08 décembre 2008

Fables ou la cruelle légende du Merveilleux réfugié chez nous

Coup de projecteur sur Fables, une extraordinaire série puisant dans les mondes merveilleux de l'enfance pour nous en offrir une vision moderne et passionnante.

Les Fables quittent leurs royaumes magiques. Les peuples fabuleux fuient l'Adversaire et ses hordes. Ils aboutissent dans le monde commun, à New York précisément, où ils fondent Fableville, éloignant les curieux à coups de sortilège. Certains réfugiés, ne pouvant prendre une apparence humaine, sont contraints d'habiter à la Ferme, lieu où sont également expédiés les habitants qui ne suivent pas les règles.
Le chef de tout ce petit monde est le maire de Fableville mais, en réalité, c'est son adjointe, Blanche-Neige, qui fait le plus gros du travail. Bigby Wolf a, lui, le poste de shérif. Intrigues politiques, révolution, meurtres : de nombreuses menaces vont démontrer que le destin réservait un peu plus à nos célèbres icônes qu'un "... et ils vécurent heureux."

Nous voici donc devant une nouvelle série Vertigo. J'avoue n'avoir pas été du tout attiré par cet univers quand j'ai commencé à en entendre parler. Sans doute parce que les Cendrillon et autres Grand Méchant Loup ne m'inspiraient que moyennement. Et pourtant, passer à côté de Fables serait pure folie, surtout lorsque l'on aime les grands moments de lecture.
Tout d'abord, précisons bien qu'il ne s'agit pas d'une relecture des contes les plus connus mais bien d'une histoire globale - et originale - dont les protagonistes évoquent sans doute des souvenirs à la plupart d'entre-nous mais qui sont ici traités d'une manière profondément différente. Fini le symbolisme subtil des contes et les grands idéaux, la réalité a rattrapé la magie ! Le Prince Charmant en est à son troisième divorce, Boucle d'Or est une maoïste révolutionnaire (!), Blanche-Neige ne veut plus entendre parler des Sept Nains et la Belle et la Bête ont des problèmes de couple.

Le scénario est l'oeuvre de Bill Willingham qui frappe ici un grand coup en nous démontrant, en plus d'une grande imagination, une parfaite habileté dans la narration. Le premier épisode est à ce titre exemplaire tant il permet à la fois d'installer rapidement les personnages principaux et de mettre en place une première intrigue, tout cela avec une grande liberté de ton et un humour des plus jouissifs. Car évidemment, puisque l'on ne s'adresse plus à des enfants, il n'y a plus nécessité d'édulcorer les dialogues ou de remplacer une scène de sexe par un chaste baiser. ;o)
Le plus grand tour de force de l'auteur reste tout de même d'avoir su insuffler chez le lecteur un sentiment de proximité avec les personnages par le biais de noms connus tout en parvenant à construire son propre monde. En plus des noms déjà évoqués, l'on peut citer Pinocchio, le Petit Chaperon Rouge, Barbe-bleue, Sinbad ou encore Mowgli, la seule limite imposée à Willingham étant un problème bassement terre-à-terre de droits car, évidemment, il faut qu'un personnage soit tombé dans le domaine public pour pouvoir l'utiliser.

Les dessins sont assurés, dans un premier temps, par Lan Medina. C'est ensuite Mark Buckingham qui va lui succéder. Le graphisme est un peu passe-partout mais ce qui pourrait passer pour de la fadeur sur un autre titre va ici donner aux personnages un côté intemporel plutôt positif. Et, s'il est difficile de s'extasier sur les planches de la série, il est tout aussi difficile de franchement être rebuté. Certaines scènes valent tout de même le coup d'oeil, comme la découverte, très bien amenée, du bureau de Blanche-Neige dans un "plan" large qui fait son petit effet. Les personnages bénéficient également d'un traitement sympathique et inspiré qui correspond, peu ou prou, au respect de certaines "grandes lignes" obligatoires mâtinées d'une mise à jour relativement douce. Bigby par exemple a un côté inquiétant correspondant à son mythe mais il pourrait aussi bien être un privé un peu glauque du Los Angeles des années 30 qu'un pur produit de 2008.

La série est bien sûr traduite en français. Les deux premiers volumes, parus chez Semic, se trouvent encore facilement. Les suivants ont été édités par Panini, le sixième, Cruelles Saisons, venant de sortir récemment (le mois dernier). Le format 100% Vertigo permet de s'offrir régulièrement une bonne fournée d'épisodes pour un prix raisonnable. Les covers, de James Jean, sont presque devenues cultes également tant elles s'éloignent volontairement (à l'image de celles de Sandman) du style des pages intérieures. Elles donnent aux recueils un style à part à l'esthétisme envoûtant. Et un livre étant aussi un bel objet que l'on aime admirer, c'est un plus indéniable.

Une série magnifique qui ne peut être cantonnée à une simple variation sur des personnages connus tant elle couvre plusieurs genres et possède un pouvoir d'addiction hors du commun. L'essayer, c'est d'abord se rendre service à soi-même. Tout est réuni pour que la rencontre soit un coup de foudre. A vous de ne pas rater le coche. ;o)