28 novembre 2012

Que ma joie demeure !

S'il fallait encore une preuve du génie d'Alexandre Astier, la voici en DVD, avec cet incroyable spectacle intitulé... Que ma joie demeure !

Ceux qui connaissent Kaamelott savent déjà à quel point Alexandre Astier est un auteur exceptionnel, totalement à part dans la production française, qu'elle soit télévisuelle ou qu'elle prenne d'autres chemins, plus pudiques, moins fréquentés que le prime time de M6.
L'auteur se met ici en danger dans un spectacle assez inattendu, et pour le moins peu racoleur. Le sujet ? Johann Sebastian Bach. 
Ah, c'est chiant !
Ben, oui, bien sûr c'est chiant, la musique classique, brrrr, un truc qui nous a toujours été présenté comme ennuyeux au possible (tout comme l'on nous présente les BD comme des conneries pour ados).
Pourtant non, ce qui est bon est bien souvent universellement bon, et seuls les snobinards s'acharnent à rendre hideux les domaines qu'ils gardent jalousement, par crainte et égoïsme, sans pour autant toujours les comprendre.

Faut-il toutefois s'attendre à un spectacle comique "classique", avec un débit de rires constant ? Non. Car c'est drôle, mais ce n'est pas que drôle.
Astier, un peu comme dans son rôle d'Arthur, s'énerve de la médiocrité ambiante, se morfond en pensant aux enfants qu'il n'a pas ou qui meurent, comme s'il souffrait de ne pouvoir passer l'essentiel de son savoir, comme s'il savait que tout génie est limité, par le temps, les modes et les livres d'Histoire.
Bach est ici campé comme jamais, sans doute avec un parti pris discutable, mais une vérité ahurissante. Parce qu'évidemment, les génies, de tout temps, souffrent de leur génie. Parce que l'intelligence ou le savoir sont des choses très différentes de l'empathie, mais aussi parce que l'intelligence n'a jamais protégé des imbéciles ou des aléas de l'existence.

Bach est immense. Dans l'interprétation qu'en donne Astier, il est conscient de son immensité, et en souffre d'autant plus. Il en rit parfois, mais en souffre la plupart du temps. 
C'est là qu'il convient, à mon sens, de différencier Astier de Louis de Funès, un acteur qu'il apprécie et à qui il a dédié sa série (Kaamelott), ce qui a permis à certains de conclure, d'une manière trop rapide, qu'Astier était un Louis de Funès moderne. Evidemment que non. Louis de Funès a toujours incarné le type odieux, colérique, mais faillible, obséquieux devant les puissants. Ridicule parfois. Si l'on devait trouver un archétype "astierien", il serait différent. Colérique certes, mais intelligent, sensible et conscient de ce qui l'entoure. Pas seulement drôle et imbuvable, mais tragique.

Nous en venons là à l'essentiel, Astier est un tragédien plus qu'un comique. Et un bon tragédien en plus, parce qu'il a compris que "tragique" ne voulait pas dire chiant ou misérable. Et, peut-être parce qu'il est musicien, il a également compris qu'une même mélodie pouvait se jouer sur des rythmes différents. Autrement dit que le traitement d'un sujet n'avait que peu de rapport avec le sujet lui-même. 
Bach en soi n'est finalement ni chiant, ni drôle, ni tragique, il n'est que Bach. Quelques dates et des notes sur une portée. La vision d'Astier ne permet pas seulement de rire d'un Bach sympathique et inspiré, elle permet de lui donner une épaisseur, une autre dimension, qui permet de souffrir avec lui, de comprendre ses espérances, ses craintes, sa douleur... et presque même son inspiration.

Que ma joie demeure ! est une sorte de passerelle qui permet d'unir pop culture et culture institutionnelle. En ne prenant pas les spectateurs pour des idiots, en leur parlant de musique sans en occulter sa complexité, mais en en faisant ressortir toute sa richesse et sa beauté, Astier réussit le tour de force de nous tirer vers le haut, but que finalement toute oeuvre digne de ce nom devrait ambitionner d'atteindre.
En un mot... wow !

+++ Alexandre Astier (pour le ton, l'originalité et la virtuosité)
+ Johann Sebastian Bach
+ intelligence du propos
+ émotion dégagée
+ mise en scène 
- quand c'est bon, et là c'est excellent, c'est toujours trop court...