11 octobre 2014

IT : ce qui se cache dans Derry...

Petit retour sur l'un des chefs-d'œuvre de Stephen King : Ça. Voyons tout de suite ce qui se cache dans Derry mais aussi entre les lignes de ce roman épique.

Stephen King est souvent qualifié de maître de l'horreur mais, en réalité, ses récits sont en général rarement très effrayants. L'auteur excelle plutôt dans le suspense, l'émotion et l'habile construction de ses personnages. Le fantastique vient après, pour épicer le tout. Pourtant, It est sans doute l'un des récits les plus angoissants du romancier. L'un des plus populaires aussi, car s'il décroche la première place sur la liste des best sellers à sa sortie, en 1986, il s'est taillé depuis une place de choix (avec Le Fléau et La Tour Sombre) chez les fans les plus fidèles du maître.
Tentons de comprendre pourquoi.

L'histoire est sans doute l'une des plus maîtrisées qu'ait pu écrire King. Elle se déroule en parallèle sur deux époques différentes et compte pas moins de sept personnages principaux. 
L'action se déroule à Derry, ville imaginaire du Maine dans laquelle, tous les 27 ans environs, des évènements sanglants ont lieu, un peu dans l'indifférence générale, les adultes de la ville étant plongés dans une étrange torpeur. En réalité, une entité effroyable vit depuis des centaines d'années dans les profondeurs de Derry. Elle se nourrit de ses habitants et de leurs peurs. 
Un groupe de gamins, à la fin des années 50, va être confronté à cette chose abominable. Une fois adultes, ils devront revenir sur les lieux de leur enfance pour "terminer le travail".

Comme nous l'avions vu dans ce sujet, l'enfance est un thème central chez King. Il réussit ici le tour de force d'en donner une image à la fois idyllique et profondément réaliste. Les gosses que l'on découvre peu à peu vont former le club des "ratés". L'un est bègue, un autre obèse, un autre est étouffé par sa mère et a de l'asthme, la seule fille du groupe est battue par son père et un autre encore est noir, ce qui dans les années 50 n'était pas forcément de tout repos.
Au travers de tous ces "défauts", ces choses qui semblent clocher et qui font de ces gamins une cible, King dépeint le monde acéré et violent de l'enfance, là où la loi des adultes n'a plus cours. Le sentiment d'être dans un monde un peu à part, fait de règles, de contraintes mais aussi de zones et périodes totalement chaotiques, est particulièrement bien rendu. 
Bien entendu, l'on est dans une fiction, aussi les enfants persécutés se trouvent facilement, forment une bande, découvrent l'amitié, voire l'amour...

L'essentiel de l'efficacité du roman tient à ces personnages, parfaitement ciselés. Le lecteur ne peut s'empêcher de ressentir de la sympathie pour Ben Hanscom, Bill Denbrough, Beverly Marsh ou Eddie Kaspbrak. Et de trembler pour eux. Car les menaces vont être multiples.
La petite bande n'a pas affaire à un monstre mais à une créature protéiforme, qui ressemble tantôt à un clown, d'autres fois à un lépreux, un loup-garou, un oiseau géant ou incarne même des insectes dégueulasses cherchant à se faufiler sous votre peau. L'idée de ce monstre métamorphe, qui puise en fait sa forme dans les phobies de ceux qui y sont confrontés, permet de s'intéresser finalement à tout le spectre horrifique et à ses fondements.
La ville de Derry, qui tient un rôle important dans l'histoire, est également parfaitement dépeinte. Dans son histoire, son fonctionnement, ses tares et ses lieux notables. 

Techniquement, le roman est construit d'une manière audacieuse, avec une progression parallèle de deux fils narratifs, l'un se déroulant fin 1957, début 1958, l'autre au milieu des années 80.
Ce va-et-vient constant est plus complexe à mettre en œuvre qu'il n'y paraît. Si le lecteur suit les évènements avec avidité mais aisance, l'écrivain, lui, a dû mettre en place un jeu subtil d'entrecroisements et de correspondances, faisant progresser la trame générale et les personnages au même rythme, dans un jeu de miroir. 
De bons personnages, attachants et crédibles, un adversaire aussi redoutable que polyvalent, une aisance incroyable dans l'écriture, voilà déjà de quoi faire un bon livre. Mais ce n'est pas tout.

