de personnes comme une menace ou un élément important de l'environnement, il n'analyse donc pas leurs visages de manière approfondie).
De la même manière, si pour une raison ou une autre (tâche précise à accomplir, danger soudain, etc.) vous devez vous concentrer sur un point précis de votre champ de vision, tout ce qui est dans votre champ périphérique n'aboutira plus au niveau conscient (c'est ce que l'on appelle l'effet "tunnel", un phénomène bien connu notamment en self-défense).

Et la liste des fantastiques capacités méconnues du cerveau humain serait encore longue à dresser.
Alors... imaginons. Imaginons que pour une raison ou une autre, un individu puisse accéder à ces routines inconscientes. A ces banques de données. A cette phénoménale puissance de calcul et d'analyse. Que pourrait-il, consciemment, en faire ?
Sans vouloir non plus trop extrapoler et simplifier, l'on peut remarquer que dans certains cas d'autisme (notamment le syndrome d'Asperger), un sujet va être privé de routines qui pour nous sont banales (il ne saura pas par exemple analyser et comprendre une émotion évidente sur un visage) mais il sera capable de calculer à une vitesse ahurissante ou de reproduire un plan complexe en l'ayant aperçu une fraction de seconde.
Malheureusement, ces "pouvoirs", aussi réels qu'utiles, s'accompagnent souvent dans le monde réel de désordres majeurs qui sont relativement handicapants dans la vie de tous les jours.

Et dans la fiction ?
Eh bien, l'on n'est pas forcément mieux loti.  Les personnages qui communiquent avec les morts, dans VHB, sont finalement aussi maudits que doués. Même si, techniquement, leurs capacités permettent de faire avancer des enquêtes, ce qu'ils se "prennent" dans la tronche reste émotionnellement très dur.
Chez Marvel, le professeur Xavier, tout moraliste et faussement bienveillant qu'il soit, va enfreindre ses propres dogmes à plusieurs reprises et n'hésitera pas à manipuler ses élèves. Car la tentation est là, omniprésente. Et il est si facile de pousser un peu les gens vers le bon chemin, ou tout du moins, le chemin qui l'arrange...
Dans un registre plus artistique, Isaac Mendez, dans la série Heroes, peint le futur mais en souffre énormément.
Les auteurs de romans ne sont, en général, guère plus bienveillants envers les psi. Stephen King, dans Dead Zone ou Charlie (Firestarter) dépeint des personnages tourmentés par des visions d'un futur peu réjouissant ou pourchassés par la "Boîte", sorte d'agence de barbouzes qui ferait passer la CIA pour un club d'anciens scouts.
Si l'on remonte un peu plus loin, jusqu'à certains classiques de la science-fiction, malgré des auteurs qui s'émerveillent des possibilités presque infinies offertes par le cerveau, l'on sent tout de même que dérapages et excès ne sont pas loin. Les extrapers de Alfred Bester par exemple, dans L'Homme Démoli (1952), ont permis d'éradiquer le crime mais vivent au sein d'une guilde envahissante, imposant de nombreuses contraintes sociales, morales et financières. Les psi de E. van Vogt, dans A la poursuite des Slans (1946), sont dans une situation encore bien pire puisqu'ils sont traqués sans pitié par une humanité qui voit en eux une menace.

Ainsi, le pouvoir, qu'il soit issu de la science ou d'une évolution naturelle, fait peur. Pire, nos propres capacités latentes sont source de craintes. Pour une raison d'ailleurs évidente et infiniment triste : l'homme, par nature, est rarement bon. Sans le mince verni social qui lui permet de s'enivrer d'une image civilisée plus rêvée que réelle, l'homme reste un loup pour l'homme. Les armes ne tuent pas, mais l'homme peut s'en servir pour tuer. L'intelligence ne tue pas, mais l'homme peut également l'employer à faire le mal. Et l'on peut dire la même chose des automobiles, de la génétique et même des moyens de communication lorsqu'ils tournent à la propagande.
Agir à distance, manipuler les pensées, lire les esprits, que de merveilleux phénomènes ! Mais également que de menaces pour un citoyen, déjà paranoïaque, qui se méfie de son voisin, de son gouvernement et parfois même de ses amis. Si de tels prodiges existaient un jour, nul doute que certains d'entre eux basculeraient vers le "côté sombre", cette voie facile qui ne s'embarrasse pas d'exigence morale et d'altruisme.
Et les "normaux" ?
Combien, au nom d'une hypothétique menace, seraient prêts à les traquer tous ?
Sans doute beaucoup. Peut-être même vous et moi en ferions-nous partie.
C'est le problème avec les ténèbres. Elles ont tendance à vous envelopper, même lorsqu'on les combat...