25 juillet 2014

Faire de la Bande Dessinée

Peut-on être complet, pas ennuyeux et même drôle dans un ouvrage technique traitant de BD ? Oui, la preuve avec Faire de la Bande Dessinée.

Nous avions déjà eu l'occasion d'aborder un ouvrage de Scott McCloud il y a quelques années. Si Understanding Comics se voulait un essai et presque une réflexion philosophique sur l'art séquentiel, cette suite logique, Making Comics, se penche sur des aspects plus concrets.
McCloud continue sur la même lancée, à savoir utiliser la bande dessinée pour réfléchir sur la bande dessinée, tout en étant aussi didactique qu'agréable à lire. Même s'il s'agit d'un pavé, on est loin du truc rébarbatif ou décourageant, ce qui destine ce livre aux auteurs débutants comme aux lecteurs curieux d'aller "farfouiller" sous le capot.

Après une brève introduction, l'auteur commence logiquement par aborder les choix importants qui vont définir une case ou une planche et par là même influer sur le lecteur. Il isole et explique cinq grandes catégories : le moment, qui permet de décider de ce qu'il faut dessiner ou au contraire laisser de côté, le cadrage, qui va définir distance et angle de vue, l'image, autrement dit la représentation, claire, des personnages et lieux, les mots, qui ajoutent une valeur informative et interagissent avec les dessins, et enfin le flux, ou la manière de guider le regard du lecteur sur la page.
Des exemples concrets sont bien entendu employés pour illustrer chaque concept. Certains éléments étaient déjà présents dans Understanding Comics, parfois en étant plus développés, ce qui rend les deux ouvrages plutôt complémentaires.

Dans les nombreuses notions abordées ensuite, l'on peut citer par exemple l'équilibre entre clarté et intensité. Un concept important puisqu'il recouvre ce à quoi un conteur souhaite aboutir : être compris du lecteur et l'impliquer dans le récit. 
Bien que McCloud ait largement le talent pour illustrer lui-même tous les types de situation (il opte en général pour un trait simple qui convient au propos mais n'hésite pas à passer à des illustrations plus détaillées et travaillées lorsqu'il faut démontrer une théorie), il incorpore dans ses chapitres de nombreux dessins, d'artistes aussi variés que Eisner, Ditko, Miller, Hitch, Smith ou encore Ware.

Toujours dans les techniques essentielles, une grande partie est consacrée aux personnages et à leur construction. Non pas au sens "physique" (il existe des ouvrages d'anatomie pour cela), mais au sens de la crédibilité. McCloud définit ainsi trois "dimensions" qu'il juge indispensables pour tout personnage important : la vie intérieure, l'identité visuelle et les traits révélateurs. 
Non seulement son analyse est juste, mais à ce niveau, le propos dépasse largement le seul cadre des comics et peut convenir à tout conteur, quel que soit le support choisi. Faire de la Bande Dessinée rejoint ainsi certains ouvrages en apparence très précis, comme le Guide du Scénariste de Vogler, alors que leur pertinence les ouvre à de bien plus vastes applications. 

La partie dédiée à l'univers, à l'endroit où se déroule l'action, convient également, si l'on prend les conseils au sens large, à pratiquement toutes les situations où il faut mettre un décor vraisemblable en place. Que l'histoire soit filmée, écrite ou dessinée. 
L'exemple employé dans ce chapitre pour évoquer le plan d'ensemble est aussi brillant qu'efficace. En changeant quelques détails, comme une vue décentrée ou un sens accru de la profondeur, l'effet obtenu est tout autre et immédiatement décelable (cela pourrait ici s'appliquer aussi à une caméra).

Bien évidemment, certaines parties sont tout de même uniquement applicables en BD. La manière de dessiner une émotion sur un visage par exemple. McCloud part de six émotions primaires pour, en les mélangeant astucieusement, un peu comme des couleurs sur une palette, en décliner les nuances et en faire apparaître de nouvelles. 
Les différentes combinaisons mots/images sont également abordées. Sept en tout, toutes parfaitement expliquées et illustrées (et même symbolisées par des schémas). Tout est fait pour que le propos soit limpide et la mise en situation immédiate. L'on constate ainsi que certaines combinaisons sont inutilement redondantes, alors que d'autres sont complémentaires ou associatives, véhiculant ainsi un message que le texte ou l'image seraient incapables de rendre seuls. 

