15 mars 2014

Uncanny X-Men : Le Phénix Noir (collection Hachette)

Point complet sur la réédition de la saga du Phénix Noir, tirée de la série Uncanny X-Men.

La particularité de la collection Marvel Comics récemment lancée par Hachette (cf. cet article) réside essentiellement dans le fait d'avoir sélectionné des sagas récentes, publiées dans les années 2000 ou à la fin des années 90. Il y a toutefois quelques exceptions, comme le numéro qui nous intéresse aujourd'hui et qui se situe au tout début des années 80. Ce volume n'est donc pas représentatif de ce que l'on pourra découvrir par la suite, mais il est révélateur de certains points, positifs et négatifs, qu'il semble utile d'évoquer.
Voyons tout d'abord brièvement l'histoire, plutôt connue.
Jean Grey est investie de la puissance du Phénix, une entité qu'elle parvient à peine à contrôler. Après diverses intrigues impliquant le Club des Damnés, notre gentille Jean se tape un trip cosmique, butant dans la foulée la pacifique populace d'une lointaine planète et s'attirant ainsi les foudres des Sh'iars et de quelques autres races extraterrestres. Cyclope et les autres mutants vont devoir défendre l'amie qu'ils connaissaient, tout en s'interrogeant sur la menace qu'elle abrite maintenant...

Cette saga, écrite et dessinée par le tandem Chris Claremont & John Byrne, est souvent qualifiée de "culte", pire encore, Marco Lupoi, imperator paninien, nous clame en introduction qu'il s'agit même peut-être de "la plus grande saga jamais racontée au sein d'un comic book". Toujours le sens de la mesure chez Panini. Alors, disons-le tout net, si c'était vrai, si c'était là le dessus du panier de la BD américaine, je n'en lirais pas. Parce que bien qu'il y ait des éléments sympathiques dans cette histoire, elle est également plombée par de nombreux défauts, certains liés au temps, d'autres aux auteurs ou encore à la VF, misérable.
Commençons par le temps, que l'on peut aisément condamner sans fâcher personne.
Depuis 1980, de l'encre a passé sur les planches, et ça se voit, tant au niveau de la colorisation que de la narration. L'ensemble est tout de même très daté, même si les dessins en eux-mêmes n'ont rien de désagréable. Le papier glacé ne fait aucun cadeau aux couleurs flashy, et nos yeux de lecteurs du 21ème siècle n'en font guère plus à la manière verbeuse et emphatique de "raconter" l'action. 
Voilà pour les douces mais inexorables blessures des Horloges.

Même en leur temps, Claremont et Byrne n'ont pas eu que des coups de génie, loin de là. Certaines scènes relèvent de la maladresse pure, comme lorsque les auteurs doivent faire passer des infos aux lecteurs et qu'ils se servent alors de Cyclope pour apprendre aux autres personnages ce qu'ils savent déjà. Pour un conteur, c'est techniquement la pire manière de procéder. C'est un détail, certes, mais qui saute aux yeux et évacue toute prétention au chef-d'œuvre.
Le scénario souffre également de longueurs, notamment dans les combats, rarement épiques, même contre la Garde Impériale. Fort heureusement, l'on trouve aussi des éléments intéressants, notamment l'aspect métaphysique du Phénix, un début de conflit entre Xavier et Summers, le dilemme moral des X-Men ou le refus de céder à la rédemption, synonyme de trop facile happy end, mais bien souvent, les bonnes idées restent à l'état embryonnaire. Ainsi, du choc psychologique résultant, pour Jean, du fait d'être responsable de milliards de morts, l'on ne sait presque rien. L'énormité du fait est complètement disproportionnée par rapport à son traitement, bien trop rapide et superficiel.

Enfin, après le Temps et les auteurs, il reste la traduction. De Coulomb.
Toutefois, avant de prélever des preuves coupables sur le texte, je voudrais préciser une chose. Cette traductrice, qui a certes un... style particulier, n'est à mon sens pas la première responsable du désastre, et c'est bien Panini, qui a validé ce ramassis de conneries, qui se doit d'être mis en cause. Ce sont les responsables éditoriaux qui doivent avoir honte de leur impéritie, pas une femme seule qu'il serait trop pratique de désigner comme la parfaite coupable. 
Ceci dit, voyons d'un peu plus près la fameuse VF.
Tout d'abord, c'est blindé de fautes en tout genre : accords hasardeux, mauvaise concordance des temps, ponctuation absurde, absence des adverbes de négation (ce qui donne, notamment à Wolverine, l'aspect d'un parfait abruti, cf. l'effet d'association expliqué dans cette chronique), presque tout y passe. Au niveau de la dégradation volontaire du texte et de l'élision sauvage, on a par exemple un très joli "peut-être" transformé en "p't'êt'". Trois apostrophes seulement ? Peut mieux faire.
Le pire, c'est cette zone étrange, ce no man's land littéraire où Panini nous convie si souvent, qui transforme un propos pourtant simple en un mauvais assemblage de mots, déposés presque au hasard dans la phrase : "Que ça arrête !", "Vous êtes eux ?", "Tu t'enfiles dans une impasse.", "Elle a fait tout cela comme en se jouant.", "La peur, c'est normal, le tout est de pas y céder, Cyclope m'a dit.", "J'ai assumé ma forme d'acier organique...", etc.
Je passe sur un "quant" employé à la place de "quand" ou encore sur le fait que Kitty Pryde soit considérée à un moment comme un homme. Et le tout est bien entendu saupoudré des expressions typiquement "coulombiennes", du style "les gonzes", "la môme Pryde", "fortiche", "rachtèque"... on s'attend à chaque page à voir surgir Edith Piaf au bras de Jean Gabin. 
Bref, l'ensemble du texte est d'une nullité crasse.

Du coup, sans remettre en cause la qualité de la collection Hachette, le fait que les anciennes traductions paniniennes soient reprises sans les corriger de A à Z quelques aménagements laisse un petit goût d'amateurisme dans le portefeuille. 
Il y a tout de même de bonnes surprises. Le nombre de pages est plus important pour ce deuxième volume (qui contient les Uncanny X-Men #129 à #137) et, malgré cela, des bonus sont encore présents : deux pages de présentations des personnages (pouvoirs, noms, plus quelques petites infos secondaires) ainsi que trois pages sur les auteurs (parsemées d'anecdotes éditoriales). On peut également signaler la présence d'une cover bonus, par Ross (en plus de celles des épisodes originaux) et, bien entendu, le récit est introduit par un point sur la situation.
Si vous avez opté pour l'abonnement, le troisième volume (Iron Man : Extremis) est offert (et accompagné de cadeaux ; un mug et un DVD).

Une saga qui a vieilli et qui subit en plus les affres des approximations paniniennes.
Le travail propre à Hachette reste tout à fait correct.

+ saga "historique"
+ un style graphique qui conserve son charme
+ des bonus sympathiques
+ petit prix
- une narration lourdingue, typique de l'époque
- colorisation criarde
- de bonnes idées peu développées
- une VF d'un amateurisme désespérant