20 avril 2013

Nightfall tome 1 : la Nuit. Entre rêve et utopie...



Péniblement, lentement, mais sûrement, je me remets de ce divorce d’avec les publications en kiosque de chez Marvel. Une très longue aventure avec ses hauts et ses bas, ses passions et ses déchirements qui prend fin de manière sans doute définitive (mais, sait-on jamais ?). L’occasion de voir autre chose, de me laisser surprendre davantage et, surtout, de me permettre de ne plus attendre une chronique enthousiaste d’un collègue (combien de fois n’ai-je pas remercié Neault de m’avoir poussé à lire une perle de comic-book ?) pour succomber au charme de la nouveauté.
Et puis, il faut bien laisser aux libraires le soin de nous orienter.
Nightfall trônait donc sur l’une des tables réservées aux comics. Couverture cartonnée élégante, avec quatre visages au regard triste ou inquisiteur sur un fond de ciel brumeux encadré par deux bandes noires du plus bel effet sur laquelle ressortait un titre accrocheur délicatement orné. L’un des personnages représenté étant manifestement un ange (à la peau sombre), un autre affichant certains traits caractéristiques d’un elfe (ou tout autre gnome de la littérature fantastique), il n’en fallait pas plus pour que je lise, au moins, la 4e de couverture afin de savoir de quoi il en retournait.

Le résumé présenté, comme je le découvrirais ultérieurement, était sans doute un peu trop orienté, un peu trop explicatif. L’histoire pouvait parfaitement se satisfaire d’une présentation moins détaillée, afin de ménager davantage de part d’ombre et de mystère aux lecteurs. Je me bornerais ainsi, pour les éventuels curieux, à ce synopsis : dans un Londres contemporain, Donnie est un jeune garçon souffrant de son statut d’immigré ; il choisit d’évacuer ses frustrations en acceptant de suivre son grand-frère dans une opération terroriste, mais au dernier moment, il aperçoit une jeune fille sur les lieux de l’attentat. En cherchant à la prévenir de l’imminence de l’explosion, il est pris dans la déflagration… et se réveille ailleurs, en un lieu inconnu où aboutissent d’ordinaire les rêveurs. Le problème est qu’il est incapable de se réveiller, ce qui le bloque dans ce monde étrange où semblent converger tous les mythes de l’humanité…
Fred Forham est le maître d’œuvre de ce projet qui tenait à cœur Thierry Mornet (comme il le précise à la fin de son entretien avec l’ami Neault : Nightfall, c’est un peu le bébé de Delcourt) : on sent chez ce Britannique tout le poids des traditions de la mythologie celtique, et un respect infini envers les êtres légendaires peuplant les rêves et les récits des hommes depuis la nuit des temps. Son œuvre a ainsi le charme de ses ambitions, mais s’expose du même coup à certains défauts passionnels. Nightfall se veut une trilogie, les tomes 2 (la Foi) et 3 (la Chute) étant en cours d’édition. L’auteur/illustrateur prend le pari de nous décrire deux mondes adjacents en les exposant par petites touches, tout au long du périple de Donnie (on les découvre à travers ses yeux), refusant du même coup de céder à la facilité d’une grosse page explicative et définitive. Tout d’abord, le Londres qu’on nous présente s’avère être une version alternative et dystopique, dans une époque indéterminée (certains éléments rappellent en effet l’univers de V pour Vendetta, comme ce Bureau du Contrôle des frontières et cette « Télévision du Peuple »). Mais on abandonne très vite cette réalité (bien qu’on y revienne régulièrement, pour suivre l’évolution de Donnie, hospitalisé mais plongé dans un coma profond) pour Asante, creuset de tous les contes, point nodal des imaginations et des cultes. Sur Asante, on peut potentiellement trouver tout ce qui a nourri les mythes humains depuis des générations : des Archanges aux démons, des loups garous aux gnomes ; l’enfer y existe, et entre deux créatures grotesques échappées d’un tableau de Jérôme Bosch, on pourra croiser des chevaux ailés comme des monstres cthuloïdes. Tous ces êtres différents vivent dans une harmonie relative, animés d’une même crainte envers les Rêveurs dont ils cherchent à tout prix à se débarrasser. Habituellement, ces Rêveurs ne demeurent sur Asante que le temps de leur cauchemar, mais pour Donnie et la mystérieuse Lily, c’est différent – tandis qu’à Londres, la population s’émeut de cette épidémie d’enfants qui ne se réveillent plus…

Le potentiel de cette mini-série est énorme, le traitement est sympathique avec quelques petites touches d’humour très anglais qui viennent à point afin de dédramatiser le récit (on nage dans un double environnement politiquement très sombre, les révoltes grondent dans les deux univers). Cependant, la lecture en est ardue, non seulement parce que l’auteur ne distribue les renseignements qu’avec beaucoup de parcimonie (par l’intermédiaire du truculent Dave, sorte de maître Yoda servant de guide énigmatique à Donnie), mais aussi et surtout du fait des dessins. S’ils rendent plutôt bien l’ambiance tantôt féérique (couleurs pastel), tantôt glaciale (nuances de gris) des mondes dépeints, ils peinent à transcrire les scènes d’action, assez nombreuses. Fordham est qualifié d’artiste-peintre et l’on sent qu’il ne parvient pas toujours à maîtriser l’intelligibilité du découpage ou du cadrage de ses planches (il sera souvent nécessaire de revenir en arrière pour comprendre l’enchaînement des séquences). Ce n’est pas un défaut rédhibitoire mais c’est gênant pour un lecteur habitué aux comics.
A suivre donc.