01 septembre 2014

Les gamers ont vraiment des vies de merde...

... et la télévision est fantastique. D'ailleurs, Canal+ a fait très fort en insultant les amateurs de jeux vidéo dès la rentrée. Pas en s'en moquant avec tendresse et ironie, non, mais en utilisant un rire gras et lourd, synonyme de méconnaissance et de jugement à l'emporte-pièce.
Hmm ? Oui, ben en faisant de la télé quoi.

Alors, si la dernière connerie des media vous avait échappé, en gros, Antoine de Caunes et Nunuche, une obscure chroniqueuse, se sont moqués des gens qui regardaient des vidéos de jeux vidéo sur le net. Pas "moqué" genre je ricane, non, plutôt style je te traîne dans la boue ("il faut vraiment rien avoir à foutre de sa vie", "je ne veux pas de ce monde"...). Les propos semblent au minimum exagérés.
Tout d'abord, essayons de comprendre l'intérêt d'une partie enregistrée.

En fait, tout comme pour un court-métrage ou un reportage, tout dépend du but (et du talent !) de la personne qui joue et enregistre ses prouesses. Une telle vidéo peut permettre de simplement présenter un jeu, d'en dévoiler des aspects cachés, de montrer des exploits mais aussi de se moquer gentiment de certaines licences en en dévoilant les bugs ou d'apporter une vision décalée par les commentaires. Bref, ça peut être très chiant (comme la... télévision), drôle, informatif, mais ce n'est pas en soi plus idiot ou insipide qu'autre chose.

Le site Hitek a notamment fait une brillante comparaison qu'il convient de reprendre : si des individus qui regardent d'autres individus jouer à un jeu qu'ils pourraient pratiquer sont risibles, que penser effectivement du football, basé sur le même principe et qui constitue l'une des bases financières de Canal+ ?
L'on voit bien ici que la télévision (les journalistes, le système, barrez ce qui ne vous convient pas) ne critique pas une démarche (qu'elle approuve puisqu'elle s'en nourrit) mais un transfert de domaine. Diffuser du football, c'est normal. Mais diffuser du Battlefield ou du Mario Kart, c'est forcément débile selon eux. 
L'on pourrait encore en discuter s'il y avait un début d'argumentation derrière ce sectarisme idiot, mais non, c'est bien entendu toujours présenté comme un axiome. Oh, pardon pour Nunuche et Antoine, je voulais dire "comme une vérité indémontrable qu'il est de bon ton d'admettre sans discuter".

Alors, on pourrait aussi s'en foutre. Oui, au bout d'un moment, on pourrait en avoir marre et ne plus réagir. Sauf que... ben, ça ferait un peu mal au cul, déjà. Et puis il n'est jamais bon de laisser les béotiens monopoliser la parole. Surtout lorsqu'ils ont déjà les plus grosses antennes, à défaut d'avoir les plus gros neurones.
Dans ce Grand Journal, qui n'est finalement ni grand ni à proprement parler un journal (voilà un beau titre !), on nous parle par exemple encore d'addiction aux jeux vidéo. Une addiction. Une maladie quoi, à ranger dans les addictions à l'alcool, à l'héroïne ou à la cocaïne (ah ben non, pas la coke, c'est vrai qu'à Canal, ils la paient avec des tickets-restaurant).

Plus sérieusement, il est intéressant de se pencher sur les termes utilisés pour décrire diverses activités, tout autant chronophages ou onéreuses. 
Que dit-on par exemple d'un pêcheur ? Qu'il a un hobby. Que dit-on en général d'un numismate ? Qu'il a une passion. Mieux encore, il est reconnu que ces gens (tout à fait respectables) ont également des connaissances, un savoir-faire technique. Mais avez-vous déjà entendu parler d'addiction à la pêche ? Non. Et pourtant, je connais des mecs qui se lèvent à trois heures du matin, même le week-end, pour ne pas risquer de passer à côté de la poiscaille (le poisson étant apparemment un véritable chieur qui n'accepte de manger qu'à des heures hindous indues).

Le jeu (de rôle, ou vidéo) a par contre moins bonne presse. Tout comme les dessins animés naguère (Dorothée, avant d'être culte et courtisée, était une cible pour tous les culs bénis - ou coincés - de l'époque). Il y a encore quelques années, l'on pouvait comprendre une telle attitude par la différence générationnelle. Mais aujourd'hui ?
Antoine de Caunes a certes 20 hivers de plus que moi, mais à 42 ans, je fais office plutôt de "vieux" sur le net. Et dans mes "biberons", j'avais du Goldorak, du Spider-Man (l'Araignée à l'époque) et les premiers jeux, sur Amstrad ou d'autres bécanes improbables. En suis-je pour autant réduit à cela, à cette seule forme de culture ? Non, non bien évidemment. J'aime Racine, Strauss et Dali. Mais aussi King, Iron Maiden et Mack. Est-ce là une contradiction ? Non, une richesse. Mais pour comprendre cette richesse, cette interpénétration des genres et des arts, encore faut-il se donner la chance de ne pas s'imposer des bornes stupides. 

