10 août 2014

Correcteur : maintenance et artisanat

Petit sujet sur une activité méconnue du grand public mais essentielle dans le processus éditorial : celle de correcteur.

En général, si vous dites à quelqu’un que vous êtes correcteur, vous êtes automatiquement catalogué comme « bon en français », ce qui, dans l’esprit des gens, veut dire en gros que vous êtes capable d’écrire des mots compliqués. Une sorte de Larousse ambulant quoi.
Pourtant, malgré ce que l’on pourrait croire, les connaissances orthographiques n’ont rien à voir avec le véritable travail d’un correcteur. Si cela se limitait à ça, n’importe qui, avec un bon dictionnaire, pourrait remplir cette fonction.
Bien sûr, ne pas avoir à vérifier un mot sur deux permet d’aller plus vite, mais l’essentiel n’est pas là.

Et pour comprendre ce qui est essentiel dans ce travail, il faut aussi comprendre comment se construit la langue écrite, à grande échelle.
Là encore, contrairement à ce que l’on pourrait croire, il n’existe pas de « bible » officielle du français correct. Même des ouvrages épais et sérieux, comme le Grevisse, se contentent, lorsqu’ils abordent un cas complexe, de donner une tendance puis de lister immédiatement des contre-exemples.
Et cela pour une raison simple : la langue n’est pas basée sur les ouvrages techniques, c’est même exactement l’inverse, ce sont les ouvrages techniques qui se basent sur l’usage.
Un usage mouvant puisqu’il s’agit (pour l’instant encore) d’une langue vivante.

Alors, quand on parle « d’usage », il faut bien comprendre que les mecs ne vont pas traîner dans le bistrot du coin pour dénicher la dernière tournure de phrase à la mode. Il s’agit d’un usage écrit, constaté dans les publications littéraires.
D’où l’importance de ne pas imprimer n’importe quoi : les Livres sont l’unique et commune source où vont s’abreuver locuteurs et techniciens.
Ainsi, plus un usage va dégrader une forme, plus la forme sera admise, sans considération pour sa logique ou sa pertinence.
Et peu importe les prétendues réformes décidées par les « autorités », elles n’ont en général pas d’impact et font plus de mal que de bien (j’en veux pour preuve la réforme de l’orthographe de 1990, non approuvée par l’Académie Française, et qui ne s’est jamais imposée dans l’usage… il faut dire que pour une réforme qui se voulait « simplifier » la langue, elle ne faisait pas franchement preuve de bon sens).

C’est dans ce no man’s land étrange, mais passionnant, que le véritable travail du correcteur s’effectue.
Lire beaucoup, écrire soi-même et s’interroger sur certains processus techniques liés à l’écriture sont des plus qui peuvent aider. Car, bien que cela consiste aussi en cela, il ne s’agit pas de simplement rajouter un « s » à un participe passé ou de changer la place d’une virgule, mais bien d’intervenir parfois de manière subtile sur un texte, quitte à remanier des phrases entières si besoin est. Mais avec également le souci de ne pas trahir l’essentiel de ce que l’auteur voulait dire à l’origine.

Dans le cas particulier des comics (j’ai travaillé notamment sur des séries telles que Batman, Superman, Green Lantern, Wonder Woman, Justice LeagueGreen Arrow, Catwoman, Swamp Thing, Batwoman, Nightwing, Animal Man, Fables, Scalped, Sandman, DMZ, Losers, Top 10, American Vampire, 100 Bullets, Neonomicon, Transmetropolitan, HellblazerKingdom ComePower Girl…), nous avons affaire à un texte en anglais qui est adapté en français. Le traducteur effectue ainsi l’essentiel de la « trahison ». Rien évidemment de péjoratif dans ce terme, il s’agit simplement de prendre conscience qu’une VF, même très bonne, reste une adaptation. Basée sur des choix arbitraires.
Une même œuvre, donnée à cent traducteurs différents, connaîtra cent versions. C’est normal, il ne s’agit pas de mot-à-mot mais de rendre l’essentiel d’une idée, d’une ambiance. Avec parfois des références culturelles différentes qu’il convient de transposer (ou d’expliquer dans une note de bas de page si l’on veut coller au plus près du texte original).
Lorsque le correcteur intervient ensuite, il doit éliminer les erreurs mais aussi les points de « friction », ce qui est désagréable à la lecture.
Mais la gomme se manie avec prudence.

