20 mars 2014

le Punisher : Au commencement...




En rédigeant cette chronique sur le beau Marvel Deluxe que je viens de refermer, je m’aperçois qu’en fait je n’avais pas lu grand-chose du Punisher, du moins dans sa série, en dehors de quelques one-shots dispensés au compte-gouttes dans certains magazines et des épisodes récents liés à Dark Avengers (le cycle FrankenCastle, assez jouissif au début). Pourtant, j’étais familier du personnage, sans doute à cause du fait qu’il s’est souvent retrouvé dans les basques des super-héros « mainstream », les aidant à sa manière, quand et comme ça l’arrangeait (Spider-Man en a fait les frais plus qu’à son tour). Allié précieux mais vite encombrant, sa hargne, ses méthodes expéditives, sa résistance impressionnante et ses contacts ont permis aux héros traditionnels de s’en sortir plus d’une fois, quand bien même il se soit retrouvé régulièrement du mauvais côté de la légalité : ce qui n’embarrassera pas vraiment un Wolverine a fait tiquer DareDevil ou Peter Parker, voire Captain America.
Au commencement… était donc pour moi l’occasion de me plonger dans les origines de ce personnage singulier, remis sur le devant de la scène à l’occasion des récents events Marvel (de Civil War à Secret Invasion) avant de se retrouver inextricablement lié au fils de Logan, qui en a fait de la chair à pâté dans un duel délicieusement violent. Mais c’est surtout les noms de Garth Ennis et Darick Robertson (c'est-à-dire les créateurs de the Boys) qui ont achevé de me décider : après tout, un Marvel Deluxe n’est pas donné, même s’il fait joli sur une étagère.

Le précieux volume, donc, est constitué de trois parties, toutes écrites par Ennis.
On a d’abord droit à la mini-série Punisher : Born, se situant exclusivement au Viêt-Nam, fin octobre 1971. Le conflit vit ses dernières heures, la guerre est devenue complètement impopulaire et davantage un fardeau pour le gouvernement US, qui ne sait pas comment s’en tirer sans honte et pertes considérables. Dans cet incroyable merdier, le capitaine Frank Castle se fait remarquer par les résultats exceptionnels qu’il obtient dans un milieu pourtant résolument hostile : ses supérieurs las se reposent sur son implacable volonté d’en découdre, qui vire déjà à l’obsession, ses hommes le craignent  pour ses prises de risques et l’admirent pour son dévouement à leur survie.


Même si ce conflit bouffe l’Amérique de l’intérieur, divise ses villes, jette le discrédit sur ses chefs, on ne peut pas perdre. Car lorsque les braves petits guerriers nous mettront dehors et que nous n’aurons plus les tripes de poursuivre cette guerre ubuesque, personne en Asie ou ailleurs ne pourra regarder ce qui reste du Viêt-Nam sans penser qu’il ne fait pas bon jouer au con avec les Américains.

Sous le regard des plus jeunes de ses subalternes (dont quelques-uns ont encore assez de lucidité pour jeter un regard amer sur le conflit), Castle est en train de livrer un combat que le haut-commandement ne veut plus justifier. Déjà, un démon est tapi dans l’ombre de sa conscience ; déjà, l’enfer l’appelle. Ennis raconte la lente et progressive mais implacable damnation de Castle en utilisant assez adroitement les codes des films de guerre déviants (on n’est jamais loin de Platoon), ne nous épargnant aucune des turpitudes auxquelles se livrent des soldats désœuvrés, bien aidé par un Robertson s’en donnant à cœur joie dans la tripaille et la violence viscérale. Le concept est osé : le Punisher n’est pas né au moment de la mort de sa famille, mais Frank Castle avait déjà entamé au front la métamorphose qui ferait de lui une machine de mort.  Fidèle à ses habitudes, l’auteur parsème la descente aux enfers de Castle de propos acerbes sur la politique et achève de donner une couleur nihiliste au récit, dans une ambiance de fin du monde.

On a ensuite droit à l’arc the Beginning qui occupe les 6 premiers épisodes de la série Punisher : Max. Exit Robertson, c’est LaRosa qui prend les pinceaux. Le Punisher est désormais une cible, une course-poursuite entre les Fédéraux et la Mafia s’est engagée pour le capturer, dans laquelle l’intervention de Micro-chip, ex-fidèle assistant de Castle, s’avèrera décisive. Pour Ennis, pas de demi-mesure : l’ancien (et seul) ami va le trahir, mais pour le livrer à qui ? Et pourquoi ? Passons sur l’encrage peu agréable, qui a le mérite de conférer à l’ensemble un ton perpétuellement crépusculaire, et concentrons-nous sur un récit complexe, mené en parallèle avec des personnages troubles au langage ordurier. Pas facile à suivre, mais le ton est souvent jubilatoire, la violence omniprésente et on attend impatiemment le moment où Castle passera du statut de victime à celui de chasseur (parce que c’est le Punisher, tiens !). Le découpage en épisodes a tendance à hacher un peu le récit, qui n’est pas aisé à suivre, mais le chapitre final vaut son pesant de bastos et d’hémoglobine.

Avec les huiles, on se fait toujours poignarder dans le dos. On mène les guerres qu’ils alimentent, on tue les monstres qu’ils créent. On cane pendant qu’ils se sucrent.

Reste the Cell, un numéro spécial datant de 2005, qui commence par une présentation pleine de morgue de 5 parmi les mafieux les plus tordus qui soient, vivant comme des princes dans un pénitencier où les trafics sont permanents et la corruption généralisée. Jusqu’à ce qu’arrive le Punisher, qui raconte son histoire : on apprend donc qu’il s’est lui-même livré afin d’accomplir une mission dont on ne comprendra les tenants et aboutissants qu’à la toute fin. Dense, sombre, brutal, le récit est maîtrisé de bout en bout, avec un découpage très cinématographique. Bien que constamment maltraité, Castle y apparaît plus sûr de lui, droit dans ses bottes, impressionnant de résistance et de charisme. Bien que le finale soit attendu, le mystère sur les motivations profondes du Punisher peut en surprendre plus d’un. Ennis, totalement dans son élément, n’épargne personne : un pénitencier s’avère chez lui la pire concentration de perversité, de sadisme et de toutes sortes de déviances qui soit – et les membres de l’administration pénitentiaire ne sont pas les plus innocents.
3 histoires glauques magnifiées par la morgue, l’acuité et la virulence d’un Garth Ennis maître de son sujet. Ca se déguste, mais non sans quelques grimaces de dégoût. Ajoutons à cela une sélection de superbes couvertures de Bradstreet et Walkuski, dans deux genres presque opposés mais somptueux. 

+ quelle classe, ce Punisher !
+ des révélations et des parti-pris intéressants sur son passé
+ du sang, des tripes et de la cervelle
+ comment se débarrasser d’un supérieur obtus, en 1 leçon
- le prix ?
-  parfois confus (the Beginning)