21 décembre 2013

Hard Boiled

L'une des nombreuses rééditions de l'année nous permet de nous intéresser à Hard Boiled.

Ce comic, datant du début des années 90, rassemble deux grands noms de la BD, à savoir Frank Miller au scénario et Geof Darrow au dessin. Difficile de faire un pitch de l'intrigue car elle est quasiment inexistante, ou plutôt, elle tient sur un timbre-poste : un type se rend compte qu'il est en réalité une machine.
C'est cette vague idée qui sous-tend les quelques 120 planches rassemblées par Delcourt dans cette belle édition, bénéficiant d'un grand format, de papier glacé et d'une hardcover. Et si ce comic tient la route - et possède même une réputation plutôt honorable - c'est donc qu'il faut chercher ses qualités ailleurs que dans l'histoire, somme toute simpliste, qu'il raconte.

Attention donc à ceux qui apprécient Miller pour son run sur Daredevil, son Batman : Year One ou même 300, nous sommes ici dans quelque chose de très différent.
C'est Darrow (déjà évoqué ici à l'occasion de la sortie de Shaolin Cowboy) qui imprime clairement sa marque sur cette oeuvre atypique, notamment grâce à son style bien particulier. Chaque scène grouille de détails et noie le lecteur sous une fantastique masse d'informations à décoder. Tout devient complexe et sur-détaillé, que ce soit le tableau de bord d'une voiture, un trottoir bondé de passants ou un simple flingue en gros plan. De nombreuses pleines pages offrent ainsi des fresques à la densité impressionnante, rendant parfois la lecture peu aisée. 

La deuxième caractéristique principale de cet ouvrage est son extrême violence. Du sang, des coups, des flingues, des décapitations ou des membres arrachés, sans parler des chocs monstrueux et de la tôle froissée lors des collisions entre engins mécaniques ; les auteurs font le choix délibéré de verser dans la surenchère et l'excès. 
Le texte est minimaliste, le sexe présent en filigrane, la perversion et l'absurdité abondent. Un malaise, totalement voulu, commence à naître et fait de Hard Boiled un comic à la portée artistique certaine et non un simple défouloir décérébré. Le seul élément que l'on peut lui reprocher est sans doute le fait qu'il soit difficile d'accès. Car avouons-le, l'ambiance graphique, tout comme le propos, génèrent plus répulsion et déprime qu'un franc emballement si l'on en reste à une approche premier degré.

Les personnages ne sont nullement sympathiques (Nixon est tout sauf un "héros" au sens classique) et l'Amérique décrite est un mélange de folie futuriste et de démesure surréaliste. Les immeubles sont oppressants, la faune franchement bizarre, la circulation ultra-dense... tout est fait pour générer un violent sentiment de rejet. Le lecteur est ainsi projeté dans un monde déshumanisé et presque incompréhensible, qui broie ses habitants et permet les pires dérives. La métaphore peut être simpliste, elle n'en demeure pas moins incroyablement efficace, même si l'approche reste froidement clinique et nuit aux personnages. 
Hard Boiled est à la limite de cet art égocentré qui rebute souvent tant il semble faire d'abord plaisir à ses auteurs et mettre à l'écart le lecteur, composante pourtant essentielle pour que la magie opère (et il est plus difficile et honorable de s'adresser à tous que d'être élitiste). Néanmoins, le talent et l'habileté de Miller et Darrow parviennent à générer une réelle fascination pour ce déluge de corps et de ferraille, entrecoupé par seulement quelques références presque invisibles au milieu des planches surchargées.

Un comic au concept étrange, qui place le scénario et les dialogues dans un rôle très secondaire et repose presque entièrement sur un impact visuel torturé et transgressif.
A expérimenter.

+ des planches ahurissantes de détails
+ l'univers décrit 
+ le pari artistique osé
- un manque de fond clairement perceptible
- un style et une narration qui ne facilitent pas l'immersion