11 décembre 2012

Amakusa Shiro, Samouraï de Dieu

Il n'est pas seulement question d'un roman dans cette chronique, mais de beaucoup plus. De valeurs anciennes, d'un Maître qui, à jamais, changea ma conception de l'existence et... de mots.
De simples mots.

Japon. 1637. Péninsule de Shimabara.
La révolte gronde. Les paysans, les vieillards et les enfants, les ronin même ont décidé de combattre plutôt que de mourir sous la torture.
Les habitants de cette région subissent depuis trop longtemps les brimades et les exactions. Au pays du Shinto, ce sont des chrétiens. Et ils n'ont d'autre choix que d'apostasier ou mourir dans les plus atroces souffrances.
Il est temps cependant. De mourir certes, mais cette fois les armes à la main. D'autant qu'il est là. Celui qui était annoncé par la prophétie arrive.
Cet ange venu du Ciel va engendrer le plus grand soulèvement populaire de l'Histoire du Japon.
Pendant six mois, une tragédie humaine exceptionnelle va se jouer.

Il m'est déjà arrivé de parler de romans, entre quelques comics. Celui-ci est cependant exceptionnel à plus d'un titre, son auteur étant Maître Roland Habersetzer.
Pour qui s'intéresse, de près ou de loin, aux budo et wushu, il est inutile, voire risible, que je présente cet homme exceptionnel. Mais comme tout le monde ne passe pas sa vie dans un dojo, je vais tout de même tenter de le faire.
Je pourrais dire que c'est le plus grand expert français en arts martiaux.
Je pourrais dire qu'il est l'auteur de plus de 70 ouvrages techniques, allant de la progression en karatedo, au maniement du tonfa, en passant par le tir à l'arme de poing.
Je pourrais dire qu'il a toujours défendu une vision martiale alliant modernité et tradition. Qu'il a toujours enseigné un art noble et efficace, n'hésitant pas à se séparer de la fédération et de ses folles chimères.
Je pourrais mais je préfère néanmoins vous parler d'un adolescent, courant il y a bien longtemps pour ne pas rater son bus, avec sous le bras deux ouvrages signés Habersetzer...

Cet adolescent, à l'époque, cherche des réponses. Il veut être fort, mais il souhaite être juste. Les films qu'il voit alors le déconcertent un peu... existe-t-il vraiment des types du genre monsieur Miyagi ? De vieux bonhommes, sages et puissants, capables de vous instruire autant l'âme que le poing ?
Le jeune homme se dit qu'il ne risquera pas grand-chose à vérifier par lui-même. Il pense alors à s'inscrire dans un cours de karaté. Mais avant, parce qu'il est passionné par l'écrit et qu'il est déjà perfectionniste (certains disent "chiant"), il va s'acheter des bouquins traitant du sujet. C'est compliqué, il faut aller loin, après les cours, pour les trouver, et ensuite revenir en mode marathon pour ne pas rater le dernier bus. Mais l'adolescent y parvient. Et une fois rentré chez lui, il découvre... un autre monde. Fait de technique, certes, mais aussi de philosophie, de métaphysique et de ces choses essentielles que l'on sent mais qui s'expliquent peu.
Déçu par l'enseignement "sportif" proposé par le dojo du coin (et pourtant, que de bons souvenirs également !), l'ado abandonne le karaté mais reste attaché aux budo, à quelques principes (transposables dans tout art) et... à la parole du Maître.

Un quart de siècle après, l'adolescent, toujours passionné par l'écriture, les BD et les arts martiaux, est devenu adulte. Il a maintenant de nombreux ouvrages signés Habersetzer dans sa bibliothèque. Et, par un hasard extraordinaire, à l'occasion d'un article, pour un magazine qui évoque la "baston", il va décider de parler de la violence, d'une manière réaliste. 
C'est cette idée qui m'a valu (oui, heu... c'était moi l'ado hein, pour les deux dans le fond qui ne suivent pas !) l'honneur de faire la connaissance de Roland Habersetzer et la chance d'entretenir une correspondance avec lui. 
Imaginez... c'est un peu comme si Yoda existait, et qu'en plus vous pouviez lui parler.
Et, comme dans mes rêves anciens, peuplés de Miyagi, il s'est avéré que Maître Habersetzer était aussi intelligent qu'humble, accessible et profondément bienveillant. Ce qui ne m'a jamais étonné, car cela était déjà évident dans ses écrits. Les mots, si l'on sait les interpréter, sont autant de portes donnant sur l'âme de celui qui les manie. 
Mais, mieux encore, Roland Habersetzer est aussi un auteur. Rigoureux, efficace et droit dans ses lignes ! 

Ce roman peut sembler difficile d'accès, il l'est un peu sans doute, mais ses qualités sont plurielles.
Tout d'abord, il s'agit là d'une page d'Histoire totalement méconnue (même par certains japonais).
Ensuite, entre les ruses ninja, les daimyo violents et déconnectés de la réalité, les moments de bravoure ou de folie, et le lyrisme accompagnant la tragédie, il y a de quoi être emporté dans le maelstrom et même goûter, sinon comprendre, une manière de penser, voire une culture différente (dans l'espace et le temps d'ailleurs).
Et toujours cette rigueur dans les faits, comme un kata parfaitement exécuté, et cette prouesse dans la fiction, amenant émotion et poésie. Au final, il n'est rien là que l'absurdité de la guerre (universelle d'ailleurs, cf. Verdun) et une morale, un code d'honneur, qui, sans adoucir la douleur, rend le sacrifice acceptable.

Connaître un peu la culture nippone devrait être certainement un plus pour qui souhaite aborder ce récit.
Et connaître les écrits de Roland Habersetzer sera évidemment utile. Pour ce roman, mais dans la vie également. Et ce que l'on soit maçon, pâtissier, écrivain ou comptable.
Cela peut sembler étrange mais que cet artiste martial, engagé sur la Voie pendant une vie entière, soit également habile une plume à la main n'a finalement rien d'étonnant. 
Car l'important, c'est d'être juste.
Que l'on manie le sabre ou le crayon, c'est là une clé qui ouvre toutes les portes.

Gijutsu yori shinjutsu. 
[Esprit plus que technique.*]
Maître Gichin Funakoshi, 1868-1957.



Amakusa Shiro, site de l'éditeur
Tengu.fr, site de Maître Roland Habersetzer





* : Il est impossible d'expliquer le sens "juste" de cette vérité, il faut la ressentir, mais attention toutefois à ne pas tomber immédiatement dans une mauvaise interprétation : la technique est, sinon indispensable, du moins très souvent nécessaire. En faire l'économie, quel que soit le domaine, paraît irréaliste et dangereux. Ou idiot.
Devant un piano, celui qui n'a pas de technique n'est ni bon ni mauvais, il est simplement incapable de jouer. 
L'enseignement technique est une phase importante, mais cet enseignement, quel que soit l'art, n'a jamais auguré du talent de celui qui en bénéficie. Connaître la grammaire ne fait pas d'un scribouilleux un bon écrivain. Mais un bon écrivain connaît la grammaire.
L'esprit ne peut devancer la technique, la sublimer, que s'il existe un minimum de technique. C'est là le terreau sur lequel pousse le talent.