07 juillet 2014

En route vers la Tour Sombre. Etape 1 : le Pistolero

Lorsqu’il s’agit de « challenges », je ne suis pas le dernier, qu’ils soient littéraires ou cinéphiles. Au-delà du simple plaisir égoïste de relever un défi et de valoriser ses propres capacités à le faire, cela permet surtout de se donner un objectif clair avec un cadre précis. Ainsi, je savais parfaitement ce que je faisais lorsque j’acceptai de me lancer dans cette saga, sorte de Grand Œuvre kinguien (kinguesque ?) : je m’engageai pour un aller-simple vers un monde aux possibilités infinies, vantées avec maestria par Neault.
Un petit aparté justement sur ce dernier fait : laissez-vous conseiller. Ecoutez les commentaires, les recommandations, lisez les critiques, faites le tri et ne retenez que ceux qui vous semblent inspirés, pleins d’enthousiasme et enrichis encore par le simple bonheur de le partager. L’œuvre, ainsi présentée, aura une valeur toute particulière, et quand bien même elle s’avèrerait décevante sur d’autres plans. Et justement, la seconde fois que Neault a évoqué l’univers singulier de la Tour sombre, à l’occasion de la critique de sa version en comic-book, a suffi pour déclencher le besoin irrépressible d’y aller voir par moi-même. Déjà que le bougre avait su me faire subtilement changer d’avis sur l’auteur…

D’ailleurs, il me vient une autre digression, essentielle celle-là pour celles et ceux qui, à leur tour, seraient encouragés à se lancer dans la même quête littéraire : prenez garde à bien vous procurer la nouvelle édition des ouvrages (datant de 2004 en français) car, comme d’autres grands conteurs avant lui (je pense évidemment à Asimov qui avait su, juste avant sa mort, relier habilement les principaux de ses textes pour former la toile de fond de sa gigantesque histoire du Futur, mais surtout à un George Lucas qui n’a pas hésité à retoucher sa propre première trilogie pour des soucis de cohérence interne), King a pris soin de modifier, d’amender et d’enrichir les longues nouvelles constituant le squelette de sa saga afin que les premiers écrits, rédigés dans sa jeunesse, soient mieux connectés aux derniers romans, achevés 33 ans après la publication du Pistolero. Tout cela est expliqué, avec cette redondance légèrement pusillanime qui le caractérise, et cette malice qu’on devine née dans le plissement d’un œil encore vif, tout au long de l’introduction et de l’avant-propos, dans lesquels il propose quelques conseils et demande un petit peu d’indulgence pour le premier tome puisque
on n’est pas sérieux quand on a dix-neuf ans.

J’ai tout d’abord pris cette forme de mise en garde pour une excuse déguisée, voire le rejet des balbutiements d’une œuvre qu’il s’est forcé à achever. Il n’en est rien : the Gunslinger et the Way Station, les deux premières longues nouvelles débutant le présent tome, sont des piliers incontournables et avoués de son univers protéiforme ; seul le préoccupe le style de ces récits juvéniles, celui d’un jeune homme plein de fougue encore spolié par les scories d’ateliers de lecture qu’il allait s’empresser d’oublier par la suite.
Ainsi mis en garde, je dois avouer avoir été un peu déstabilisé, presqu’effrayé à l’idée de devoir « me farcir » 200 pages débordantes d’énergie mal catalysée. C’est que, comment le nier ?, avec l’âge et des millions de pages arpentées, il m’est devenu plus malaisé de passer outre un style mal dégrossi ; il est vrai qu’il m’arrive de plus en plus souvent d’envisager d’abandonner une lecture – acte contraire à mes principes que je n’ai accompli qu’une fois sur… le Seigneur des anneaux (j’ai fait depuis amende honorable et acte de contrition en consacrant un été entier à la trilogie de Tolkien et toutes ses annexes). Néanmoins, le challenge n’en aurait été que plus grand.

Avec fièvre et passion, je me plongeai donc à la poursuite du Pistolero, lui-même aux trousses de l’Homme en noir, dans une quête mystique implacable aux relents oedipiens. Honneur, amour, haine et violence au sein de mondes qui s’entrechoquent sur le tempo des cycles arthuriens : le jeune King en geek avant l’heure nous noie sous une pluie de références allant de Tolkien à Sergio Leone en passant par Lovecraft, la mythologie antique ou les grandes sagas eschatologiques et se délecte de scènes hors du temps au symbolisme lourd et aux allusions obscures où l’on sent que, parfois, il se regarde écrire. Le rythme est chaotique, les ellipses fuligineuses et intensément frustrantes.

J’ai adoré.