D'autres sujets sont encore abordés tout au long du livre, comme la gestuelle, le matériel nécessaire (avec là encore des exemples expliquant la différence de rendu entre plume, pinceau et stylo mécanique, ainsi que leur combinaison possible), la perspective, les différents genres ou même les spécificités narratives du manga.
Le tout est clair, plein d'humour et contient même des exercices pratiques. 
L'on trouvera même de nombreuses suggestions de lecture à la fin. Difficile de faire plus complet.
Mais, est-ce vraiment utile ?

La réponse, à mon sens en tout cas, est oui.
Il convient parfois de considérer avec circonspection les ouvrages techniques traitant de l'écriture. Bien souvent, ce sont des ramassis de conneries, ou des évidences inutiles, compilées par des "experts" autoproclamés.  
Un artiste, un conteur notamment, est pourtant avant tout un technicien. Qui maîtrise son art dans le sens où il obtient l'effet voulu. Je ne reviens pas sur ce que j'ai longuement développé dans cette chronique sur la Technique dans l'Ecriture, mais je réaffirme que sans maîtrise technique, il n'y a pas d'écriture efficace possible. 
Seulement, la technique ne fait pas tout.
Si tout le monde peut apprendre à jouer du piano, peu de gens composent réellement. Et encore plus rares sont les virtuoses qui repoussent les limites de leur instrument. La technique est indispensable, et il est donc important de la comprendre, mais elle n'est que la charpente qui permet à l'histoire de tenir debout. D'être juste, comme une note peut l'être sur une portée. Mais ce n'est pas cela qui fait une "bonne" histoire. 

S'il y a beaucoup à apprendre dans les livres, le style, lui (ou la signature, la manière de procéder, unique et personnelle), ne s'acquiert qu'avec le temps et beaucoup de travail, deux éléments qui ne sont pas forcément engageants mais clairement incontournables. 
Making Comics a bien des qualités, notamment celle d'aborder l'essentiel des impératifs techniques et des notions de base au sein d'un même ouvrage, mais comprendre une technique n'est que le début du voyage. 
Devenir auteur est le travail acharné de toute une vie. Une quête qui ne suppose ni raccourci, ni vol, ni atermoiements. 
Une bonne histoire ne peut s'expliquer uniquement par des équations. Elle est le résultat du mariage improbable de la plus logique des techniques et de la plus expérimentale des magies. Cette partie-là, cette "âme", ne se trouvera pas dans des bouquins. Et même si Vogler, Card et King ont défriché de belle manière l'essentiel du domaine technique*, ce sont bien les années, l'implication et le possible talent qui feront d'un scribouilleux persévérant un véritable auteur.

Un ouvrage intelligent et brillamment réalisé, qui aborde les étapes essentielles de l'écriture BD en les vulgarisant avec humour.

+ très complet
+ exemples pertinents et clairs
+ humour constant
+ un champ d'application qui dépasse la BD pour certains concepts
- une partie manga intéressante, mais une image de la BD européenne un peu caricaturale





* si vous êtes intéressé par l'écriture au sens large, les livres suivants semblent pertinents :
- The Writer's Journey, de Christopher Vogler (publié en France sous le titre Le Guide du Scénariste)
- Characters & Viewpoint, de Orson Scott Card (publié en VF par Bragelonne, mais introuvable à l'heure actuelle, sauf d'occasion à prix ridiculement élevé)
- On Writing, de Stephen King (publié sous le titre Ecriture)
Ces trois ouvrages sont très complémentaires et parlent finalement de domaines génériques, applicables à divers supports. L'on pourrait même retenir uniquement Vogler et Card, le premier abordant les fonctions archétypales et les étapes du récit, alors que le second rentre dans des notions plus précises, comme la manière de construire un personnage (et même, à travers lui, d'inventer une histoire). Je n'ai à ce jour jamais lu d'ouvrages d'auteurs français égalant sur le sujet ceux cités plus haut.