02 décembre 2014

Lire : une "habitude élitiste"

Alors, là, franchement, les bras m'en tombent, non de surprise mais d'écœurement. Parce que chier une telle phrase, faut le faire, mais quand on sait que cela vient d'une... principale de collège, ça donne envie de sortir un flingue une plume.

Les propos tenus (source : Slate.fr) sont tout bonnement stupéfiants. Et pourtant, on en a entendu des conneries, entre les mensonges d'Envoyé Spécial, les approximations de M6, le parti pris de Télérama, la bêtise d'un réalisateur mexicain et même l'ostracisme de certains responsables politiques... mais jusqu'à présent, il s'agissait d'articles mal torchés, par des journalistes peu scrupuleux, ou d'avis personnels basés sur des idées reçues.
Ici, l'on a une consigne de quelqu'un censé diriger un collège !
Et je n'étais pas au courant que lire était maintenant considéré comme élitiste. Si ça se trouve, écrire sans fautes c'est même de droite. Voire fasciste.

- Dis donc Kevin, tu as bien accordé le participe passé là ?
- Ben... oui.
- Enculé !! Tu crois que je me saigne aux quatre veines pour élever un putain de nazi en mon sein ?
- Mais... enfin, maman, calme-toi, déjà qu'on se fout de ta gueule sur le net...

Par où commencer... ?
Lire, tout comme regarder un film ou écouter de la musique, permet de se divertir. De prendre du plaisir, de s'évader grâce à un produit, en plus, licite. Cette dimension ludique a été trop souvent niée par le système éducatif par le passé, conduisant justement à une rupture entre des bataillons de gamins et le Livre, qu'ils voient souvent comme une punition ou un truc rébarbatif alors qu'il s'agit d'un domaine magique.
Trouver une prof qui donne envie de lire, c'est déjà rare, mais l'engueuler pour ça, c'est ahurissant.
D'autant que les effets secondaires positifs de la lecture sont nombreux.

Lire permet non seulement d'apprendre à écrire (c'est même la manière la plus agréable d'apprendre, personne n'a jamais été emballé par un dictionnaire ou un Bescherelle mais bien par des romans), mais cela permet aussi de s'ouvrir sur une infinité d'univers et de sujets, de maîtriser des outils essentiels, permettant de défendre une opinion, de comprendre un texte de loi ou tout bêtement d'être efficace dans un cadre professionnel. 
Qu'y a-t-il là d'élitiste ?
Et quand bien même, l'une des missions de l'éducation nationale n'est-elle pas justement d'élever l'individu ? De lui donner les moyens intellectuels d'être indépendant ? De réfléchir par lui-même ? Est-ce là une tare ? Est-ce qu'après le fait de gagner de l'argent il va falloir avoir honte, maintenant en France, d'aimer lire ?

- Quels sont vos hobbies monsieur ?
- Pardon ?
- C'est la police française là, ThinkPol. Nous sommes des agents de l'éducation nationale, habilités à vous contrôler.
- Ah mais moi j'en ai fini avec ça, j'ai passé mon brevet des collèges, j'ai le Bac, c'est bon...
- Oui, oui, mais on fait aussi douane-volante maintenant. On contrôle même les vieux.
- Ah merde...
- C'est nouveau, c'est socialiste. Enfin, c'est Holsoc. Vos hobbies, monsieur.
- Ben, mes hobbies, mes hobbies... j'aime bien le... le handball.
- Le handball ?
- Ouais.
- Vous n'avez pas une tête de sportif.
- Je regarde du handball.
- Hmm... ça passe pas à la télé.
- Je vais le voir en salle, en vrai.
- Oh putain !! Jean-Henry, viens voir ! J'en tiens un !
- Heu, quoi ? Qu'est-ce que j'ai dit ?
- Vous allez voir des manifestations sportives alternatives et potentiellement déviantes. Avez-vous des livres sur vous ou à votre domicile monsieur ?
- Ben... heu...
- Vous lisez ? Ne niez pas, on a l'habitude, ça se voit à votre attitude.
- Mais... oui, ça m'arrive, mais c'est pour ma consommation personnelle, je ne revends rien.
- Manquerait plus que l'on tombe sur un libraire. M'enfin, un lecteur, ça nous fera notre quota de la semaine. Écarte les jambes et colle-toi la gueule sur le mur !