Des frontières, tout le monde en met, tout le temps, partout. Même en littérature, il y a des genres, des sous-genres, des rayons censés plaire à des lecteurs calibrés...
C'est ce culte du compartimentage, de ce qui est noble ou pas, qui aboutit aujourd'hui à ces dérives dont nous nous moquons. Ces rayonnages, ces catégories, n'intéressent que ceux qui ne connaissent pas les domaines qu'ils évoquent. C'est ce qui permet à Canal de ricaner sur Twitch, tout en fonctionnant sur un principe similaire. Les mecs ne se rendent même plus compte qu'ils raillent ce qu'ils sont. C'est du domaine du merveilleux. 
Le temps de la réflexion a été aboli de nos media. Il n'y a plus d'amont, juste un aval perpétuellement agité par des eaux tièdes et infectes, servant à abreuver une ménagère supposée acheteuse et des cerveaux trop malléables pour être honnêtes.

Un dérapage unique ? Non. Une constante.
En voici quelques traces :
- Canal+ : "ce n'est qu'une BD" ou comment induire le mépris avec le sourire de l'incompétence
- France2 : "les adulescents" ou comment faire passer l'idée qu'un lecteur de BD est un attardé
- M6 : "le phénomène Spider-Man" ou comment passer à côté du sujet tout en crachant un peu quand même sur les lecteurs
- Télérama : "la SF c'est mort" ou comment dire 150 conneries en trois phrases

A l'époque, nous avions pu nous en amuser, avec notamment  ce vrai/faux test, j'avais également tenté une réflexion, il y a quelque temps, sur la télé-réalité dans les comics, en englobant les dérives du net par souci d'honnêteté. 
Mais qui aujourd'hui se soucie de ce genre de basses considérations ? Le but n'est plus d'informer mais de remplir une case, un vide, souvent avec un autre vide ou quelques idées reçues. 

A qui faut-il en vouloir ? A de Caunes, qui ricane bêtement mais avec l'excuse de la méconnaissance ? A Nunuche, qui est censée avoir bossé son sujet plus que son rouge à lèvre vulgaire ? Au diffuseur, qui vit sur le talent de quelques cinéastes et la passion de footeux qu'il avoue mépriser ? Aux spectateurs, trop mous pour changer leurs habitudes et les envoyer chier ?
Un peu tout cela en réalité. Parce qu'il n'y a pas de grand méchant, de monstre abominable. Juste des principes bafoués, quotidiennement. Et une fainéantise, pas grave, au moins au début, mais qui s'installe et ronge tout. 

Quand un avion s'écrase, on fait une enquête, pour faire en sorte d'améliorer la sécurité des vols. Pour qu'une même raison ne puisse pas causer d'autres morts. 
Quand les media déconnent - et ils déconnent de plus en plus - rien ne se passe.
Quelques sites isolés protestent et tentent de démontrer la dérive, mais le net, contrairement à ce que tente de faire croire la télévision, n'a qu'un pouvoir très relatif. Infime en comparaison du "petit écran" et de sa néfaste influence.

Alors, encore une fois, sur UMAC, nous avons décidé de réagir. 
En opposant nos chroniques, longues et argumentées, aux sentences courtes et violentes de la télévision. 
En mettant un peu quelques gnons aussi, c'est de bonne guerre. 
Et en vous mettant en garde. Surtout quand des mecs encravatés vous balancent un sourire si blanc qu'il en fait mal aux yeux. Non pas que l'on soit contre l'hygiène dentaire, simplement, parfois, l'éclat lumineux n'est que le flash rapide qui précède la morsure. Une morsure lâche puisqu'elle peut tout aussi bien se suivre d'excuses, bien entendu. 
La télévision est une brute de cour d'école. Qui peut défoncer le petit timide qui ne demandait rien dans son coin. Et les brutes modernes, parfois, peuvent porter des cravates ou de belles robes.
Par contre, comme les demeurés d'antan, les brutes télévisuelles courbent l'échine dès que le nombre joue contre elles. 

Ne croyez jamais que ce qui vous fait du mal est forcément hideux. La plupart des coups mortels sont enrobés de sucre et de dentelles.