08 août 2014

the Cape 1969 : la vengeance venue du ciel

Visiblement, on ne change pas une équipe qui gagne.
Tiens, j’ai déjà dit ça ! Comme quoi, il est des intros réutilisables à l’infini…



Il y a quelque temps, the Cape avait pas mal secoué le monde du comic-book : nommé aux Eisner Awards, cette histoire prenant l’habituelle trame super-héroïque à rebours succédait à bon nombre de très bons scripts qui avaient contribué à enrichir un genre qu’on pouvait croire sclérosé. Sans les atermoiements psychanalytiques d’un Warren Ellis ou le foisonnement provocateur de Mark Millar, on obtenait un scénario solide, serré et prenant, concentré sur ses personnages et davantage sur l’usage qu’on pouvait faire d’un pouvoir plutôt que sur son origine – rien à voir avec la série TV de Tom Wheeler créée en 2011. Rédigé par Jason Ciaramella à partir d’une nouvelle de Joe Hill (oui, le digne fils de Stephen King et co-créateur de l’excellente série Locke & Key), le comic-book avait bon nombre de qualités sans chercher à révolutionner le genre (je vous invite à en lire un peu plus dans l’article de Neault). Rappelons uniquement qu’il évoquait la vengeance d’un homme brisé qui, en retrouvant la vieille cape avec laquelle il se déguisait lorsqu’il était enfant, se voit conférer la capacité de voler. Âpre et violent, the Cape méritait la plupart des louanges qui lui étaient faites tout en demeurant obscur sur certains points.

Le présent album s’attache à expliquer pourquoi (et comment) la fameuse « cape » avec laquelle jouait Eric était ainsi dotée de ce pouvoir. Et si Joe Hill est encore mentionné sur la première de couverture, il est encore moins impliqué dans le processus rédactionnel (les mystères de l’édition…). Reste que Ciaramella maîtrise son sujet et réalise une « préquelle » plutôt habile, chaque chapitre commençant par la même scène, une jeune maman lisant à ses deux fils (les futurs protagonistes de the Cape, donc, si vous suivez) une lettre provenant du Viêt-Nam en plein conflit, sur le théâtre des opérations duquel officie le capitaine Chase, vaillant pilote à la tête d’une escouade chargée d’évacuer les soldats blessés au sol. Les différentes connexions possibles avec les éléments constitutifs du premier album sont cohérentes et permettent du coup de mieux se concentrer sur le récit proprement dit.
Vu le succès d’estime du premier opus, il était évident qu’on attendait celui-ci au tournant. The Cape observait les agissements de plus en plus déments d’un être déjà perturbé qui obtient un pouvoir en cherchant à se raccrocher à ses souvenirs d’une enfance heureuse et pleine de possibles. Or, contrairement à ce qu’allait devenir son fils Eric, Chase est loin d’être ce genre de personne désaxée : il a la tête sur les épaules et on voit dès les premières planches (pas de temps mort, l’escouade en question se retrouve prise sous le feu ennemi et l’hélicoptère précipité au sol en pleine jungle) qu’il est l’homme de la situation, celui sur lequel on peut compter quand tout semble perdu. Il ne peut empêcher la mort de la plupart de ses hommes mais il fera tout pour maintenir les derniers en vie. Officier modèle, combatif mais pas inutilement borné, il devra puiser au plus profond de lui-même les ressources nécessaires pour résister aux souffrances tant psychologiques que physiques que lui fait subir le chef d’un camp militaire viêt-cong. Ça aurait pu prendre le chemin du Pont de la rivière Kwaï, mais on est beaucoup plus dans Voyage au bout de l’enfer : Chase devra mettre en balance ses principes, son honneur et sa vie – le genre de choix qui vous brisent une âme. Vivre dans la honte ou mourir dignement : devra-t-il se damner ?

C’est à ce moment précis que survient l’élément fantastique. Trois fois rien, en fait, presque ridicule : là où on espérait Predator (cet individu mystérieux qui observe la course-poursuite entre les Viêts et les survivants du crash), on a droit à Beetlejuice ! J’exagère. Mais toujours est-il que, si la filiation avec le premier album est rondement menée, la question des origines du pouvoir se pose toujours – une fenêtre ouverte vers une pré-préquelle sans doute… On pourra aussi regretter que les personnages soient dépeints un peu trop grossièrement, sur un schéma proche du premier album, mais avec moins de subtilité.

Quoi qu’il en soit, Chase, torturé, brisé, humilié mais vivant devient soudain capable de voler. Il pourrait s’enfuir : sa famille l’attend. Mais il préfère revenir sur les lieux de son calvaire pour y prendre sa revanche. L’histoire se répète… Nelson Daniel se voit chargé d’illustrer la croisade vengeresse de Chase qui engendrera celle de son ennemi juré, jusqu’à un duel final intense. Il s’en tire avec les honneurs grâce à un dessin dynamique, aux traits néanmoins un peu confus (les visages ne sont pas tous reconnaissables) et dont l’encrage sombre, s’il convient parfaitement aux séquences nocturnes, rend certaines actions peu lisibles. Le découpage et les cadrages sont soignés et contribuent à tenir le lecteur en haleine dans ce récit somme toute classique qui ne cherche ni à expliquer, ni même à excuser mais expose les actes d’un homme digne auquel « un grand pouvoir » ôtera toute responsabilité.



+ une préquelle cohérente 
+ une équipe artistique performante
+ pas de temps mort
+ du sang et de la bidoche
+/- l’élément fantastique réduit à sa portion congrue
- une caractérisation des personnages un peu abrupte
- des situations parfois peu lisibles
- ni révolutionnaire, ni indispensable