20 juin 2014

Super Crooks : Millar & Leinil Yu en remettent une couche

Visiblement, on ne change pas une équipe qui gagne.

Le duo d’artistes officiant sur Superior 1 et Superior 2 se retrouve aux commandes d’un nouveau récit, publié en France dans la même collection (« Best of Fusion Comics ») chez Panini. J’avoue que la simple mention de Millar au-dessus du titre a attiré mon attention, d’autant que personne encore chez UMAC n’avait évoqué ce nouveau titre. C’est qu’une actualité de ce scénariste aussi talentueux que tapageur est difficile à rater, surtout lorsqu’on s’évertue désormais de ne prendre que le dessus du panier de la production de comic-books, suivant d’abord les conseils de mes partenaires blogueurs, ceux de mon libraire puis la lecture d’une 4e de couverture tempérée par mon humble expérience. Millar, s’il n’a pas fait l’unanimité chez moi (encore moins chez Neault) jusqu’ici, a tout de même eu le mérite de proposer des pitchs ultra-accrocheurs qui conduisent à des débuts toujours prometteurs, sa verve et son côté iconoclaste parvenant à construire des situations enthousiasmantes. Toutefois, ses prises de position radicales lorgnant davantage vers le sensationnalisme et des conclusions régulièrement décevantes ont tendance à me rendre circonspect devant ses œuvres.
Bref, il s’agit de ne pas foncer tête baissée, ce pourrait être un énième piège tendu par Millarworld Limited pour nous cueillir au portefeuille. L’argent, justement, est au cœur de ce récit qui se déroule dans un univers apparenté à celui de Wanted, avec cette volonté manifeste (et récurrente chez lui, comme chez quelques-uns de ses confrères contemporains) de rationaliser le monde super-héroïque en le banalisant et en explorant les conséquences. Dans Super-Crooks, les pouvoirs existent, de toutes sortes et toutes magnitudes. Ceux qui en sont dotés en usent, parfois pour le salut de l’Humanité, parfois dans leur propre intérêt : il y a donc des super-héros et des super-vilains, ces derniers semblant plus nombreux mais généralement de moins grande envergure. 
Un background d’un classicisme éhonté, presque contestataire, n’est-ce pas ? Sauf que là, ce sont les méchants qu’on va suivre, un groupe de super-vilains à la petite semaine, menés par un Johnny Bolt en sous-Electro racoleur et futé, lequel, afin de sauver la mise à un des leurs qui s’est fait piquer, monte un projet ambitieux après s’être pris une pile par le Gladiateur. C’est qu’à force de voir leurs casses systématiquement stoppés par le premier encapé, ils en ont marre, nos bad guys : marre de se prendre des torgnoles, marre de se ridiculiser, marre de se faire enfermer comme le premier voleur à la tire venu. Comment faire, alors ? C’est bien simple (et pourquoi les super-vilains Marvel/DC n’y ont jamais pensé ?) : il suffit d’opérer là où il n’y a pas de justicier ! Pleine de bon sens et d’à-propos, voilà donc notre fine équipe en train de se monter façon Ocean’s Eleven (facile de persuader des gars obligés de se planquer pour user de leurs pouvoirs) – certains y trouveront un faux-air de Insaisissables et ils auront bien raison, ces losers magnifiques ayant assez de charisme pour susciter au moins la sympathie. D’autant qu’ils vont s’en prendre au Bâtard, c'est-à-dire au plus grand super-vilain de tous les temps, qui vit une retraite paisible en Espagne, « là où il n’y a pas de super-héros ».

Très vite, le scénario affiche ses références, et le lecteur un tant soit peu averti comprend très vite qu’il se retrouve devant une histoire de casse dans laquelle tous les coups sont permis, mais surtout qu’il devine moins aisée qu’elle n’en a l’air, que les motivations du leader vont bien au-delà de la simple entraide et qu’il y aura forcément des surprises et des atouts dissimulés dans les manches. En fait, il n’y a rien de nouveau pour qui a l’habitude de ce genre de trames, hormis le fait que les protagonistes ont des pouvoirs et qu’ici, on assistera à des explosions de crâne dignes de Scanners ainsi qu’à une très sanglante course à qui perdra le moins de membres.
Le finale est écrit à l’avance, à coup de faux-semblants malins et de retournement de dernière minute accumulant les invraisemblances. Ensuite, c’est encore plus classique, presque ringard dans la manière dont se nouent les dernières intrigues.
Est-ce mauvais pour autant ? Certes non. Ca se lit très vite, c’est mené tambour battant, avec ce qu’il faut d’humour dans les dialogues, un zeste de violence et pas mal d’hémoglobine (un truc que Leinil Yu maîtrise sans peine, même s’il reste toujours aussi peu intelligible dans sa gestion des combats). C’est terriblement efficace, agréable et rafraîchissant. Néanmoins, quand bien même il ne se prive pas d’évoquer certaines déviances chez les plus grands super-héros, il n’a pas la portée d’un the Boys et ne cherche pas à étoffer son histoire par un sous-texte critique. C’est donc une réussite d’un point de vue formel, mais c’est si peu novateur et enrichissant que ça en devient frustrant, agaçant voire énervant. Millar vaut, et peut, bien mieux.


+ Ocean’s Eleven avec des pouvoirs 
+ un pitch accrocheur
+ une bonne dose d’humour
+ du sang et de la bidoche
- du déjà vu et revu dans les grandes histoires de casse
- un univers sous-exploité
- des situations parfois peu lisibles