26 avril 2012

Daytripper

Sortie ce mois de Daytripper, une mini-série Vertigo qui arrive en France auréolée de l'Eisner Award 2011 de la meilleure histoire complète.

Brás de Oliva Domingos s'occupe de la rubrique nécrologique dans un grand quotidien de São Paulo, au Brésil. Et  Brás va mourir.
Il va mourir à 32 ans, dans l'ombre de son père, sans avoir réussi à devenir un grand écrivain. Il va mourir à 11 ans, fauché avant d'avoir pu faire quelque chose de sa vie. Il va mourir par amitié, en pleine gloire, à l'âge de 38 ans. Il va mourir à 47 ans, sans pouvoir aller faire le petit exposé qu'il avait prévu, à l'école de son fils. Il va mourir à 76 ans, après avoir bien vécu. Et a d'autres âges encore, tout s'arrêtera.
Parce que tout à une fin, même les plus beaux livres.

Les histoires ont souvent un goût particulier. Elles peuvent avoir la douceur du miel, se révéler acides à vous donner des crampes d'estomac, ou encore être parfois plus subtiles, plus profondes, plus amères aussi. Comme un bon café, à l'arôme puissant. C'est le cas de Daytripper, écrit et dessiné par Fábio Moon et Gabriel Bá .
Il suffit de jeter un oeil à la préface, de Cyril Pedrosa (Trois Ombres), et à la postface dessinée de Craig Thompson (Blankets, Adieu Chunky Rice) pour comprendre que l'on s'embarque dans un récit exceptionnel, à la portée immense.

L'on pourrait penser, l'espace d'un instant, que sans véritable intrigue, l'on va plonger dans l'ennui. Ou que la prétention philosophique de l'oeuvre va vite tourner au ridicule. Il n'en est heureusement rien. Sans démonstration appuyée, sans abuser de situations mélodramatiques, les auteurs construisent le tableau d'une vie, tableau dans lequel chacun pourra finir par se reconnaître.
C'est là la principale prouesse des frangins (Moon et Bá, comme leur nom ne l'indique pas, sont frères) : parvenir, au travers d'un personnage banal, à s'adresser à tout le monde. L'on n'est pas forcément touché dès le début, parce que l'on commence à connaître les trucs de ces vieux briscards de conteurs. L'on cherche à les déceler, à montrer que l'on est plus futé qu'eux. Et puis arrive une petite phrase qui résonne étrangement, une situation familière ou un regard lourd de sens... et c'est fini. L'on est alors pris dans l'engrenage et le piège se referme.

Oh, ce n'est pas un piège bien méchant, les conteurs sont rarement des gens malintentionnés. Il consiste simplement ici, d'une manière très intelligente, à vous faire faire une partie du travail, à vous encourager à arpenter cette moitié du chemin qui revient au lecteur. Quitte à vous pousser un peu et à se servir de ce que vous avez de plus intime.
Un premier baiser, chaste et innocent. La naissance d'un enfant. La passion véritable. La mort du père. L'indéfectible et rare amitié. Autant de thèmes porteurs et universels qui viennent vous titiller, s'insinuent dans les failles de votre esprit et finissent par déclencher des réactions émotionnelles violentes, qui contrastent fortement avec la douceur et l'élégance des planches.
En parlant d'élégance, il convient de souligner la colorisation, magistrale, de Dave Stewart. Ce dernier parvient à renforcer chaque chapitre en lui donnant une ambiance unique et appropriée, des teintes chaudes et gaies de l'insouciance de l'enfance, à une froideur plus adulte exprimant l'inquiétude, l'absence, le doute, en passant par des pourpres violents et colériques.

Et si les yeux sont flattés par un graphisme doux et tout en retenue, l'esprit l'est tout autant avec un texte parfaitement ciselé et qui tape très souvent juste. Tout ne se limite pas à une sorte de variation sur le fameux thème de la locution latine carpe diem quam minimum credula postero. Daytripper parle aussi du rêve, de l'écriture, de ses vies que l'on écrit au lieu de les vivre. De leur sens. De notre quête. De ce que l'on imagine être et de ce que l'on est vraiment. De toutes les saloperies que l'on ne peut éviter, et des rares et précieuses choses que l'on peut embellir.
Daytripper parle de cette existence vouée à s'arrêter, à se faner de la manière la plus injuste qui soit. Et comme souvent, le papier sert à donner un peu de sens à tout cela. Sans doute parce que l'encre est moins douloureuse que les larmes.

Un livre choc qui, une fois refermé, continuera de vous hanter. Longtemps.

- Et si je rate mon entretien d'embauche parce qu'on est restés ici, juste à cause de cette fille ?
- Et si tu ratais cette fille à cause d'un entretien d'embauche ?
 Brás et Jorge, sous la plume de Fábio Moon et Gabriel Bá .