En route vers la Tour sombre Etape 0.1 : le Fléau
Il ne s’agit pas d’un
article ancien réédité pour la cause – ou simplement pour faire du remplissage,
ou encore pour tenter de justifier mon salaire élevé auprès du boss en
recyclant des vieilleries (encore que…). Autant commencer par un aveu : je
n’avais jamais lu le Fléau jusqu’ici.
Pourquoi alors, se demanderont nos fidèles suiveurs, entamer sa lecture juste
après le
premier tome de la Tour sombre ?
Tout simplement
parce que je suis un bon élève, et aussi un lecteur consciencieux. Je fais
partie de ceux qui ont lu toutes les annexes, renvois et notes de bas de page
du Seigneur des Anneaux, ou de la Maison des feuilles ; c’est vrai
que ça a tendance à hacher le rythme de lecture, mais on n’a ainsi pas l’impression
d’être passé à côté d’un élément enrichissant l’intrigue ou donnant du sens à
une réplique, un geste, un acte. Ainsi, lorsque Neault a publié son Guide
de lecture de la Tour sombre, en précisant les lectures indispensables pour
bien l’accompagner, je n’ai pas hésité à faire une pause dans la saga afin d’accumuler
les références que notre Docteur ès King estimait nécessaires.
J’en profite pour
glisser une nouvelle parenthèse à propos de l’absurde politique du livre numérique en France : lorsque je vois que
je devrais payer plus cher la version dématérialisée d’un roman de 1978 que sa version poche, comment pourrais-je
décemment opter pour un téléchargement ? Quand bien même je risquerais de
revendre les livres aussitôt après leur lecture (je n’ai, à mon grand regret,
plus la place requise pour satisfaire ma vieille collectionnite aiguë et il me
faut régulièrement - et la mort dans l’âme
– me séparer des ouvrages auxquels j’accorde moins d’intérêt qu’aux autres).
Comme je n’ai aucun scrupule à m’offrir un livre de seconde main, j’ai fini par
trouver ce que je cherchais.
Lire Le Fléau de nos jours, c’est s’exposer à
une déception inévitable : le roman est déjà vieux (je précise que je n’ai
lu que la version de 1978, que l’éditeur de King avait demandé d’alléger) – une
nouvelle édition, datant de 1990, réincorpore les passages coupés ainsi que des
modifications pour mieux coller à l’actualité ; la fin est également
modifiée avec un épilogue qui n’existe pas dans la version que j’ai lue (mais
nous y reviendrons). En 2014, quand bien même on n’aurait pas pris connaissance
des versions comics ou télévisées, le
sujet du livre n’a rien de bien original : il s’agit, après tout, d’un script post-apocalyptique construit à
partir d’une sélection de personnages distincts que le destin se chargera de
rassembler. On reconstruit un monde sur les ruines de l’ancien en tirant (ou
non) les leçons du passé tragique qui a conduit au drame. Ce pourraient être
des zombies, une guerre totale, une succession de séismes cataclysmiques, voire
une invasion extraterrestre. Ici, on a droit à un virus, échappé d’un
laboratoire militaire. Une forme extrêmement virulente de grippe dévaste le
pays (on ne sait absolument rien de ce qui se passe hors du continent
nord-américain), mal gérée par les forces gouvernementales qui s’appliquent dans
un premier temps à dissimuler leur bévue, avant d’être dépassées car rien ne
semble arrêter le fléau. Les cadavres s’amoncellent, les villes se dépeuplent,
les routes s’encombrent de voitures abandonnées ; des incendies éclatent,
des centrales explosent, le monde se vide de ses habitants (car certaines
espèces animales, comme les chiens, sont également touchées).
Mais.
Mais des individus
s’avèrent résister à la maladie. Miracle génétique ou choix divin, peu leur
importe car il faut tout d’abord s’organiser, affronter la solitude et la folie
qui les guette avant de trouver un nouveau sens à leur existence désormais fragile.
Petit à petit, des couples se font, des petits groupes cherchent leur salut,
espérant trouver qui des renforts, qui des explications, qui un havre ayant
échappé au Mal. Un jeune et habile sourd-muet s’associe à un attardé, un
chanteur de rock en pleine ascension se lie avec une fascinante institutrice
revêche, un Texan flegmatique tombe amoureux d’une jeune célibataire enceinte…
C’est alors que surviennent les rêves. Dans certains, une vieille Noire les
convie au Nebraska pour leur
expliquer la volonté de Dieu ; dans d’autres, un homme sans visage les
terrorise, s’apprêtant à monter une armée de l’autre côté des Rocheuses. L’éternelle lutte entre le Bien et le Mal,
la Lumière et l’Ombre, la Loi et le Chaos est sur le point de se jouer, par le
biais de pions plus ou moins conscients de leur statut, plus ou moins
optimistes quant à leur avenir dans une Amérique désormais déserte où les
machines se sont tues.