King se permet une réflexion sur la magie véritable (celle de l'univers, de l'écriture, de l'enfance), une peinture d'une époque révolue (ce qu'il complétera dans 22/11/63), mais aussi des scènes audacieuses - et même couillues pour être exact - dans lesquelles il n'hésite pas à briser certains tabous, comme les relations sexuelles entre ses personnages, si jeunes.
Je vais développer un peu ce dernier aspect et ce sera là mon seul spoiler sur le récit, et encore, si vous vous lancez dans la lecture de It, je suis persuadé que vous oublierez ce qui va suivre et que vous le découvrirez avec étonnement. Et ravissement, je l'espère. Si néanmoins vous n'avez pas encore lu ce King et ne souhaitez pas en savoir plus, sautez le prochain paragraphe. 

L'une des scènes les plus osées du roman se déroule dans les égouts, dans le noir complet, et voit Beverly s'offrir à tous les autres membres du groupe. Cela peut surprendre, car ce n'est pas vraiment dans le ton du récit ni de King en général d'ailleurs, mais c'est finalement assez malin, justifiable et même courageux.
Tout d'abord, King continue d'étaler son catalogue des peurs. Après les mauvais parents, les insectes dégueulasses, le monstre du placard, comment passer à côté du sexe ? Tous les enfants sont confrontés un jour à cela, à l'inconnu, et en éprouvent une légitime appréhension. Certains personnages du récit appellent d'ailleurs l'acte "ça", tellement ils n'osent dire précisément de quoi ils parlent. 
C'est également justifiable car, à ce moment-là, un lien est rompu et un autre doit être créé. La mort et la vie, la souffrance et le plaisir, l'innocence de l'enfance et la dureté des adultes, la saleté des égouts et la beauté de l'amour s'entremêlent alors dans une révélation presque mystique.
Enfin, c'est courageux car un auteur, un vrai, peut tout oser si c'est justifié, s'il ne prend pas le lecteur pour un imbécile, s'il ne se complet pas dans l'ignominie. Et King ne nous prend jamais pour des cons. Et lorsqu'il nous met la tête dans le purin ou les égouts, c'est toujours pour une bonne raison.

It figurait dans la liste des romans que je conseillais de lire avant d'attaquer La Tour Sombre (cf. cet article). Mais l'évoquer en quelques lignes seulement était impossible. Oh, il y a peut-être quelques défauts minimes dans cette œuvre et, évidemment, elle ne peut plaire à tout le monde (ce serait là un signe de fadeur incroyable), mais pour ceux qui apprécient le style de King, qui n'ont rien contre un brin de nostalgie et qui sont prêts à plonger dans de longues heures de cavalcade dans les rues de Derry et dans les Friches, alors c'est un livre à ne pas rater. 
Personnellement, je l'ai lu deux fois. A seize ans et cette année. Je voulais voir, vous comprenez ? Je voulais voir si j'avais été abusé par mon jeune âge ou si vraiment c'était énorme. Alors, à 42 ans, je suis retourné, comme les personnages, vers Derry. Et à nouveau, j'ai été emporté par la même fièvre, je suis tombé dans les mêmes pièges, j'ai aimé avec intensité et frissonné en hiver avec Ben, près de la bibliothèque de Derry. Et ma gorge s'est serrée à la fin. Parce que c'est tristement beau mais aussi parce que, décidément, je n'aime pas tourner la dernière page d'un bon livre. J'aimerais être éternellement au premier paragraphe, à la première page d'une bonne histoire. Au début du chemin. Quand tout est encore possible, même si l'on ne voit que l'obscurité et la noirceur de la forêt se profiler à l'horizon. Peut-être parce que nous avons tous nos "égouts de Derry" personnels et notre 29, Neibolt street. Et que l'on sait pertinemment que l'on ne peut pas vaincre ces lieux sombres et les choses qui y vivent... juste s'en accommoder et lier, parfois, des amitiés pour ne pas cheminer seul et pour nourrir l'illusion de vaincre le Diable.
Ou de le repousser dans sa tanière, pour un temps.