En effet, le pire serait de casser un effet voulu en s’imaginant qu’il s’agit d’une maladresse. Il est donc utile aussi, lorsque l’on intervient sur une traduction, de connaître un peu la langue d’origine, ne serait-ce que pour dénicher immédiatement les erreurs grossières. Les exemples ne manquent d’ailleurs pas.
Dans un recueil de nouvelles policières (commenté par Maurice Rouleau sur son site), l’on a ainsi pu voir un personnage se proclamer « aussi froid qu’un concombre ». Difficile de comprendre quelque chose si l’on ne connait pas l’expression anglaise (qui signifie « être d’un calme olympien », ou « rester maître de soi »). Dans cet article de L’Express, un lecteur rapporte le cas de whisky agrémenté « d’eau à ressort » (pour « spring water » !!). Et j’avais moi-même évoqué les steaks « medium » dans Dôme (en français, on a l’impression que c’est une taille, alors qu’il s’agit de la cuisson).
Le mot-à-mot réserve bien des surprises.

Il est également utile, si ce n’est indispensable, de connaître l’univers auquel l’on s’attaque.
C’est vrai pour les mondes riches et foisonnants que développent les grands éditeurs de comics (mieux vaut ne pas confondre les personnages et être capable de repérer d’éventuelles confusions), mais ça l’est aussi pour des classiques de la littérature. Je vous invite d’ailleurs à lire cet article, instructif, sur l’Intégrale des Sherlock Holmes publiée par Le Masque. Loin de moi l’idée d’en rajouter dans le jet de tomates, mais il est évident que cette nouvelle édition est loin d’être parfaite et ne semble pas contenter les fans les plus érudits.

Pour prendre un exemple concret de travail qui s'écarte de la correction courante, j’ai eu à intervenir sur une BD traitant du conflit (ou des conflits, devrais-je dire) ougandais. Le thème ne me passionnait guère, mais j’estime que mon degré d’implication doit être constant, quelle que soit l’histoire sur laquelle je suis amené à travailler. A un moment, sur un journal, posé à l’envers sur une table, j’ai l’impression qu’il y a une erreur. Le sigle d’une faction ne me semble pas correct par rapport à la logique du récit. Misère ! Etant donné que je ne connais évidemment rien à la politique intérieure ougandaise, me voilà en train de faire des recherches sur le sujet. Et vu le peu de crédibilité des sources sur le net, je suis obligé d’en trouver plusieurs qui recoupent l’information que je recherche.
Cela m’a pris un temps fou. Pour un simple sigle, même pas dans le texte, que personne n’allait probablement remarquer. J’étais tout de même content, non d’avoir déniché la petite erreur cachée, mais d’avoir été jusqu’au bout de mon doute.

C’est toujours quand ça se complique que cela devient vraiment intéressant. Remplacer un futur de l’indicatif par un conditionnel présent, ou supprimer une virgule qui n’a rien à faire là, ne procure aucun plaisir, c’est là une routine sans saveur. Mais quand l’on découvre un mot dont on ignore même le sens, lorsque l’on aborde un domaine peu connu, alors là, l’excitation survient. Comme un chien d’arrêt, le correcteur se fige, nez au vent, puis suit la piste, jusqu’à dénicher le gibier attendu, en l’occurrence une certitude.
Un correcteur n’est pas quelqu’un qui sait tout. C’est quelqu’un que l’ignorance n’arrête pas, et qui la rend donc provisoire.
Bien souvent d'ailleurs les recherches induites par les vérifications sont intéressantes. J’ai notamment eu l’occasion d’apprendre un tas de choses dans des domaines aussi variés que la chimie ou l’économie.

Il me faut aussi aborder bien entendu la réalité économique, plus terre-à-terre mais cruciale.
Si vous souhaitez devenir riche, il y a pas mal d’activités qu’il vous faudra envisager avant celle de correcteur (vendeur de hot-dogs par exemple). Mais ça, je suppose que vous l’auriez deviné seul.
Le « métier » tend à se précariser (et à devenir plus une activité complémentaire, utile pour un auteur ceci dit), et nombre de personnes s’en plaignent.
Et lorsque l’on est payé à la tâche, l’on ne peut compter systématiquement sur la même somme à la fin de chaque mois.
Il y a cependant des avantages : gérer son temps soi-même, bien que cela demande une certaine rigueur, a un côté très pratique. Et travailler sur un domaine qui est aussi un centre d’intérêt personnel est franchement agréable.  