Malgré les (ou sans doute à cause des) imperfections, ruptures de ton parfois abruptes, descriptions complaisantes, en dépit d’un (ou grâce au ?) mélange des genres osé, nonobstant une gestion de l’action peu évidente, King réussit son pari : nous ouvrir les portes d’un univers riche d’opportunités créatrices, bâti sur les ruines de mondes familiers et mitoyens et dont la dynamique repose sur un subtil équilibre entre forces opposées, et nous y abandonner, jouissant de notre propre jouissance à l’idée de se frotter à chaque épreuve initiatique, à chaque passage transitoire, à chaque gardien mythique. Finalement plus orientée que celle du Seigneur des Anneaux, la cosmogonie de King rappelle par moments la structure du Million de Sphères de Moorcock : les mêmes dichotomies, les mêmes vains espoirs de rétablir un équilibre en usant de pions (sur)humains, des Champions perclus de doutes, héros magnifiques au destin immanquablement tragique. Notre Pistolero, ce Roland élevé à la dure dans un royaume très librement inspiré des contrées du Cycle du Graal, représente une sorte d’archétype, un Elu voué à une cause qui lui échappe et dont la quête est plus importante que sa résolution.

Tout d’abord, on débute par une course-poursuite immobile dans une « apothéose de désert » : ceux qui ont vu Blackthorn (la séquence de la fuite dans le désert de sel) peuvent avoir une faible idée de l’ambiance se dégageant d’un tel décor. Le Pistolero est avant tout un western : un justicier poursuit un homme malfaisant dont on ne sait rien, dans un paysage à la végétation rare et aux habitants encore plus rares. Et puis, subrepticement, au hasard des quelques dialogues, des fenêtres s’ouvrent, des réalités se dissolvent ou s’entremêlent. Il y a des démons, mais aussi des mutants ; des sorciers et des chevaliers. Le ton est âpre, à l’image de l’âme de cet homme dont on aimerait se faire un héros tutélaire mais qui, par ses propres questionnements, ses esquives, ses faiblesses honteusement avouées, nous échappe, nous file entre les doigts. Plus vraiment Conan, pas encore Elric et si proche de Lancelot : il est doué, rapide, invincible même, ses deux flingues en mains, mais loin d’être infaillible. Il fascine mais on ne l’admire pas (pas encore), il séduit sans le vouloir mais est conscient de son magnétisme. Peu bavard mais désireux de s’épancher, peu expressif mais ruminant ses souffrances, il reste focalisé sur le but à atteindre sans même savoir s’il pourra y parvenir, quoique persuadé qu’il s’agit de la seule chose à accomplir dans ce « monde qui a changé » car, comme l’affirmait son instructeur :
J’entends le galop des jours mauvais.

Coller à notre justicier solitaire un gamin issu de notre monde (du moins, très proche du nôtre) était une gageure : en brisant la routine de la quête absolue, on risquait de perdre ce qu’elle avait de symbolique. Pourtant, il en allait tout autrement et le garçon devait devenir le révélateur des failles de notre héros, sublimant son humanité et soulignant ses fautes. Habile, audacieux et pertinent adjuvant, parfois acolyte, parfois fardeau, parfois aussi témoin candide d’une apocalypse annoncée.

Est-ce qu'une fois adultes, les hommes doivent toujours jouer ? Est-ce que tout doit leur servir de prétexte pour un autre genre de jeu ? Est-ce qu'il existe des hommes qui deviennent vraiment adultes, ou bien est-ce qu'ils se contentent de devenir majeurs ?

J’ai aimé l’alternance entre les longs passages emplis d’adjectifs et d’adverbes (que le King actuel semble regretter, mais dont je ne cesse de me régaler) et ces phrases de dialogues acerbes, cinglantes et volontairement obscures dans les non-dits desquelles se tapissent les ombres occultes des vestiges d’un monde agonisant. Je dois tout de même avouer avoir été relativement déçu par le finale du présent volume, non par les enjeux qu’il dévoile (la lecture de la suite n’étant plus seulement importante, mais capitale pour ma santé mentale), mais par la manière dont ils sont présentés : Stephen King semble ici s’être laissé emporter par l’ampleur de ses visions, englouti sous les possibles. Il y a une forme de didactisme dans les révélations qui me gêne, et la désagréable impression que cette fin n’est pas à la hauteur des attentes. Cependant, tout ceci est relativisé par le fait qu’on comprend bien qu’on n’en est qu’à une étape d’une saga qui prend juste son envol et n’a fait qu’effleurer les pistes qu’elle s’apprête à emprunter, les genres dont elle se prépare à revêtir les oripeaux pour mieux se travestir.


Ce qui s’annonce sera grandiose, ou ne sera pas.