22 novembre 2012

Omnibus Amazing Spider-Man par McFarlane

L'on retrouve un run légendaire avec l'Omnibus Amazing Spider-Man, sorti hier et consacré à l'apport du célèbre Todd McFarlane.

L'ouvrage était initialement prévu pour octobre et vient enfin de sortir, prêt à alourdir considérablement les rayons de votre bibliothèque (et à alléger votre compte en banque par la même occasion). Avec 36 épisodes au sommaire, l'on retrouve là un Omnibus traditionnel et bien costaud, loin du ridiculement maigre Daredevil par Frank Miller.
Au menu, les Amazing Spider-Man #296 à #329, ainsi que deux récits issus de Spectacular Spider-Man Annual #10 et What the... ?! #3. Le tout s'étale de 1988 à 1990. 
Aux commandes, essentiellement David Michelinie pour le scénario, ainsi que Glenn Herdling dans une moindre mesure, et Todd McFarlane pour la partie graphique, ce dernier cédant parfois sa place à Alex Saviuk, Collen Doran ou à un Erik Larsen qui se calque sur son style à la perfection.

Evidemment, c'est McFarlane qui est ici mis en avant. Son travail sur le personnage a durablement marqué les esprits et continue d'être considéré comme une évolution radicale de Spider-Man. Sous son trait, le Tisseur acquiert une animalité aussi esthétique que parfois inquiétante. Ses postures, son langage corporel expriment plus que jamais son côté arachnéen, comme si enfin un artiste osait faire de Parker quelque chose de plus qu'un simple type en costume. Même le masque, avec ses grands yeux qui recouvrent l'essentiel du visage, rend le héros plus expressif, plus impressionnant.
Difficile de ne pas voir là les prémices des cousins graphiques, certes plus sombres, que seront plus tard Spawn et Haunt.
La colorisation de l'époque, très flashy et sans nuances, ne rend pas toujours justice aux dessins, même si quelques épisodes bénéficient d'un travail un peu plus subtil à ce niveau.

Le scénario est déjà beaucoup moins enthousiasmant. Contre toute attente, ce sont bien les intrigues et leur déroulement qui sont les plus datés. Pourtant, tous les ingrédients "classiques" sont là. L'on a droit à de nombreux vilains très connus (Venom, Octopus, Mysterio, le Lézard...), quelques seconds couteaux, des guests (Cap, Silver Sable, Black Cat...), les ennuis du quotidien, cette fois partiellement liés à la position d'homme marié de Peter, mais malgré tout, aucun des récits présentés ici ne s'avère passionnant.
Tout n'est pas de la faute du scénariste. Il est par exemple fait référence, à de nombreuses reprises, à des évènements dont on ne sait rien et qui ont été publiés il y a fort longtemps dans Strange ou Spidey, qui sont relatés dans d'autres ouvrages actuels (notamment un autre Omnibus) ou qui sont même carrément inédits en VF. Contrairement aux Omnibus de la Saga du Clone, qui permettaient de suivre un récit cohérent plus ou moins de bout en bout, l'on a ici une continuité de la numérotation d'une série, mais pas forcément une continuité logique.
Et puis, avouons-le, Michelinie n'a, dans son approche, rien de bien extraordinaire. Les vannes sont rares, les moments d'émotion tout autant, et le côté "vie maritale" n'est probablement pas assez poussé (la longue intrigue, non terminée d'ailleurs, sur le harcèlement que subit Mary Jane s'avère même assez faiblarde).

Reste tout de même de petites curiosités, comme la transformation de Spidey en Captain Universe ou des balades qui forcent le Monte-en-l'air à s'éloigner de New York (on passe par le Kansas, Chicago, la Californie ou encore la Symkarie). Malheureusement, là encore, ce changement de décor est loin d'être utilisé au mieux, la palme revenant à la saga Le Grand Complot, aussi longue qu'ennuyeuse.
L'intérêt graphique, voire historique, est donc indéniable, mais pour un lecteur cherchant avant tout à s'immerger dans une bonne histoire, la déception sera probablement au rendez-vous.

