04 novembre 2011

Urban Comics : Politique Editoriale & Traduction

Les news commencent à tomber en ce qui concerne Urban Comics, la structure mise en place par Dargaud pour accueillir les titres DC Comics et Vertigo (cf notamment la page facebook de l'éditeur).
Pour ma part, j'ai tenu à aborder essentiellement le domaine de l'adaptation par le biais de quelques questions auxquelles François Hercouet, directeur éditorial, a eu la gentillesse de répondre.


Neault : Les traducteurs des oeuvres Urban Comics seront-ils tous "maison" ou existera-t-il une certaine continuité à ce niveau ?
François Hercouet : Pour l'ensemble des titres DC et Vertigo, il nous est apparu important de conserver le même traducteur lorsque c'était dans l'intérêt de la série. Le casting ne changera pas vraiment sur les séries Vertigo, chaque traducteur s'étant bien approprié l'univers qui lui avait été confié. Concernant les titres plus "super-héroïques" du DC Universe, la question ne s'est pas vraiment posée puisque nous publierons dans un premier temps des albums inédits (le Wonder Woman de Straczynski, le Superman de Casey, le Batman de Snyder). Pour les rééditions, nous ne reprendrons pas systématiquement les anciennes traductions lorsque nous pensons que les choses peuvent être améliorées.

- L'on a vu souvent des comics sortir en VF avec une piètre qualité au niveau de la langue, voire même parfois des erreurs de traduction flagrantes. Une vigilance particulière va-t-elle être mise en place pour pallier ce genre de problèmes ?
>>> Traduire est un exercice délicat car il demande une très bonne culture et une curiosité au moins égale. Là, je parle de traduction en général, mais lorsque l'on en vient à parler de traduction pour le comics, l'exercice est encore différent, et il devient encore plus particulier lorsqu'il s'agit d'univers partagés par une multitude de super-héros. Le traducteur de comics se doit quasiment d'avoir à défaut de la double-nationalité, une double-culture. Être au fait des us et coutumes, des expressions idiomatiques anglo-saxonnes courantes et passées (en insistant sur la spécificité des expressions américaines, anglaises, irlandaises, écossaises et j'en passe), de l'Histoire politique et sociale, etc. Bref, de la culture du pays d'origine du comics. Mais revenons sur le cas de ces univers partagés. En plus de ce bagage minimum et conséquent, le traducteur de comics de super-héros se doit d'avoir en tête les liens entre chaque personnage, leurs rencontres passées, savoir si celles-ci sont toujours "canons" dans la chronologie DC, en plus des événements à grande échelle, comme les Crises, qui ont concerné plus d'une centaine de personnages à la fois. Je ne parle pas de posséder un Master en Chronologie DC... mais presque. Ce qui compte le plus à nos yeux d'éditeurs, en plus de la qualité littéraire de la traduction, c'est de maintenir le plus possible la cohérence de l'univers DC. Le minimum étant qu'un personnage ne change pas de nom d'un traducteur à l'autre. Là-dessus, je ne me fais pas trop de soucis. Les personnes avec qui nous travaillons, en plus d'être des lecteurs de longue date, ont créé de leur propre initiative un lexique de noms propres (certaines appellations seront rationalisées par rapport au passé. Par exemple, "Pile-ou-face" redeviendra le "Double-Face" qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être) et de normes de langage (aaah, les niveaux de tutoiement/vouvoiement entre Alfred et les différents Wayne !). L'idée est que chaque traducteur en charge d'un titre du DCu possède un document auquel il pourra se référer en cas de doute. Bien entendu, cette "bible du traducteur" est soumise à validation et sera amenée à être régulièrement mise à jour.

Pour un éditeur, préparer une bonne traduction (ou du moins, la meilleure possible) se fait en amont. C'est là que le contact humain a toute son importance. Connaître non seulement le traducteur à qui l'on va confier un titre, mais aussi connaître ses goûts, ses genres préférés, sa "voix", c'est en général 70% du travail de fait. Concernant les titres du DCu, suivant la même volonté de cohérence, nous ferons notre possible pour conserver un traducteur par personnage et/ou par auteur ; le cas de Batman et de ses multiples séries étant évidemment particulier. C'est à la fois un confort pour le traducteur et un confort pour l'éditeur en terme de corrections à la relecture. Ensuite, dès la réception de la traduction, nous endossons notre rôle de premiers (re)lecteurs. Une sorte de premier "tamis" : nous corrigeons les éventuelles fautes d'orthographe et de syntaxe, mais surtout nous veillons à ce que l'adaptation soit fluide et ne vienne jamais sortir le lecteur de son histoire. Si l'expression d'origine est trop "visible" sous la traduction, trop littérale, nous la corrigeons et l'adaptons en quelque chose de plus logique pour un lecteur français. Cette étape de relecture "édito" est primordiale dans le processus. Il serait impensable qu'un éditeur laisse partir un livre en impression sans l'avoir relu personnellement. Et parce que la relecture est un métier à part entière, nous faisons appel à une équipe de relecteurs extérieurs. L'idée est qu'à chaque fois la traduction passe à travers un tamis aux mailles de plus en plus petites. Au final, sans compter les reports de corrections, une traduction est relue au minimum quatre fois.