On le voit, rien d’original,
et même à l’époque (Je suis une légende de
Richard Matheson date de 1954). D’ailleurs,
Stephen King ne cherchait pas
vraiment à raconter du nouveau, mais plutôt à introduire de l’épique dans un
monde dévasté, en passant par 3 moments-clefs : la survie, le
rassemblement et l’affrontement final. Ceux qui connaissent l’auteur
remarqueront également que le style possède encore les scories décelables dans le
Pistolero, bien que l’écriture soit plus dynamique et les phrases moins
ampoulées. Mais ce qui tire le Fléau vers
le haut, c’est avant tout cette formidable faculté qu’a King de donner
naissance et surtout faire vivre par le biais de ses mots des personnages aussi
exceptionnels qu’anodins. Aucun super-héros, même si quelques-uns jouissent de
facultés hors du commun : sans que le pouvoir soit nommé autrement que par
« une forme de télépathie », on retrouve par exemple des enfants
dotés du shining. Les survivants ne
sont pas des êtres d’exception, les « bons » étant soumis aux mêmes
affres, aux mêmes tentations que n’importe qui – et c’est bien de la manière
dont ils gèrent leur faiblesse que se dégage leur statut de héros. Fran sait
parfaitement qu’Harold est follement épris d’elle et jouera habilement de ce
sentiment à son avantage, ce qui lui vaudra la terrible rancœur du garçon
éconduit ; le gentil Larry qui s’en voulait déjà de ne pas s’être assez
occupé de sa mère ruminera tout le long du roman sa terrible expérience avec
Rita qui a fini par se suicider alors qu’il avait promis de l’aider.
Reste l’élément
central, articulé autour du pivot qu’est Randall
Flagg, l’Homme sans visage, être sans scrupule ni remords dans lequel s’est
incarné le Mal et qui sent, alors que le fléau se propage, venue l’heure de son
apothéose démoniaque. Il se découvre des pouvoirs et se met à rassembler des
adeptes qu’il dompte par la terreur, afin de constituer une armée capable de
détruire la communauté de la Zone libre, constituée autour de la vieille du
Nebraska qui semble l’Elue de Dieu. Dieu, le Diable : on peut faire la
fine bouche face à ce genre de mentions. Après tout, pour autant, ce ne sont
que des vocables aisément identifiables pour désigner des forces antagonistes.
Le manichéisme primaire structurant
l’œuvre n’est pas critiquable en soi, tant qu’il ne se reflète pas dans l’exposition
des personnages, qui sont suffisamment riches et complexes pour qu’on prenne
plaisir à les suivre, à les aimer ou les détester. Des éléments de leur passé
resurgiront par moments afin de mieux étayer leurs réflexions, leurs doutes, leur
désarroi face aux inévitables interrogations éthiques qu’engendrera leur
mission. Est-ce Dieu qui parle à travers Mère
Abagail ? Qui leur envoie ces rêves ? Le fait est qu’ils ont tous
rêvé des mêmes êtres, ils sont au moins forcés de se rendre à l’évidence :
quelque chose de « supérieur » les a choisis, et quelque chose de
malfaisant est à l’œuvre dans l’Ouest. Le petit monde tranquille qu’ils ont
rebâti, réinventant les principes démocratiques des Pères de leur nation
défunte, risque d’être éphémère et nul doute qu’ils devront combattre, peut-être
même se sacrifier pour la sauvegarde et de leurs proches et d’un idéal fragile.
Il est amusant de voir dans leurs réflexions, leurs discussions, leurs
atermoiements, la volonté de l’auteur de ne pas sombrer dans les travers
ésotériques d’un discours trop religieusement orienté : après tout, des
milliards ont péri, où était Dieu à ce moment ? A moins que ce ne fut là
un châtiment divin…
Dans ses deux
premiers tiers, le Fléau fonctionne à
merveille, même si on sent par moments une certaine frilosité dans la
description de certains actes pervers suscités par la disparition d’un ordre
établi et par le désœuvrement d’individus se livrant à leurs plus bas instincts.
L’écrivain semble plus disert sur les intentions des créatures les plus viles
que sur leurs agissements, comme s’il s’apercevait au dernier moment de l’inanité
d’un tel voyeurisme. Peut-être les passages rétablis (dont au moins un avait
été proprement censuré à l’époque) vont-ils plus loin dans le glauque, le gore
ou la violence ? Stephen King, en revanche, fait la part belle aux
émotions, aux sentiments, à tout ce qui sourd de l’âme humaine : bons ou
mauvais, ses personnages n’agissent jamais sans réfléchir et l’auteur n’hésite
jamais à traduire les pensées de tel pyromane dégénéré, tel attardé mental ou
tel sourd-muet suspicieux.
La fin, du coup,
laisse à désirer. L’accélération est patente, les ellipses temporelles se
multiplient, délayant la tension, ralentissant le tempo : la conclusion
inévitable, le duel ultime, le Gran Finale se précipitent doucement, et on se
demande quelle pirouette pourra bien se produire pour nous surprendre, quelle
surprise nous réserve King à la fin. Elle sera, forcément, décevante, presque
ridicule par sa tiédeur et ses coups de théâtre, tant les enjeux et le
potentiel étaient immenses. On est presque étonnés par l’absence d’étonnement.
Qu’importe. Considéré
comme l’une des œuvres majeures du Maître de l’Horreur, le Fléau vaut le coup, ne serait-ce que pour faire connaissance
avec l’Ombre qui hante nombre de ses écrits, celui que le Pistolero poursuit
depuis (et jusque) la nuit des temps et pour y voir concrétisée la persistante
méfiance de l’auteur envers les agissements de son propre gouvernement.





