10 avril 2012

5 Ronin (et réflexion sur l'adaptation des mots japonais en français)

Les héros Marvel sont transposés, ce mois, dans le Japon médiéval avec 5 Ronin.

Japon. 1600. Après la bataille de Sekigahara, de nombreux samouraï se retrouvent sans maître. Ils errent sur les routes, animés d'un esprit de vengeance.
D'étranges récits commencent à être colportés. L'on parle d'un ronin qui ne pourrait mourir. D'un guerrier rendu fou par la perte de sa famille. D'une eurasienne d'une beauté incomparable qui lit dans l'esprit des hommes. D'un moine à l'esprit hanté par un monstre et... d'un fou.
En ces temps incertains, tous ont une quête à accomplir ou une douleur à apaiser.

Les cinq one-shots dont il est question ici sont écrits par Peter Milligan et dessinés par Tomm Coker, Dalibor Talajic, Laurence Campbell, Goran Parlov et Leandro Fernandez. Panini a étonnamment décidé de publier ce recueil sous deux formes : en 100% Marvel et au format Graphic Novel. L'on pourra sans peine opter pour la première option, moins onéreuse et contenant tout de même les covers (dont les fort belles covers alternatives) et un carnet de croquis.

On l'aura compris, il s'agit de reprendre certains personnages emblématiques (ou pas d'ailleurs) de l'éditeur pour les plonger à une autre époque et dans un autre lieu, un peu comme 1602 mais avec un background moins important. L'on arrive ici au premier aspect négatif : le survol de la pourtant si riche culture nippone. L'on se venge, l'on se bat, l'on parle d'honneur et de samouraï, de Voie, sans pour autant réellement avoir l'impression d'être dépaysé ou d'apprendre quelque chose, un peu comme si l'auteur s'était contenté de quelques clichés au lieu de réellement baser son histoire sur une documentation approfondie. Du coup, à quoi bon parler du Japon lorsque, visiblement, l'on n'en connaît rien et qu'il ne vous inspire que si peu de choses ?
Car ces cinq récits, tout de même unis par un fil conducteur, ne brillent pas par leur originalité. L'intrigue est aussi minimaliste que prévisible et l'utilisation de "clones" de Wolverine, Psylocke ou de Deadpool n'apporte pas grand-chose. Seul le chapitre consacré au Punisher se révèle un peu au-dessus du lot, avec une habile utilisation de coutumes permettant une condamnation de la vengeance aveugle.

Pour être honnête, il y a bien tout de même quelques termes qui laissent à penser que Milligan, pourtant loin d'être mauvais par le passé sur des titres plus classiques (cf Namor ou Toxin), a pu éventuellement feuilleter à la va-vite un quelconque bouquin sur le Japon médiéval. Dommage de ne pas en avoir profité pour véritablement inscrire sa trame dans l'Histoire et la tradition.
Passons maintenant à Panini. La traduction n'est pas mauvaise si l'on excepte l'irritante habitude de remplacer les "gros mots" par des #!$%. Surtout dans un livre estampillé "pour lecteurs avertis". Ils n'ont toujours pas compris que ce procédé, fort ingénieux et pratique par ailleurs, était destiné à la BD pour enfant et non à toutes les BD. Du côté rédactionnel, l'on aurait également apprécié un petit lexique venant expliquer certains termes (oïran, daïmio...). Ceux qui ne les connaissent pas en devineront aisément le sens, mais pour une fois que les vendeurs d'autocollants pouvaient montrer qu'il leur arrive de bosser un peu, ils sont encore passés à côté.

Un comic loin d'être mauvais mais qui ne tient pas toutes ses promesses en n'exploitant qu'un décor en carton et non la si passionnante et particulière philosophie asiatique.