- Peut-on déjà avoir une idée du délai moyen qui existera entre les publications américaines et leur parution dans les kiosques français ?
>>> Avec les titres du "New 52", nous nous plaçons automatiquement dans un délai minimum de 6 à 9 mois (je précise 6 mois car dans notre Anthologie DC Comics de février, vous aurez la possibilité de découvrir en avant-première la VF du Justice League #1). Cela s'explique par des nécessités liées à la qualité de la traduction, détaillées plus haut, aux délais de récupération du matériel US, à la chaîne du livre et aux processus techniques propres à chaque éditeur. C'est vrai qu'avec la culture du "tout immédiat", Internet et ses spoilers ne nous facilitent pas la tâche. Quand on pense qu'un événement en VO est annoncé sur le net alors que le précédent n'a pas encore terminé sa publication en France, c'est assez compliqué pour un éditeur de conserver une certaine fraîcheur lors de ses annonces. À l'éditeur français d'apporter le petit supplément qui donnera aux lecteurs l'envie d'attendre son édition. De la contrainte naît la créativité. ;)

- L'univers DC existe depuis fort longtemps et est donc naturellement assez complexe. Est-il prévu, pour faciliter l'arrivée de nouveaux lecteurs, d'ajouter quelques suppléments (expliquant le contexte, revenant sur le parcours de certains personnages...) aux différentes publications ?
>>> Oh que oui ! Comme je l'ai expliqué dans l'interview croisée entre Superpouvoir, Comicsblog, MDCU et ComicBox, ce genre de compléments éditoriaux m'a toujours manqué en tant que lecteur, particulièrement pour les publications DC. Bien entendu, à force de lire, on finit par comprendre les liens entre les événements et les personnages, mais c'est un travail laborieux qui constitue à raison un vrai repoussoir pour les nouveaux lecteurs. Le premier outil éditorial sera donc la distinction de trois grandes périodes durant les 75 ans du DC Universe. La période "Archives" s'étend de la création du premier super-héros à 1985, et englobe la période du Golden et du Silver Age. La période suivante, baptisée "Classique", débute donc en 1985 avec la première Crise de l'Univers DC - Crisis on Infinite Earths - et prend fin avec la dernière Crise de 2011, à savoir Flashpoint. En résumé, la période Classique regroupe tous les récits qui ont façonné le DCu tel que nous l'avons connu jusqu'à aujourd'hui. La troisième période est celle qui s'écrit actuellement depuis le Relaunch de septembre aux USA et que nous avons baptisée "Renaissance". Suivant ce classement chronologique, nous avons constitué trois collections principales (DC Archives, DC Classiques et DC Renaissance), auxquelles viendront s'ajouter des collections plus thématiques, comme la collection DC Signatures. Elle permettra au lecteur de suivre le run complet et dans l'ordre d'un auteur comme Grant Morrison sur un personnage comme Batman par exemple, ou encore Ed Brubaker sur Catwoman. Nous avons vraiment voulu faire de ces grands auteurs des points d'entrées dans l'univers DC au même titre que les héros qu'ils ont passé des années à animer. Nous aurons également une collection DC Anthologie qui, selon un thème ou personnage donné, sera transversale aux trois périodes, à l'image du titre DC Comics Anthologie. Nous avons d'autres idées de collections thématiques, mais tenons nous-en pour le moment à ces cinq premières. La chronologie, les collections et le rappel de leurs titres respectifs seront présents à l'intérieur de chaque livre. Le tout sera accompagné le plus possible de résumés, de fiches de personnages et de biographies. Les albums auront également une tomaison visible en couverture ainsi que sur leur dos (ou "tranche"). L'objectif est que chaque livre, même lu par un nouveau lecteur, offre suffisamment d'informations pour permettre une lecture autonome, ainsi qu'une parfaite compréhension des événements et de leur chronologie.

L'autre "supplément" adressé aux nouveaux lecteurs que l'on peut évoquer, et qui fait d'ores et déjà débat, est le format cartonné comics de nos ouvrages (type "Contrebande", pas de format cartonné franco-belge). C'est une façon pour nous d'installer durablement DC Comics en France, de faire passer le message que ces éditions sont là pour durer et qu'elles seront toujours disponibles. Si le format souple correspond bien à certains types de récits (je n'imagine pas, par exemple, Walking Dead autrement qu'en souple à rabats), il était important pour nous d'inscrire le comics, qu'il soit issu de Vertigo ou du DCu, comme une lecture de qualité, ce à quoi le format cartonné renvoie naturellement pour un lecteur français. Je précise tout de même que nos ouvrages ne seront pas tous cartonnés. Tout en suivant notre volonté d'inscrire nos albums dans la durée, nous serons néanmoins toujours amenés à réfléchir au format le plus adapté pour chaque type de récit.

