09 juin 2010

Captain America : Theater of War

La mini-série Captain America : Théâtre de Guerre sort aujourd'hui en librairie. Une belle façon de revenir sur un personnage et un symbole parfois mal compris.

6 juin 1944. Omaha beach. La mer est couverte de navires. Des barges foncent vers la plage et les positions allemandes. Parmi les soldats, un grand type, bizarrement vêtu, est présent. Il porte un bouclier étoilé. Il est l'âme de l'Amérique...
Contrairement à Cap, le première classe Bobby Shaw, de Pasadena, Texas, n'en mène pas large. Ses mains tremblent, son ventre se tord, son regard affolé tente de trouver un abri au milieu des explosions et de la mitraille. La mer se teinte de rouge, le sable devient poisseux de sang. Et puis il y a les cris de ceux qui agonisent et qui réalisent qu'ils vont mourir loin de chez eux, sur un petit coin de plage normande.
Des années plus tard, sur d'autres théâtres d'opération, d'autres hommes connaissent les mêmes peurs, les mêmes doutes, les mêmes drames. Du World Trade Center à Bagdad, de la guerre d'indépendance au Vietnam, une ombre plane sur ceux qui meurent...

Voici donc quatre épisodes, hors continuité, qui reviennent sur Captain America ou plutôt ce qu'il symbolise. Le scénario est de Paul Jenkins (Révélations, Civil War : Front Line, Penance : Relentless), les dessins de Gary Erskine, John McCrea, Fernando Blanco et Elia Bonetti.
La progression dramatique est très habilement menée par l'auteur qui, petit à petit, va faire monter l'intensité du récit. La première partie, peut-être la moins réussie, nous montre le sacrifice d'un soldat qui, de lâche, se révèle subitement un héros. La deuxième partie, toujours pendant la seconde guerre mondiale, est plus subtile et évite de considérer les Allemands de manière trop manichéenne. Une façon aussi de montrer cet étrange sentiment de fraternité qui, parfois, peut s'emparer des combattants, même lorsqu'ils sont dans des camps opposés (l'un des plus célèbres exemples reste sans doute celui de Noël 1914, où soldats anglais et allemands entonnèrent ensemble des chants et échangèrent même des... cadeaux, les premiers amenant cigarettes et pudding, les seconds des fûts de bière !).
Le troisième chapitre se révèle extrêmement émouvant puisqu'il dévoile la lutte d'un vétéran de la guerre d'Irak, amputé des deux jambes et d'un bras. Entre la colère, le découragement et les efforts inhumains pour maîtriser ses prothèses, le soldat aura même le temps d'évoquer ses compagnons moins "chanceux" qui, revenant indemnes, se retrouvent parfois devant le dilemme de choisir entre le chômage et un deuxième ticket pour le Moyen Orient.

La dernière partie, sans doute la plus belle, ne montre pas réellement Cap en action mais tente d'expliquer ce qu'il a toujours représenté : non un instrument de propagande gouvernementale mais bien l'incarnation d'idéaux universels. A travers un poème, décliné dans de graves circonstances tout au long de diverses époques, Jenkins nous emmène sur les champs de bataille de la guerre d'indépendance, il nous montre les charniers de la guerre de Sécession, les Ardennes, glacées, de l'hiver 1944, ou encore l'immense courage de ces pompiers qui, un matin de septembre 2001, se mirent à escalader les tours du World Trade Center pour porter secours à des gens qu'ils allaient finalement accompagner dans la tombe.
Le scénariste n'est cependant pas dupe et ne considère pas les Etats-Unis comme un pays parfait. Il nous laisse entrevoir notamment un Cap impuissant devant un GI se suicidant dans l'enfer vert du Vietnam. Et, peut-être l'image la plus forte de l'ouvrage, un Captain America marchant au milieu d'une manifestation en faveur du pasteur Martin Luther King. Seul blanc parmi une foule de militants pacifiques réclamant des droits qui n'ont que trop tardés...

L'aspect graphique suit la même progression. Après deux premiers épisodes corrects, les deux suivants apparaissent bien plus maîtrisés et spectaculaires.
L'ensemble, après un début un peu poussif, se révèle un brillant hommage à l'âme d'un pays fondé par des aventuriers, des parias, des immigrés, des laissés-pour-compte, et à l'esprit de courage et d'abnégation qui les a si souvent caractérisés à travers les siècles.

Un Jenkins fort inspiré pour une belle mise au point sur un personnage phare.



ps : Je vous signale une interview de Jérémy Manesse sur le blog de Biaze.
Bien sûr, je ne suis pas d'accord avec certains propos, notamment lorsque Jérémy explique qu'aucun éditeur ne pourrait faire mieux que Panini à volume de publication égal. L'exemple pris dans l'entretien étant celui de Milady, il faut savoir qu'il s'agit en fait d'un label de Bragelonne. Cette maison d'édition sortant tous les mois de nombreux romans, en volume de texte traduit, elle publie donc déjà plus - et mieux - que Panini. L'on a en tout cas jamais vu chez cet éditeur de charabia du genre de celui que l'on a encore pu découvrir récemment dans le dernier X-Men Extra.
Ce seul exemple montre qu'il s'agit tout de même d'un peu plus que de faire un "one-man-show autour d'une faute de frappe". Ceci dit, vous pourrez me retrouver à la rentrée, au Point Virgule, dans un spectacle intitulé "Les parenthèses étaient fermées de l'intérieur". ;o)