06 juillet 2010

Le Baron Rouge : Par-delà les lignes

Plus qu'une simple histoire d'aviateur, c'est une réflexion sur la guerre, magnifiquement mise en peinture, que propose Le Baron Rouge - Par-delà les lignes, un graphic novel de la gamme Vertigo.

Hans von Hammer était le plus grand as de la première guerre mondiale. Dans le ciel, il a donné la mort et vu ses frères périr. Aujourd'hui, au crépuscule de sa vie, en 1969, il est interrogé, dans une chambre d'hôpital, par un journaliste américain.
Très vite, celui que l'on surnomme le Baron Rouge comprend que l'homme qui se tient en face de lui est un soldat. Ils ne portaient pas les mêmes uniformes, n'ont pas combattu le même ennemi, mais tout deux ont connu les mêmes sentiments. La révolte, la peine, la honte et cette envie de survivre qui fait ce que ceux de l'arrière appellent les "héros" et qui, en fait, se résume bien souvent à être capable du pire.
Les deux vétérans se livrent. L'aristocrate prussien et le petit américain se rapprochent. Pendant quelques temps, ils se retrouvent là-bas. Là où la guerre les a changé. Le ciel froid au-dessus des tranchées pour l'un, la noirceur des tunnels vietnamiens pour l'autre.
Mais cherchent-ils vraiment la rédemption ou simplement, une dernière fois, le regard amical et résigné d'un frère d'armes ?

Attention, si comme moi vous vous jetez sur cet ouvrage par passion de l'aviation, autant l'avouer tout de suite, il ne s'agit pas réellement d'un récit sur les combats aériens de la première guerre mondiale. George Pratt, qui signe ici scénario et dessin, nous conte en fait une histoire bien plus profonde et universelle puisqu'il va, au travers de ces deux personnages fracassés par la guerre, tenter de nous faire partager un peu de ce qui fait l'horreur des combats et la grandeur des soldats.
Là où d'autres partent souvent dans la facilité, Pratt va démontrer une maîtrise et une aisance peu communes. Car s'il condamne bien les effets de la guerre, il n'en ignore pas son inexorabilité et se garde bien de porter un jugement sur ceux qui la font. Le choix des personnages est également très habile. Un vieillard, devenue une légende vivante, et un type banal, ancien "tunnel rat"*, se remettant difficilement de ce qu'il a dû vivre, voilà un duo qui fonctionne parfaitement et montre clairement la persistance, à travers les âges, des mêmes dilemmes insolubles.

Graphiquement, il est peu de dire que la réussite est complète. Les peintures de Pratt sont d'une rare beauté et transcendent complètement le récit. Que ce soit la valse chaotique des Fokker et autres Spad ou le regard lourd et halluciné des protagonistes, tout frappe juste. Même les charniers ou le gaz moutarde poussé par un vent mortel sont retranscrits avec une force évocatrice brute mais absolument pas voyeuriste. L'esprit seul est touché, alors que les yeux sont épargnés.
Cette même pudeur, on la retrouve aussi dans les textes et la volonté de l'auteur de ne pas tomber dans les stéréotypes. Si certaines lâchetés ne sont pas passées sous silence, d'autres moments, plus nobles, viennent apporter une nuance nécessaire au propos. Plus qu'une condamnation de principe de la guerre, ce sont ses absurdités qui sont mises en avant. Un homme peut ainsi, par pur instinct de survie, précipiter la mort d'un de ses compagnons alors que, dans une situation où sa vie n'est pas directement menacée, il portera secours à un ennemi blessé. Dans le même genre, Pratt ne pouvait évidemment pas passer sur les fraternisations ayant eu lieu entre anglais et allemands pendant la première guerre mondiale (scènes bien réelles que j'avais déjà évoquées dans cet article).
Au final, c'est avec une grande douceur que l'on est amené à considérer avec indulgence des hommes perdus dans les bourrasques de situations que personne ne devrait avoir à vivre mais qui reviennent, pourtant, régulièrement. L'artiste pousse le bon goût jusqu'à offrir un final qui n'apporte pas de solution, juste un constat amer et quelques lueurs d'espoir mêlées au goût salé des larmes.

Une prouesse, tant sur le plan technique que pour la lucidité et la retenue du fond.

* Les "rats de tunnel" étaient des soldats chargés, pendant la guerre du Vietnam, de nettoyer les galeries souterraines utilisées par le viêt-cong. L'obscurité, le peu d'espace pour se mouvoir, les pièges, l'odeur des cadavres ou encore la déflagration des armes (terribles dans un lieu aussi confiné) ont eu des effets psychologiques dévastateurs sur ceux qui, par miracle, ont survécu à ce genre d'épreuve. L'équipement standard du tunnel rat était constitué d'un .45 et... d'une lampe-torche.

ps : il semble que blogspot ait en ce moment quelques problèmes avec les commentaires, désolé donc pour le retard d'affichage ou la perte éventuelle de ces derniers.