the Cape 1969 : la vengeance venue du ciel
Visiblement,
on ne change pas une équipe qui gagne.
Il
y a quelque temps, the Cape avait
pas mal secoué le monde du comic-book : nommé aux Eisner Awards, cette
histoire prenant l’habituelle trame super-héroïque à rebours succédait à bon
nombre de très bons scripts qui avaient contribué à enrichir un genre qu’on
pouvait croire sclérosé. Sans les atermoiements psychanalytiques d’un Warren
Ellis ou le foisonnement provocateur de Mark Millar, on obtenait un scénario
solide, serré et prenant, concentré sur ses personnages et davantage sur l’usage
qu’on pouvait faire d’un pouvoir plutôt que sur son origine – rien à voir avec
la série TV de Tom Wheeler créée en 2011. Rédigé par Jason Ciaramella à partir
d’une nouvelle de Joe Hill (oui, le digne fils de Stephen King et co-créateur
de l’excellente série Locke
& Key), le comic-book avait bon nombre de qualités sans chercher à
révolutionner le genre (je vous invite à en lire un peu plus dans l’article
de Neault). Rappelons uniquement qu’il évoquait la vengeance d’un homme
brisé qui, en retrouvant la vieille cape avec laquelle il se déguisait lorsqu’il
était enfant, se voit conférer la capacité de voler. Âpre et violent, the Cape méritait la plupart des
louanges qui lui étaient faites tout en demeurant obscur sur certains points.
Le
présent album s’attache à expliquer pourquoi (et comment) la fameuse « cape »
avec laquelle jouait Eric était ainsi dotée de ce pouvoir. Et si Joe Hill est
encore mentionné sur la première de couverture, il est encore moins impliqué
dans le processus rédactionnel (les mystères de l’édition…). Reste que
Ciaramella maîtrise son sujet et réalise une « préquelle » plutôt
habile, chaque chapitre commençant par la même scène, une jeune maman lisant à
ses deux fils (les futurs protagonistes de the
Cape, donc, si vous suivez) une lettre provenant du Viêt-Nam en plein
conflit, sur le théâtre des opérations duquel officie le capitaine Chase,
vaillant pilote à la tête d’une escouade chargée d’évacuer les soldats blessés
au sol. Les différentes connexions possibles avec les éléments constitutifs du
premier album sont cohérentes et permettent du coup de mieux se concentrer sur
le récit proprement dit.
Vu
le succès d’estime du premier opus, il était évident qu’on attendait celui-ci
au tournant. The Cape observait les
agissements de plus en plus déments d’un être déjà perturbé qui obtient un
pouvoir en cherchant à se raccrocher à ses souvenirs d’une enfance heureuse et
pleine de possibles. Or, contrairement à ce qu’allait devenir son fils Eric,
Chase est loin d’être ce genre de personne désaxée : il a la tête sur les
épaules et on voit dès les premières planches (pas de temps mort, l’escouade en
question se retrouve prise sous le feu ennemi et l’hélicoptère précipité au sol
en pleine jungle) qu’il est l’homme de la situation, celui sur lequel on peut
compter quand tout semble perdu. Il ne peut empêcher la mort de la plupart de
ses hommes mais il fera tout pour maintenir les derniers en vie. Officier
modèle, combatif mais pas inutilement borné, il devra puiser au plus profond de
lui-même les ressources nécessaires pour résister aux souffrances tant
psychologiques que physiques que lui fait subir le chef d’un camp militaire
viêt-cong. Ça aurait pu prendre le chemin du Pont de la rivière Kwaï, mais on est beaucoup plus dans Voyage au bout de l’enfer : Chase
devra mettre en balance ses principes, son honneur et sa vie – le genre de
choix qui vous brisent une âme. Vivre dans la honte ou mourir dignement :
devra-t-il se damner ?
C’est
à ce moment précis que survient l’élément fantastique. Trois fois rien, en
fait, presque ridicule : là où on espérait Predator (cet individu mystérieux qui observe la course-poursuite
entre les Viêts et les survivants du crash), on a droit à Beetlejuice ! J’exagère. Mais toujours est-il que, si la
filiation avec le premier album est rondement menée, la question des origines
du pouvoir se pose toujours – une fenêtre ouverte vers une pré-préquelle sans
doute… On pourra aussi regretter que les personnages soient dépeints un peu trop
grossièrement, sur un schéma proche du premier album, mais avec moins de
subtilité.
Quoi
qu’il en soit, Chase, torturé, brisé, humilié mais vivant devient soudain
capable de voler. Il pourrait s’enfuir : sa famille l’attend. Mais il
préfère revenir sur les lieux de son calvaire pour y prendre sa revanche. L’histoire
se répète… Nelson Daniel se voit chargé d’illustrer la croisade vengeresse de
Chase qui engendrera celle de son ennemi juré, jusqu’à un duel final intense.
Il s’en tire avec les honneurs grâce à un dessin dynamique, aux traits néanmoins
un peu confus (les visages ne sont pas tous reconnaissables) et dont l’encrage
sombre, s’il convient parfaitement aux séquences nocturnes, rend certaines
actions peu lisibles. Le découpage et les cadrages sont soignés et contribuent
à tenir le lecteur en haleine dans ce récit somme toute classique qui ne
cherche ni à expliquer, ni même à excuser mais expose les actes d’un homme
digne auquel « un grand pouvoir » ôtera toute responsabilité.
+
une préquelle cohérente
+
une équipe artistique performante
+
pas de temps mort
+
du sang et de la bidoche
+/-
l’élément fantastique réduit à sa portion congrue
-
une caractérisation des personnages un peu abrupte
-
des situations parfois peu lisibles
-
ni révolutionnaire, ni indispensable