- François, pour terminer, pourrais-tu nous citer un évènement DC ainsi qu'une série Vertigo qui t'ont particulièrement marqué en tant que lecteur ?
>>> La mort de Captain Marvel, sans hésiter !... Bon, plus sérieusement, je ne sais pas si c'est un "événement DC", mais un récit qui m'a marqué en tant que (jeune) lecteur, ça a été le Batman #251 de Dennis O'Neil et Neil Adams, où l'on voit le Joker comparer son sourire à celui, carnassier, d'un requin dans son aquarium géant.  Ça devait être dans un recueil Aredit, je crois. Je me demande même s'il n'y avait pas du Tarzan en noir et blanc dans le même volume. Ah ça, et le récit de la Ligue de Justice dans lequel j'ai découvert l'existence de Starro, L'Étoile conquérante (au secours !). Plus récemment, les événements d'Identity Crisis m'ont pas mal marqué, parce qu'ils justifient et renforcent l'attitude paranoïaque de Batman, mais aussi parce qu'ils symbolisent à mon sens le premier dérapage consenti des super-héros. À partir de cette "petite" Crise, un cap a été franchi. Sur un plan édito, j'ai également compris que DC pouvait apporter une lecture aussi mature sur son univers et ses personnages que ce qu'avait fait Millar dans Ultimates. Sinon, le Arkham Asylum de Morrison et McKean m'impressionne toujours autant. Et puis, bien entendu, Batman Year One reste pour moi ce qui s'est écrit et dessiné de mieux pour un super-héros... enfin, pour le plus humain d'entre eux. Il n'est rien arrivé de mieux à Batman depuis... qu'Alex Toth l'a dessiné en couverture du Batman - Black and White #4, en 1996.
Côté Vertigo, si The Losers de Diggle et Jock a été ma première claque, c'est Scalped qui m'a achevé d'un bon coup dans les parties. L'écriture d'Aaron, son intelligence à utiliser les flash-backs, le travail sur les personnage secondaires, la noirceur de l'âme de Dashiell, la puissance du trait de RM Guéra, tout y est ! J'aimais beaucoup The Winter Men, pour le trait de John Paul Leon (mais c'était du Wildstorm, je crois). J'ai découvert sur le tard Sandman en VO, dans ses monumentales éditions Absolute (après avoir subi les éditions françaises dont je garde tout de même l'excellent souvenir de cet effroyable épisode où le Doctor Destiny passe quelques heures en compagnie des clients d'un diner). Je ne peux pas oublier Fables, que j'ai dévoré jusqu'au #70 et quelques et que je redécouvre dans les éditions Deluxe. L'idée de départ de Willingham était intelligente, mais son talent consiste à conserver cette étincelle après autant de numéros. Il réactive mine de rien tout un folklore international de croyances. C'est vivifiant ! Ah, et j'oublie le plus évident : Daytripper, de Gabriel Bà et Fabio Moon. En 2009, il y a eu Asterios Polyp de Mazzucchelli, en 2010, la mini-série Hellboy : The Storm de Mignola & Fegredo, et en 2011, Daytripper. Pour être honnête, à la moitié du TPB, je n'étais pas certain de ce que j'étais en train de lire. Et puis, passé le 7e numéro, ce bouquin m'a explosé à la gueule. Je parlais de claque plus haut, là, il s'agit plus d'une prise de conscience à la fois très personnelle et en même temps la sensation de saisir un message à la portée universelle. On sent qu'il y a eu du chemin parcouru depuis De: Tales. Comme Portugal de Cyril Pedrosa, Daytripper est un livre qui parle de mort, de générations, d'amour, d'amitié et de chemins de vie. Bon, dit comme ça, ce n'est vraiment pas faire justice au travail de ces auteurs remarquables. Ce livre est brillant. Peu de titres vous permettent de terminer votre lecture avec ce sentiment d'avoir découvert quelque chose en vous dont vous ne faisiez que soupçonner l'existence. Hum, ça sonne un peu mystique dit comme ça, mais j'ai réellement été emporté par ce livre. Vous aurez d'ailleurs l'occasion de juger par vous-même dès le mois de mars 2012.

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Merci encore à François Hercouet pour toutes ces précisions et sa disponibilité.
Voilà qui devrait rassurer les plus craintifs quant au sérieux avec lequel ce nouveau label va aborder l'univers DC et les séries Vertigo. Les nombreuses relectures mises en place semblent notamment aller dans le bon sens (à ce sujet, je précise que je ferai partie des correcteurs indépendants évoqués plus haut, ce qui me permettra de tenter, même de manière très modeste, de mettre en pratique des principes que je défends depuis maintenant plusieurs années).
Dans un autre registre, les différentes collections paraissent claires et leurs contenus logiques, ce qui n'est pas un mal tant leur multiplication peut parfois facilement perdre ou décourager certains lecteurs (cf l'usine à gaz du Guide de Lecture pour ce qui concerne le marvelverse en librairie).
Reste à attendre la sortie des premiers titres et donc à se donner rendez-vous en 2012 !