C'est drôle, ok, mais ça fait peur...
Oh, on pourra me dire, sans doute avec raison, que la principale en question n'est pas représentative des responsables œuvrant dans nos écoles, mais tout de même... lire ne serait pas un "objectif scolaire" ? Mais c'est quoi le putain d'objectif ? Regarder Ardisson et Pujadas ? Sourire en étant de plus en plus amorphe ? 
Il y aurait donc une élite, ayant accès aux livres, et des connards de base, laissés de côté, à qui l'on jette un Voici ou un prospectus, parce qu'évidemment, il faut tout de même être capable de lire les ragots et les pubs. Et le règlement intérieur d'un collège vidé de sa substance, de son but, de sa noblesse.

Orwell, qui avait été plus que visionnaire dans son roman, 1984, avait prévu chaque étape de notre déchéance actuelle. Bien des gens, qui n'ont probablement pas lu le roman, s'arrêtent aux caméras de Big Brother, pensant que c'est là le pire danger. Vous avez des caméras dans votre salon ? Ou votre chambre ? Non ? Bon.
Tout le reste s'est réalisé.
La langue est partie en fumée, permettant par là même le règne d'une novlangue basée sur les expressions fourre-tout et le minimalisme absolu. Quant à la réécriture permanente de l'Histoire, elle est en cours. Napoléon a été expurgé du programme éducatif français parce qu'il est jugé "fasciste", donc pas en rapport avec l'idéologie du moment (évidemment, aucune époque et aucun peuple ne peuvent être jugés en chaussant des lunettes modernes pour les observer). 

La dernière étape, bien qu'énorme, peut être franchie : lire est inbon
Doubleplus inbon même.

L'on peut tout à fait ne pas lire, je trouve ça dommage, mais je comprends que l'on puisse ne pas être intéressé par les romans ou les BD. Que cela devienne une doctrine de l'éducation nationale, par contre, ça m'occasionne une fission inopinée et douloureuse des gonades. Oui, pour être compris même par cette principale, je dirais que ça me casse les couilles. Non pas tellement parce que je contribue à la payer, mais parce que je suis encore bêtement attaché à certaines valeurs, comme le mérite, le savoir, le travail, la lecture... et si effectivement l'on peut voir là-dedans une certaine noblesse, il ne s'agit pas d'une caste œuvrant pour opprimer mais de lecteurs et auteurs, passionnés par les mots et leur pouvoir. Car oui, les mots ont un sens, un poids, des effets et même une certaine capacité magique. Il est donc d'autant plus important d'en apprendre le maniement non à quelques-uns mais au plus grand nombre.

Orwell a écrit que la liberté, c'était la liberté de dire que deux plus deux font quatre. Mais les additions justes sont peut-être également trop élitistes pour certains.

- Alors, une entrée à 12 euros, un plat à 22, un dessert à 8, ça vous fait 253 euros monsieur.
- Heu... non. il y a une erreur là...
- Raymond ! Va chercher la batte de baseball et le clébard, c'est encore un élitiste qui veut pas payer !!

Pour moi, la liberté tient à autre chose. Oh, ce n'est rien, pas un aphorisme brillant ni un grand idéal à défendre, non, la liberté à laquelle je tiens c'est celle qui permet de flâner dans une librairie, de feuilleter des bouquins, de trainer dans les rayons, jusqu'au moment où je suis séduit par une couverture, un résumé, un titre.
Et dans ces rayons, je suis content de trouver aussi de mauvais auteurs, comme Angot. De précieux indémodables, comme Racine, des maîtres du polar, comme Leblanc, des génies, comme Orwell, des gens qui ont changé ma vie, comme King ou Koontz, des trucs que je ne lirai jamais, des livres brillants, d'autres putassiers, des machins mal écrits, des pages sublimées... il existe des millions de chemins de papier, tous différents. Chacun peut se balader et trouver son style, son havre, son bonheur. Rien d'élitiste là-dedans, mes "mauvais" auteurs sont les "génies" d'autres lecteurs.

Si l'élitisme consiste à se moquer d'un collégien parce qu'il n'a pas la bonne marque de baskets ou parce qu'il n'a pas assez de pognon pour inviter ses potes au MacDo pour fêter son anniversaire, alors ok, il convient de lutter contre ça (en optant pour l'uniforme à l'école ? l'idée n'est pas idiote).
Si c'est le fait de tourner des pages qui fait d'un gamin une "élite", alors non seulement je les encourage mais je remercie les parents, les profs et les auteurs qui leur ont donné le goût des mots.

L'on peut espérer ne pas transmettre bien des défauts à nos enfants, mais s'il y a bien une chose que l'on peut leur souhaiter, c'est l'addiction à la lecture, voire même à l'écriture.