Il m’est arrivé également de travailler pour de petits éditeurs, voire même sur d’autres formes que la BD. Et il m’est arrivé aussi de… refuser certaines propositions.
Un travail de correction suppose quelques ajustements : resserrer les boulons, mettre un peu d’huile dans les rouages. Remanier des phrases entières reste exceptionnel. Et la réécriture de A à Z est inconcevable. Il arrive pourtant de se voir proposer la relecture d’un roman qui est très loin de la phase de correction. Voire même pas encore véritablement écrit parfois.
Dans ces cas-là, c’est très difficile de dire à un éditeur enthousiaste, qui en plus vous propose du fric (une somme dérisoire de toute façon en regard de la somme de travail), que vous ne pouvez pas accepter ce qu’il propose. Mais c’est indispensable. Car un correcteur n’est pas un « nègre », ou une plume de substitution pour dire les choses d’une manière plus digne et plus précise.

Bien souvent, à la lecture de certaines œuvres, il m’arrive de me demander pourquoi un correcteur n’intervient pas, ou s’il était seulement présent. Il convient cependant de ne pas accepter tout et n’importe quoi. S’il y a tout à faire, alors il n’y a rien à faire, du moins en tant que correcteur.
Un mécano, même s’il en est éventuellement capable, ne corrige pas les plans d’un avion. C’est là le rôle des ingénieurs de faire en sorte que l’engin vole.

Une autre anecdote pour vous expliquer la réalité de ce rôle de correcteur : je ne relis jamais ce qui est publié et que j’ai corrigé, ça n’aurait aucun intérêt et cela prendrait trop de temps. Une fois, pourtant, j’ai été amené à me rendre compte que des corrections importantes (relevant de ce que j’appelle « l’hygiène ») n’avaient pas été reportées sur un livre sur lequel j’avais travaillé.
Je suis choqué sur le moment. Je me dis « putain, comment j’ai pu laisser passer ça ? »
Je vérifie (je garde tout, évidemment), et je me rends compte que j’avais bien corrigé ces fautes.
Je me dis alors que l’on a « corrigé ma correction ».
Je repars dans mes recherches, je vais même jusqu’à exposer le problème au service de correction de l’Académie Française, qui me confirme que je suis dans le vrai.
Et là, contactant l’éditeur, sûr de moi, on me répond qu’en réalité… mes corrections n’ont tout simplement pas été reportées. Un bête oubli.

Cela arrive aussi. Bosser comme un dingue, dans un délai court, rendre un texte propre, et le voir publié avec des fautes qui étaient pourtant corrigées.
Je pourrais me dire « bof, je m’en fous, je suis payé pareil », mais en fait ça m’a fait un peu mal au cul. Non. Je mens. J’étais enragé. Dingue. Pas contre quelqu’un en particulier (tout le monde commet des erreurs, surtout lorsque l’on travaille beaucoup), mais contre le résultat imprimé. Et pourtant, mon nom ne figure pas sur le livre. Mais j’avais l’impression d’être dans un cauchemar, genre à poil dans la rue.
Et je crois que c’est une saine réaction.
Lorsque l’on veut qu’une œuvre soit la plus parfaite possible, et qu’au final elle contient des conneries que l’on aurait pu gérer, c’est vital d’être en colère. Ou au moins mal à l’aise.
Quand on merde (n’importe quel maillon de la chaîne éditoriale, ça peut arriver), le pire consiste à se transformer en usine à excuses (c’est machin, on n’a pas eu le temps, il a plu, mon chat a mangé mon pdf, ma grand-mère s’est barrée avec mes virgules…).
Dans ce domaine comme dans d’autres, quand tout ne se passe pas de manière idéale, mieux vaut être en colère qu’indifférent. Car l’indignation a au moins cela de bon qu’elle oblige à trouver des solutions.

Je sais pertinemment que bien des gens n’accordent pas une grande importance à la forme, même parfois des lecteurs acharnés. Une virgule en trop, un « s » en moins, quelle importance ? Outre le fait que le diable – et une cohorte de démons – se cache dans les détails, il ne faut pas oublier que le langage écrit est une passerelle reliant auteurs et lecteurs. Retirez quelques planches et le parcours sera moins agréable, les enjambées nécessaires plus grandes. Laissez pourrir le bois et s’élimer les cordes et le trajet sera éprouvant, voire impossible. Bien sûr, pour le lecteur, pas de danger vital, le seul précipice dans lequel il tombera sera celui de l’incompréhension. Or, ne pas être compris est bien là un écueil que veulent éviter tous les auteurs, qu’ils soient bons ou mauvais.
Ces passerelles sont fragiles. Elles demandent de l’entretien. Et du respect, car il ne s’agit pas de se tromper d’essence de bois lorsque l’on remplace une planche. Ni de laisser des échardes là où l’on avait auparavant une surface lisse et vernie.  

De l’artisanat en quelque sorte. Nécessitant un bon sens de l’équilibre, une certaine minutie.
Et quelques coups de machette.