08 janvier 2015

L'encre peut-elle se dissoudre dans le sang ?

Bien que ce soit encore l'hébétude et l'émotion qui dominent, il me semble important aujourd'hui de prendre la plume pour revenir sur les tragiques évènements qui ont frappé la rédaction de Charlie Hebdo (il n'y aura donc pas d'article "comics" aujourd'hui, nous reprendrons une activité aussi normale que possible dès demain).

Ce n'est pas la première fois que je parle de ce journal ici. Bien que je n'en sois pas un lecteur, et que je ne partage pas certaines des idées défendues en son sein, j'avais pris sa défense à deux reprises. Après l'incendie des locaux de Charlie Hebdo, tout d'abord (en 2011, dans cet article). Puis, pour m'élever contre certaines voix, de responsables politiques ou intellectuels, qui voyaient dans certains dessins une "provocation" (en 2012, ici). Cela m'avait paru être, à l'époque, la porte ouverte à un début de justification des pires actes. En gros, je disais qu'il valait toujours mieux imprimer même des énormités que de les taire par peur...

J'ignorais évidemment que j'allais reparler de cet hebdomadaire bien connu, et cette fois pour déplorer des morts. 
Pratiquement toute une rédaction d'un journal, massacrée, en France, en 2015. 
Si des gens comme Charb, Cabu, Wolinski ou Tignous ont été abattus, c'est parce que les lâches qui ont perpétrés ces assassinats savaient que c'était la seule manière de les faire se coucher. Ces hommes courageux avaient l'habitude de vivre debout, de ne pas céder aux menaces. Et c'est loin d'être facile lorsque l'on se sait être la cible de dangereux fanatiques.
Il convient donc de rendre hommage à leur détermination et leur abnégation.

Outre évidemment l'horreur suscitée par cet odieux massacre d'innocents, et la peine immense causée à leurs proches, il faut aussi se rendre compte qu'à travers eux, c'est une cible hautement symbolique qui était visée.
C'est la liberté de la presse, la liberté d'opinion, le droit de dessiner et de manier des mots, de pratiquer l'humour, qui ont été attaqués. 
Et pour une raison simple. La plus simple des caricatures entraîne une réflexion.
Une simple idée est en général suffisamment souple pour supporter le recul et les rires. Un absolu, ne souffrant aucun débat, ne peut, lui, se permettre le moindre ricanement sans risquer de se lézarder. 
C'était le travail de ces gens, de ces journalistes et dessinateurs : fissurer les idéaux pour y insuffler un peu d'air et de sens. 
Ce travail précieux, nous avons échoué - hier au moins - à le protéger. Et ce malgré des menaces et actes répétés.

Un excellent texte de Pierre Jourde (disponible ici) permet de s'interroger sur les renoncements et l'aveuglement ayant conduit à ce drame. Car avant de dire "je suis Charlie", certains ont eu une attitude plus qu'équivoque par le passé. En traitant les caricaturistes "d'irresponsables", en limogeant des types qui ne faisaient que leur travail, en cherchant à faire voter des lois interdisant "d'attaquer" les religions.
Bref, en essayant de limiter nos libertés, de courber l'échine devant les abrutis obscurantistes.
Malheureusement, on ne peut pas vaincre des salauds armés avec un sourire et un mouvement de recul.
La Plume est nécessaire, précieuse, mais se doit d'être protégée par le Glaive. Un glaive mesuré, juste, serein, qui ne confond pas justice et vengeance, mais un glaive quand même.

Se défendre contre des barbares d'un autre temps n'est pas indigne. Et tout comme il est sensé et salutaire de rappeler que trois débiles ne sont pas représentatifs d'une religion, il est également sensé de s'en prendre à ceux qui prennent la religion (ou n'importe quoi d'autre) comme prétexte pour commettre les pires actes.
Il faut saluer notamment la retenue et l'intelligence de Patrick Pelloux, urgentiste, chroniqueur à Charlie Hebdo, qui a rappelé que c'était une bonne chose que la population se mobilise, car elle se défendait elle-même, et pas juste un journal.

