02 mars 2015

Retour en force du Manhua…

 Everybody was kung fu fighting !

Annoncé en mars 2014 au Salon du livre de Paris, et confirmé cette année lors du 42e FIBD d'Angoulême, l’accord éditorial conclu avec les éditions chinoises Comic Fans permet au label Urban China de rejoindre le catalogue impressionnant du groupe Media Participation aux côtés d’Urban comics, de Dargaud, Kana….
Manhua mettant en scène
 l'une des mascottes des JO de Pékin.
Urban China, dont les premiers albums vont bientôt atterrir chez les libraires, sera entièrement consacré à la bande dessinée chinoise moderne, le manhua [1]. Le catalogue varié, dense, proposera un panel de ce qu’il se fait de mieux dans l’Empire du Milieu. Parmi les titres prévus, La princesse vagabonde (Chang Ge Xing ~ Song of the Long March) de Xia Da connait un relatif succès du fait de sa publication au Japon au sein du magazine Ultra Jump.

Mais le manhua, n’est-ce qu’une nouveauté de plus qui vient grossir les rayons engorgés de nos librairies ? Ou bien n’est-ce qu’une manière de grignoter un lectorat « manga » qui chercherait autre chose ?

La princesse vagabonde, Xia Da
La bande dessinée chinoise (en provenance de Hong Kong, de Taiwan, de Singapour et de la République Populaire) reflète la complexité de ces territoires, leur histoire mouvementée. Les racines de leurs récits s’enfoncent dans les terreaux fertiles des légendes locales [2], de la vie quotidienne, de la fantaisie, de la science-fiction… bref, comme n’importe quelle BD européenne, américaine ou japonaise.
Au début du XXème siècle, la bande dessinée chinoise apparait en premier dans des journaux, puis sous forme de petits fascicules. Feng Zikai (1898-1975) est considéré comme l’un des pionniers, influencé par les Japonais, là où d’autres de ses compatriotes étaient influencés par les Occidentaux. Il s’en détache très vite et il croque, avec son trait délicat au pinceau, des portraits de la vie de son époque.
Déferlant depuis les années 70, grâce à des copies pirates, le manga a envahi l’imaginaire des Chinois. Profitant de cette vague, les auteurs locaux se sont imbibés des styles graphiques et des scenarii à succès. Plusieurs d’entre eux sont capables de jongler sans problèmes entre plusieurs manières de dessiner grâce à leurs formations artistiques des plus rigoureuses. Cependant, ces manhuajia [3] ont souvent quelques lacunes au niveau de la narration. Des auteurs plus engagés, tel Chiu RowLong, s’intéressent à la Culture, à l’histoire de leur pays, sur lequel ils posent un regard critique et interrogateur. Leur graphisme est souvent plus réaliste.

Animal Impact,  Li Lung-Chieh
Le manhua se lit majoritairement dans le sens de lecture occidentale [4]. Mais il souffre de la comparaison avec le manga dont une partie de la production emprunte sans se cacher son format, ses codes,… Il en va de même, dans une moindre mesure, avec les comic books et les œuvres franco-belges. Tout ce qui peut être copié, l’est.

Malgré la censure d’état, le contrôle de l’édition, les manhua - à la croisée de tous les chemins - ayant digéré ce que le monde entier propose, foisonnent d’inventivité ! Heureusement que des artistes motivés peaufinent ce renouveau de la BD chinoise. Beaucoup d’auteurs commencent jeunes dans un secteur en plein renouvellement, à l’image de Fang Yili, qui a débuté à l’âge de 11 ans [5].

Le public occidental est souvent mal renseigné sur le manhua. Pour lui, tout est peu ou prou du manga. Seulement,  le manga désigne uniquement la BD japonaise. Sur notre territoire francophone, on peut noter la présence de trois types de BD asiatiques : à coté des manga, il y a les manhwa (Corée) et les manhua (Chine). Le jour où des BD vietnamiennes et indonésienne arriveront, ce sera un joyeux foutoir !

