23 janvier 2012

Fans possessifs et oeuvres remaniées

Une oeuvre, une fois terminée et livrée à la foule, appartient-elle encore uniquement à son auteur ?

Récemment, dans un article du New York Times, George Lucas a dévoilé son amertume face aux critiques, massives et sévères, des fans de Star Wars envers les modifications qu'il a tenu à apporter à sa saga. Certains internautes vont parfois jusqu'à revendiquer une sorte de "droit d'ingérence", engendré, selon eux, par leur contribution financière au projet ou, plus simplement, leur passion.
Peut-on réellement soutenir le fait qu'un lecteur ou un spectateur puisse avoir un droit de regard, même moral plus que légal, sur une oeuvre dont il n'est en rien l'auteur ?

Tout d'abord, faisons bien la différence entre une critique, qui est (ou se devrait d'être) une analyse de l'oeuvre, et la réaction, plus viscérale, de fans qui n'hésitent pas à parler de "trahison". Dans le premier cas, il s'agit d'un exercice connu, normal, reposant sur une argumentation et permettant de donner un avis, certes subjectif, mais ne revendiquant rien d'autre que le droit au commentaire. Le second cas fait appel à une implication émotionnelle qui ne laisse, parfois, que très peu de place à la logique.
Après tout, c'est bien l'écrivain, ou le réalisateur, qui sait ce qu'il veut, où il souhaite aller, et quels propos tenir. Et si des moyens techniques nouveaux lui permettent d'éclaircir sa vision, il serait dommage de ne pas en profiter. Malheureusement, parfois, certains changements font que l'oeuvre s'en trouve modifiée, légèrement ou en profondeur.

Pour conserver l'exemple de Star Wars, l'une des scènes les plus décriées concerne Han Solo, butant froidement un chasseur de primes dans la version originale (ce qui installe le personnage et en fait un type violent, à la morale douteuse, ce qui permet son évolution par la suite). Dans la version revisitée, Solo ne fait que se défendre, le chasseur de primes lui tirant dessus en premier. Le personnage en est radicalement changé. Là-dessus, tout le monde est d'accord. Reste à déterminer si ce changement est légitime.
L'un des éléments les plus importants à prendre en compte semble être l'évolution de Lucas lui-même. L'on n'est pas tout à fait le même individu à 20 ans qu'à 40 ou 60. L'on n'a pas les mêmes choses à dire, ni forcément les mêmes opinions définitives. Le danger dans un processus de perpétuelle réécriture réside donc dans le fait de se lancer dans une course sans fin, vers une perfection qu'il est impossible d'atteindre. Et pour l'auteur, tout occupé qu'il est à réécrire sans cesse le passé, il est en plus difficile d'apprendre de ses éventuelles erreurs, remplacées par des rustines de circonstance.

Un changement apporté sur la forme (meilleurs effets spéciaux pour un film, correction d'une coquille pour un roman) ne pose aucun problème et s'avère même logique. Le remaniement du fond, suivant les désirs du moment, reste, lui, plus litigieux.
Cela mérite-t-il pour autant un déchaînement de violence verbale, un boycott ou un vague mépris ? Pas sûr. Et dans les droits des auteurs, l'on va vite à oublier qu'il existe aussi celui de se tromper. Voire même d'être égoïste.
Prenons un autre exemple, Tintin.
Hergé n'a pas souhaité que son personnage continue à évoluer sans lui, ce qui, quand j'étais enfant, m'a franchement peiné tant j'étais un inconditionnel du reporter. Je n'ai compris que bien plus tard que, d'une part, c'était son droit le plus strict, et, d'autre part, que certains personnages ne pouvaient pas réellement survivre à leurs auteurs. Depuis, malheureusement, une certaine fondation gère l'oeuvre. Non forcément pour en préserver la dignité, car sinon Tintin ne se retrouverait pas sur le moindre pot de moutarde ou paquet de céréales (et des sites de passionnés ne se verraient pas fermés suite à des mises en demeure), mais pour veiller à ce que chaque utilisateur d'une image presque passée dans l'inconscient collectif puisse s'acquitter de sa contribution financière.
Légalement, tout va pour le mieux. Mais dans ce cas, la morale, elle, passera après le pognon.

