07 mai 2012

Frank Miller's Holy Terror

Coup d'oeil aujourd'hui sur un comic en VO avec Holy Terror, une oeuvre qui a déjà fait couler beaucoup d'encre.

Dans Empire City, le Fixer poursuit une habile voleuse qui saute de toit en toit. Lorsqu'il la rattrape, ils commencent par se battre puis en viennent à céder à une violente et instinctive pulsion amoureuse. C'est à ce moment que la première explosion a lieu.
L'Amérique est attaquée.
Partout, des fanatiques sont prêts à continuer à massacrer.
Pendant que les gravats s'amoncellent, la liste des victimes augmente...
Pour le héros d'Empire City, il est temps de riposter. Par tous les moyens.

Comme souvent, Frank Miller (Daredevil, Batman : Year One, Eisner/Miller) n'a pas laissé indifférent avec son Holy Terror, dont il signe bien sûr scénario et dessins. L'on n'aura guère de mal à reconnaître, parmi les personnages, des sortes de clones de Batman, Catwoman ou encore Jim Gordon (avec d'ailleurs, pour l'anecdote, une scène d'ouverture très proche de celle qui fit scandale lors du relaunch de la série Catwoman). Une filiation qui s'explique par le fait que le projet, à la base, était destiné à DC et se devait de mettre en scène le justicier de Gotham.
Le récit est finalement sorti chez Legendary, dans un format à l'italienne.

Il me semble intéressant de dissocier d'emblée le fond de l'ouvrage de sa forme. Commençons par ce que Miller lui-même a qualifié de "propagande". Difficile en réalité de trouver un sens politique à cette histoire, si ce n'est la bien évidente condamnation du terrorisme (et en l'espèce, du terrorisme islamique). Le propos est loin d'être aussi violent que l'on aurait pu l'imaginer, si l'on excepte une scène de torture relativement soft (si tant est que la torture puisse l'être !) en comparaison de ce que l'on a déjà pu voir dans des comics signés Ennis ou Millar par exemple.
Miller se garde bien ensuite - mais il est trop intelligent pour que l'on ait pu s'attendre à autre chose - de dénoncer une communauté, notamment en présentant des victimes de toutes religions ou origines. Le reste se limite finalement à du tabassage de "méchants", ce qui est tout de même courant dans les comics super-héroïques.
Malgré cela, certains ont vu dans Holy Terror une oeuvre odieuse, voire raciste. Sans doute les mêmes qui ont pensé déjà, avec une grande "lucidité", que 300 était une ode au fascisme. Et encore, pour 300, une méconnaissance du monde antique pouvait éventuellement rendre choquants certains comportements, mais ici, que certains s'indignent du sort réservé à des terroristes (dans une fiction, rappelons-le) est tout de même étrange. L'on a même pu voir, dans les commentaires d'un site de vente en ligne très connu, une personne critiquer le fait que Miller caricaturait les terroristes, le même intervenant faisant un parallèle d'une rare bêtise en affirmant ensuite que "cette caricature revient à dire que tous les allemands étaient des SS". Il y aurait donc de "bons" terroristes ? Evidemment, l'on se rend compte que certaines personnes, volontairement ou non, remplacent "terroristes" par "musulmans" afin de pouvoir charger, arguments bateau en tête, sur Miller.

Une charge fort malhonnête intellectuellement. A moins d'avouer clairement que, sous prétexte que les terroristes d'Al Qaeda sont musulmans, les auteurs ne peuvent les évoquer. C'est faire peu de cas de leur intelligence et de celle des lecteurs. Tous les allemands n'étaient évidemment pas nazis, mais personne ne s'offusque qu'aujourd'hui encore, des nazis à l'accent germanique prononcé soient des ennemis récurrents de certains héros. Les musulmans, et les arabes en général, ne sont évidemment pas des criminels dans leur grande majorité, chacun le sait et personne n'aura l'idée saugrenue de tirer une généralité à partir d'une BD qui met en scène des fanatiques.
Cette différence de traitement, qui fait que certains hurlent au génie lorsque Moore, dans V pour Vendetta, justifie le terrorisme et la torture au service de l'anarchie, alors que Miller se prend une volée de bois vert en exprimant son rejet (et même sa haine) des meurtriers qui, comme il le dit, ont assassiné des milliers de ses voisins, semble tout de même très malsaine. Et dangereuse pour la liberté des auteurs.

D'autres encore, comme Grant Morrison, ont critiqué l'idée même de faire s'affronter un héros de fiction et des terroristes, bien réels, issus de la mouvance de Ben Laden. Le scénariste va même jusqu'à prétendre que c'est un peu comme si l'on faisait un "Ben Laden vs King Kong". Mauvaise foi ou méconnaissance totale des comics historiques qui, dès l'âge d'or, montraient Superman ou Captain America en train de casser de l'allemand ou même de botter le cul de Hitler en personne (cf cette chronique).
Il ne s'agit évidemment pas de tourner en ridicule des évènements dramatiques, encore frais d'ailleurs, mais la fiction, depuis toujours, puise ses racines dans le réel, avec plus ou moins de bonheur. Là encore, difficile de faire une liste de sujets "autorisés" ou non.

Mais venons-en à la forme. Car en réalité, au lieu d'être un brûlot polémique, Holly Terror est tout simplement un... mauvais comic. Ou, au moins, clairement pas un chef-d'oeuvre.
L'on retrouve pourtant le côté brut et expressif du graphisme de Miller, et certaines techniques narratives, comme les portraits des victimes, se prolongeant sur une double page de petites cases vides, sont pour le moins audacieuses. Malheureusement, l'ensemble reste trop froid, trop stylisé, pour émouvoir réellement. Là où un Straczynski, dans un numéro spécial d'Amazing Spider-Man, nous offrait un texte poignant, plein de retenue, Miller passe à côté de cet aspect.
De même, contrairement à un Call of Duty, qui prenait le parti de rendre hommage aux véritables héros du 11 septembre, Miller choisit de mettre en scène des encapés, peu charismatiques en comparaison de leur version DC.
Quant aux fameux terroristes, là encore, Miller peine à leur donner une consistance. Basiques, à la limite du grotesque, ils ressemblent à des méchants en carton, croqués à la va-vite pour tapisser le décor d'une mauvaise pièce.

Pas vraiment de propos politique, un trait certes puissant mais froid et des protagonistes peu crédibles, cela donne forcément un comic peu enthousiasmant et même franchement désappointant pour un auteur de la trempe de Miller. L'ouvrage n'est pas décevant à cause des idées qu'il véhicule (la seule étant en fait un propos anti-terroriste que l'on peut difficilement condamner), mais tout simplement parce qu'il n'est pas à la hauteur du sujet.
Peut-être Miller, on le sait, très touché par les attaques du 11 septembre (on le serait à moins), n'avait-il pas le recul nécessaire pour tirer de sa souffrance, légitime, autre chose que ce récit, finalement sans panache.

A lire par pure curiosité.