Pourtant, la bande dessinée chinoise est présente en Europe depuis quelques décennies.
Dans les années 90, les éditions Tonkam publient Cyber Weapon Z d’Andy Seto, un titre hongkongais, tout en couleur et proposant de la baston. D’autres BD du même auteur suivront, mais sans grand succès. Pendant le FIBD de 2005, le public remarque quelques artistes de l’Empire du Milieu présentant leurs travaux. Quelques mois plus tard émergent les éditions Xiao Pan, entièrement tournées vers le manhua, qui proposèrent jusqu’en 2012 une pléthore de titres variés, allant du très bon au médiocre, brassant romances et action, format poche noir et blanc et grand format couleur, dans des séries les plus souvent courtes. Des manhuajia comme Benjamin avec son graphisme lumineux, vivant et numérique impressionnent les lecteurs. D’autres excellents artistes suivent. Les éditions Xiao Pan offrent une opportunité à ces auteurs qui pour diverses raisons ne peuvent pas publier leurs BD en Chine. L’éditeur Toki lance dès 2006 The Celestial Zone de Wee Tian Beng…

Exemple de magazine de prépublication
chinois : Cartoon King 卡通王
Lors du FIBD 2008, la Chine dispose d’un imposant pavillon pour faire découvrir la richesse de sa bande dessinée avec la présence de plusieurs maisons d’édition ; des magazines de prépublications sont vendus à moindre coup, voire offert au curieux, ainsi que des livres. Les années suivantes, les titres fleurissent chez la concurrence : les éditions de la Cerise, les éditions Fei, Cambourakis, les éditions Soleil qui inaugurent une collection Hero, Casterman avec la collection Hua Shu, la collection Bao chez Paquet, mais aussi des manhua qui se glissent dans la collection Écriture de Casterman, Made In chez Kana. Ankama a sorti l'album Saving Human Being de Zhang Xiaoyu auteur que l’on retrouve aussi chez Mosquito.
Le prolifique Jean David Morvan débauche même des artistes de là- bas pour mettre en images ses scénarii : Wang Peng pour Au bord de l'eau, Jian Yi avec le dieu singe chez Delcourt et Huang Jiawei sur Zaya, publié aux éditions Dargaud. Pourtant, en 2012, Xiao Pan cesse son activité. La plupart de ses livres se retrouvent dans les solderies. Il ne reste plus que quelques titres édités chez Kotoji qui signe Pocket Chocolate (il avait publié chez feu Xiao pan), Pika a récupéré Benjamin dans sa collection Chin’arts et Akata sort en 2013 Seediq Bale, puis en 2015, Le Geek, sa Blonde et l'Assassin

Chinese girls, Benjamin
Le manhua n’a jamais totalement disparu des étagères des librairies. A cause de la pluralité de ses formats, de leurs contenu très variés, par des auteurs peu connus, difficile de rester en tête de gondole, difficile d’être rangé au sein de rayons dédiés, difficile d’être remarqué par des lecteurs potentiels.
L'apparition d’Urban China va-t-elle remettre en cause le mélange des manga, des manhwa et des manhua sur les étagères de la même manière qu'Urban Comics a secoué ses concurrents, notamment Panini en les forçant à soigner la qualité de leurs livres ?
Dans tous les cas, cette arrivée massive de titres est sur le point d’offrir un nouveau casse-tête aux librairies et aux bibliothèques. Reste à savoir si les lecteurs suivront, curieux de découvrir de nouvelles manières de conter des histoires, de nouvelles cultures…

Pour aller plus loin :


Crystal sky of yesterday, Pocket Chocolate


[1] Il existe une bande dessinée chinoise traditionnelle : lianhuanhua.
[2] L’une des plus connues est la légende du roi des singes… dont Son Gokû, du manga Dragon Ball est l’héritier.
[3] Dessinateur de manhua.
[4] En 1956, lors du "plan pour la simplification de l'écriture chinoise", le système d'écriture a été réformé et simplifié. Désormais, en Chine occidentale et à Singapour, le chinois est écrit de gauche à droite, à l'horizontal et se lit de la même manière. Or Taïwan et Hong Kong ont conservé l'ancien système, de droite à gauche (celui dont ont hérité les japonais), comme on le retrouve dans Animal Impact de Li Lung-Chieh et Young Guns de Lin Cheng-Te.
[5] China girls, Xiao Pan, p.16