Heureusement, dans cette tragédie épouvantable, une lueur d'espoir vacille encore. Surtout lorsque l'on voit justement les gens se rassembler, brandissant des morceaux de papier griffonnés à la va-vite ou des crayons. Beaucoup sont émus devant ce massacre, mais beaucoup également ont compris aussi que quelque chose d'important, de vital, était touché.
Les criminels qui ont fait preuve de cruauté et de lâcheté hier sont partis en criant "on a tué Charlie Hebdo". 
Eh bien non. Ces gens, qui n'ont rien dans le cœur, rien dans la cervelle et rien dans le pantalon, ont transformé Charlie en symbole, le rendant par là même immortel, indestructible. Dans le monde entier, des gens s'en réclament alors qu'ils ne le connaissaient sans doute pas hier. 

Ces salauds ont échoué. Enfin, en ce qui concerne le symbole...
Les gens, eux, sont bel et bien morts, tombés pour des idées qui ne devraient pas conduire à de telles sentences. 
Je me souviens de Cabu, que j'ai découvert il y a bien longtemps, sans doute comme beaucoup de gens de ma génération, dans Récré A2. Difficile de réaliser que ce type, toujours souriant, nonchalant, brillant, a pu s'attirer la haine de fanatiques. 
Bien sûr, il ne faut pas oublier les noms moins connus.
Ce n'est pas grand-chose mais il me semble juste de les citer. Et d'avoir également une pensée émue pour les policiers qui ont perdu la vie en accomplissant leur devoir.



Tous ces gens sont d'origines diverses, ils avaient des professions différentes, des idées, des croyances différentes. Certains étaient là par hasard, d'autres par conviction. Ils ont pourtant un point commun. Ils étaient du bon côté. Et ce bon côté ne peut être défini par une langue, une couleur de peau ou un dieu. Il se définit uniquement par les actes.
Voilà ce qui nous sépare des connards aux AK-47. Notre camp est accessible à tous, car il n'est pas basé sur un idéal mais sur des idées. Multiples. 

Je vais terminer avec un petit texte, de J.M. Straczynski, écrit dans Amazing Spider-Man après les attentats du 11 septembre. 
Ainsi qu'avec une citation de Charb.
Car, quoi qu'il arrive, j'aime penser que ceux qui manient la plume et les crayons auront toujours le dernier mot. Du moins, tant qu'il y aura quelques boucliers pour les protéger...

Je suis Charlie.


Nous ne pouvions pas prévoir ça ni l’empêcher. Personne n’aurait pu.
Mais nous sommes là. A vos côtés.
Aujourd’hui. Demain. Et pour toujours.
Nous sommes à vos côtés quand votre bras frappe au nom de la justice et que vous espérez qu’en sortira la sagesse.
Nous sommes à vos côtés dans la prise de conscience qui s’opère. Dans la voix qui dit que dans toute guerre il y a des innocents. La voix qui dit que vous êtes un peuple bon et plein de clémence. La voix qui dit ne faites pas comme eux, ou la guerre est perdue avant d’avoir commencé. Ne laissez pas le sang emporter cette sagesse.
Quoi que vous fassiez, où que vous alliez, où que vous soyez, nous sommes à vos côtés. Parce que l’avenir appartient aux hommes et femmes ordinaires, parce que ça ne doit plus jamais arriver et qu’il faut se battre pour que l’avenir soit plus pur. Parce qu’il faut envoyer un message à ceux qui confondent compassion et faiblesse. Un message qui doit traverser six mille ans de lutte et de sang. Et ce message est le suivant :
Au-delà de notre passé, des origines de nos noms, nous sommes un peuple respectable qui ne courbe pas l’échine ni ne renonce. Le feu qui brûle en nous ne peut être éteint par les bombes ou par les morts. On ne nous forcera pas au silence et nous émergerons des larmes.
J.M. Straczynski.


Je préfère mourir debout que vivre à genoux.
Stéphane Charbonnier, dit Charb.