Il existe fort heureusement des contre-exemples qui permettent aux fans désintéressés de garder espoir. Alexandre Astier par exemple, qui pourrait très largement se faire beaucoup plus d'argent en acceptant tout et n'importe quoi, veille à ce que les différents projets dérivés de Kaamelott servent son récit et aient un véritable intérêt intrinsèque (c'est le cas, notamment, pour les BD).
Malgré tout, même un auteur aussi intègre et talentueux qu'Astier subit, sur le net, des critiques aussi infondées qu'exagérées. A une époque, certains lui ont reproché le délai entre la cinquième et la sixième saison de la série, et ce en oubliant un peu vite que seul le diffuseur, en l'occurrence M6, est maître de leur programmation. Encore récemment, beaucoup s'impatientent et trépignent en attendant la suite au cinéma (qui, il est vrai, n'est pas pour demain !). D'autres encore ont pu reprocher, au moins du bout des lèvres, l'orientation plus sombre de la saison 5 ou les lenteurs de la saison 6. Un peu comme s'il fallait se conformer à une charte tacite qui prendrait en compte les desiderata les plus divers et leurs contraires.

Il faut se rendre à l'évidence, plus une oeuvre est appréciée, plus elle génère des sentiments extrêmes. Et, on le sait bien, l'amour peut très vite se transformer en haine, surtout lorsque l'on a l'impression d'avoir été "trahi".
Il s'agit bien de cela. D'un amour et, parfois, d'un amour déçu. Un sentiment si fort que l'on a l'impression que, non pas une personne dans ce cas, mais une oeuvre nous appartient. Une oeuvre que l'on vénère, que l'on connaît par coeur, dont on a, chez soi, de nombreux symboles (il y aurait beaucoup à dire sur la puissance totémique des figurines), et que l'on considère comme un élément essentiel de notre culture, voire de notre vie.
Dans Princess Bride, de Rob Reiner, l'on peut entendre cette réplique : "Aimer, c'est souffrir. Si quelqu'un te dit l'inverse, c'est qu'il essaie de te vendre quelque chose."
Rien n'est plus vrai.
C'est vrai en ce qui concerne les gens, c'est vrai aussi pour certains romans, comics ou films. L'on ne peut souffrir devant One More Day que parce que l'on a aimé Spider-Man et son évolution, gâchée. Et quand certains ont ronchonné à l'arrivée d'un Bayley, c'est parce qu'ils avaient, pendant très longtemps, apprécié la voix, mélodique, envoûtante et symbolique de Maiden, d'un Dickinson.

Eh bien oui, aimer c'est s'en prendre plein la gueule, des deux côtés, et sans que cela soit mérité. Il est compréhensible que Lucas soit meurtri. Il n'a trahi personne. Mais il est, sinon excusable, du moins également compréhensible que les fans de son oeuvre soient aussi véhéments. 
La seule consolation, pour ces auteurs vilipendés après avoir été portés aux nues, réside dans le fait que l'exagération de la réaction provient de l'intensité de la passion qu'ils ont suscitée. 
Alors ont-ils le droit de triturer leurs créations ? Oui, bien entendu. Mais qu'ils ne s'étonnent pas de la réaction de fans emportés par le sentiment violent du moment. Une fois qu'une oeuvre est lue, ou vue, si elle suscite une adhésion, alors elle engendre également des comportements qui échappent à toute logique.
Parce que ce qui relie Tintin, Kaamelott, Batman ou Star Wars aux fans, ce n'est rien d'autre qu'un peu de papier ou de pellicule et... beaucoup d'amour. De l'amour instable, certes, mais vu qu'il n'en existe pas d'éternel, c'est encore le meilleur que l'on puisse éprouver.