Passons maintenant à l'adaptation. Alors, heu... pas de surprise, elle est assez mauvaise. Pas catastrophique, on a déjà vu bien pire, mais pas bonne non plus. Je passe rapidement sur les fautes (mauvais accords, confusion entre futur et conditionnel, un classique...) et les coquilles (mots manquants ou, au contraire, en trop) pour en venir au plus intéressant, les choix éditoriaux.
Tout d'abord, même si ce n'est pas aussi marqué que du temps de Coulomb, l'on retrouve ici un argot improbable, du style "artiche", "sans charre", "calter" ou encore "chignole" (en parlant d'une voiture !). Je rappelle que l'on est à New York, en 88 ou 90, et pas dans le Paris interlope des années 40. Ces expressions sont d'autant plus étonnantes qu'elles côtoient des termes bien plus modernes et non traduits, comme "rewriter" ou "sidekick". Non seulement cela manque de cohérence, mais ces histoires, qui ne sont en rien inscrites dans un quelconque contexte précis, gagneraient énormément à voir leurs dialogues être quelque peu modernisés.
Petite parenthèse également sur "en loucedé", qui est ici de nouveau orthographiée "en lousdé", probablement par quelqu'un qui ne connaît rien de l'origine de l'expression. Je ne vais pas revenir sur le largonji (j'en avais parlé à la fin de cette chronique), mais je me demande toujours pourquoi certains en viennent à utiliser des expressions dont ils ignorent tout. "Loucedé" est une construction qui découle du code de l'argot utilisé (là encore un argot de toute façon totalement malvenu par rapport au contexte, mais qui ne s'écrit pas suivant l'humeur du moment).
Dans un autre registre, "Amazing Spider-Man" est systématiquement traduit dans les covers, avec un petit astérisque qui renvoie à une note de bas de page. Le texte des couvertures est pourtant modifié et apparait en français. L'on se dit donc que la volonté est de ne pas dénaturer le titre original. Eh bien pourtant, la page d'ouverture de chaque épisode est surmonté du titre "L'étonnant Spider-Man"...

Pour les personnages, même traitement aberrant. Sur une cover, l'on parle de "Dents de Sabre", mais sur une autre, dont le texte est pourtant adapté, on laisse un "Iceman" (que l'on traduit en bas de page par "Iceberg"). Il serait peut-être bon de définir une règle et de s'y tenir au lieu de faire du cas par cas, à l'arrache.
Par contre, dans les expressions qui auraient mérité une explication, l'on a par exemple "YMCA", sigle utilisé tel quel dans un dialogue (Flash Thompson dit en fait qu'il va dormir au YMCA). Plutôt que de traduire "amazing" à chaque cover, une petite définition s'imposait ici. Enfin, ils auraient encore été capables de mettre un truc du genre "célèbre tube des Village People"... 
Voilà ce qui relève, à mon sens, des erreurs et du manque de cohésion. De l'hygiène éditoriale disons. Ensuite, l'on pourrait s'interroger sur des choix, certes discutables, mais qui ne sont pas des erreurs proprement dites. Par exemple, certaines références américaines sont remplacées par des trucs franchouillards, comme une chanson de Corynne Charby (qui convient bien dans le contexte, mais bon...) ou une allusion à Rémy Bricka. Personnellement, je suis plutôt partisan de laisser le texte original dans ces cas-là, quitte à en expliquer le sens dans une note de bas de page. Ce serait d'autant plus sensé que d'autres références typiquement américaines, comme Letterman, ont été préservées.

Au final, voilà un Omnibus dont l'intérêt est discutable si l'on cherche autre chose qu'en admirer les seuls dessins. L'ouvrage n'offre pas de réelle saga palpitante et est desservi par une adaptation quelque peu maladroite, ou disons pas tout à fait aboutie, ce qui, pour le prix, est plus que décevant.
La petite illustration graphique qui suit et "sanctionne" ce livre peut sembler sévère, mais elle est issue de la seule question importante, celle qui, en dernier recours, permet de se faire une réelle opinion : cette lecture, au-delà de ses défauts ou qualités, est-elle recommandable ?
Je suis loin d'en être certain.
Je ne me base pas sur l'aspect technique de la VF, que j'ai pourtant longuement développé, mais sur un simple ressenti de lecteur. Je sais que je ne relirai pas ce comic, je ne le conseillerais pas non plus à un ami qui voudrait découvrir le Tisseur. Tout simplement parce que ce n'est pas bon, ou en tout cas pas bon dans tous les domaines, et nous avons maintenant suffisamment de recul (et de chefs-d'oeuvre à notre disposition) pour être, sinon plus exigeants, du moins plus imperméables aux dogmes et idées reçues qui, naguère, imposaient une certaine orthodoxie à qui voulait parler de BD américaine. 

++ le style McFarlane
+ une ébauche d'approche adulte du couple Parker/Watson
- des récits datés et manquant de lyrisme ou même d'humour
- une compilation liée à un artiste mais qui risque de décontenancer les lecteurs qui viendraient y chercher une histoire complète ou une porte d'entrée vers l'univers arachnéen
- la VF, largement perfectible
- le prix, en adéquation avec le volume, mais certainement pas avec la qualité de l'ensemble