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Hors-sujet (mais pas tant que ça (ça parle de langues et de pénétration (attention, vous risquez d'être tout de même déçus)))

De nombreuses langues interagissent entre elles, souvent pour des raisons historiques, culturelles ou économiques. Nous utilisons par exemple de nombreux mots anglais (et les américains emploient également, bien sûr, des termes français), et, bien évidemment, des termes japonais ont également été intégrés à la langue française. D'une manière d'ailleurs totalement calamiteuse. Ce qui se voit dans le comic dont il est question aujourd'hui (sans que cela soit, pour une fois, la faute de Panini).

Certains mots, d'origine japonaise, sont très connus et courants de nos jours. "Karaté" par exemple, dont la graphie se base en fait assez logiquement sur la prononciation japonaise. Par contre, pour "kamikaze", qui se prononce "kamikazé" en japonais, l'on décide d'inventer une nouvelle règle et de supprimer l'accent. Bizarre déjà.
Mais c'est pour le pluriel que l'on commence vraiment à rigoler.
En japonais, les noms communs ne prennent pas de marque distinctive au pluriel. Lors de leur utilisation en français, l'on aurait pu donc décider, soit de les déclarer invariables, soit de les franciser totalement en leur ajoutant un "s" au pluriel. Evidemment, ce serait trop logique et simple. On a donc fait les deux, un peu n'importe comment, sans jamais dégager aucune règle. L'on en vient donc à trouver des inepties comme "des samouraïs" et "des ronin". Un même cas, deux solutions.

Si vous vous rabattez sur les dictionnaires, la question sera loin d'être réglée pour autant. Le Robert actuel semble imposer le pluriel français à "kanas" et "kanjis" (ce n'était pas le cas dans les éditions précédentes), alors que le Littré, plus prudemment, accepte les deux formes. Dans l'édition, bien que la marque du pluriel ait tendance à se généraliser, l'on trouve aussi bien "des manga" que "des mangas". Et si vous avez la curiosité de poser la question à des linguistes, beaucoup conseillent de faire... au cas par cas (et refusent de dévoiler pour quelles raisons, même sous la torture). Un beau bordel donc (et imaginez la difficulté d'appréciation pour un correcteur un peu sérieux et soucieux de son travail).
Lorsqu'il s'agit de textes dont je suis l'auteur, j'opte personnellement pour la forme qui me semble la plus riche et la plus logique, en considérant les termes japonais comme invariables : des manga, des kana, des kata, des saï, des koan...
Pourquoi ? Parce que non seulement une règle linguistique doit être logique et unique (un même cas, une même réponse), mais parce que l'interpénétration des langues a également une vocation culturelle, au sens large du terme, qui permet, même au sein de sa propre langue, d'appréhender quelque peu une culture étrangère. En n'utilisant aucune marque du pluriel, le lecteur trouve d'abord cela étrange, il se renseigne (s'il est un peu curieux) et découvre qu'en japonais, les noms communs ne se modifient pas au pluriel. La règle est logique et sert de passerelle (certes minime, mais mieux vaut ça que rien) entre deux mondes. Si des incultes comme moi peuvent aboutir à de telles conclusions, comment diable des spécialistes, des gens expérimentés, n'arrivent-ils pas à pondre une bonne fois pour toute une règle simple, sensée et applicable ?!
Mystère...

Mystère et méfiance, car s'il ne convient pas à une langue d'être simplifiée à outrance, sous peine de tomber dans la novlangue, il ne convient pas non plus de la complexifier par l'absurde ou le manque de sens. L'écrit est, ou se devrait d'être, au contraire de la magie ou de la foi (que je respecte par ailleurs), le domaine cartésien par excellence, le socle qui permet de bâtir réflexions et pensée, avec la certitude de prendre appui sur du solide, du concret, du compréhensible. De l'indispensable.
Il serait peut-être temps, pour s'assurer de la solidité de ce socle, de le dépoussiérer, certaines règles servant visiblement plus à remplir d'anciennes fissures plutôt qu'à adapter véritablement notre langue au monde moderne.