08 août 2014

Le Sermon du Tengu sur les Arts Martiaux

Le Japon et plus précisément les principes liés au Budo sont à l'honneur aujourd'hui avec Le Sermon du Tengu sur les Arts Martiaux, un manga sorti le mois dernier. 

Peut-être est-il utile de commencer par expliquer ce qu'est un tengu. Dans le folklore nippon, il s'agit d'une créature mythologique apparentée à un oiseau mais représentée avec divers attributs humains. La bestiole est plus ou moins bien intentionnée selon les contes, mais on lui attribue en général un grand savoir concernant les arts martiaux (ou budo).
Ce sont donc des tengu et divers autres animaux qui vont ici discourir sur certains principes concernant la Voie. Ce manga s'inspire de l'ouvrage de Issai Chozanshi et a été adapté par Sean Michael Wilson. Les dessins sont de Michiru Morikawa.

Le livre est divisé en plusieurs chapitres, plus ou moins bien réalisés. Il faut dire que les concepts abordés sont extrêmement ardus et difficiles à saisir pour un esprit occidental. Si l'on ne connait rien de la philosophie asiatique, et notamment de la Voie (le Do, que j'avais vaguement évoqué ici), il sera bien difficile de saisir la portée et la richesse des théories développées.
Parmi celles-ci, le "non-être" (ou "non-agir") par exemple, que l'on peut définir par une sorte de vacuité de l'esprit. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, le "non-agir" ce n'est pas "ne rien faire" mais plutôt ne pas se mettre artificiellement de barrières mentales afin d'agir le plus naturellement possible, de manière juste. C'est là un état typique des pratiquants en état d'éveil (le satori), qui est une manière de redéfinir l'art pratiqué à son image (le retailler sur mesures). C'est un principe que je crois transposable dans tout art (j'avais d'ailleurs tenté d'utiliser les stades shu, ha et li pour parler de techniques d'écriture).

Donc, tout cela est complexe, et l'intérêt d'une adaptation manga, ce serait éventuellement de rendre les choses plus simples, plus lisibles (un peu comme cette BD faisant office de manuel de pilotage simplifié), ou en tout cas d'aborder cela différemment. Malheureusement, le but est loin d'être atteint.
Les dessins ne servent en effet qu'à illustrer le texte, d'une manière redondante, sans panache, et surtout sans apporter un plus didactique. Il faut attendre la dernière partie du dernier chapitre pour voir un peu le medium BD être utilisé pour ce qu'il a de spécifique (lorsque Shoken essaie de buter le rat). Tout le reste n'apporte rien et est même moins digeste que certains ouvrages (sans dessins) sur le sujet. Le seul point positif aurait pu résider dans une forme attrayante, qui aurait par exemple pu pousser les plus jeunes à approfondir le sujet, mais là encore, ça tombe à plat : la narration est ennuyeuse au possible, sans aucune inventivité, aucune passion, ce qui contribue à rendre fades et ennuyeux des thèmes pourtant passionnants. Un comble !

L'éditeur, Budo Editions, a pourtant fait un travail correct. Il n'a notamment pas cédé à la mode ridicule qui consiste à publier un ouvrage traduit en français dans le sens de lecture japonais (je reviens très rapidement sur le faux "respect de l'œuvre" ou l'effet "cœur à droite", en fin d'article*). Des notes expliquent également, succinctement mais clairement, certains termes. Et je n'ai constaté qu'une seule coquille sur l'ensemble. Un exploit de nos jours.
L'éditeur pousse la conscience professionnelle jusqu'à expliquer certains choix grammaticaux en début d'ouvrage. Il nous indique qu'il a opté pour les règles françaises du pluriel concernant tengu (on peut aussi considérer les termes japonais comme invariables, question de choix) et qu'il a remplacé le In-Yô par Yin-Yang (ce qui semble effectivement plus courant, donc plus compréhensible). Par contre, le ki japonais est remplacé par le terme chi. On nous précise que le chi serait le qi chinois, or, chi et qi sont tous les deux chinois, l'un n'est pas plus francisé que l'autre, cela dépend simplement de la manière de l'écrire. Puisque tous les ouvrages consacrés aux arts martiaux japonais parlent, à juste titre, de ki, il aurait été bon de conserver le terme. Enfin bon, rien de dramatique.

Un manga qui ne fait qu'effleurer son sujet et ne parvient pas à exploiter le potentiel, pourtant réel, du dessin appliqué aux concepts abstraits de la Voie.

+ des thèmes passionnants pour qui n'est pas rebuté par la forme, poétique mais parfois presque opaque, de la philosophie nippone
+ une adaptation française très correcte
- une transposition en BD qui n'apporte rien et ne rend pas le sujet plus facilement abordable
- des dessins souvent ternes et sans ambition, qui peinent à se mettre au niveau du propos
  




* Pour respecter une œuvre, il n’y a qu’un seul moyen : ne pas y toucher. Une adaptation est, déjà, par nature, une profanation complète, un remaniement de l’intime.
Si un lecteur souhaite lire un manga en français, il accepte inconsciemment de passer de la logique originale de l’œuvre à la logique de l’adaptation. Dans cette logique de l’adaptation, il y a de bons principes. Par exemple, respecter au mieux les intentions de l’auteur. L’auteur souhaitait-il gêner son lectorat ou aboutir à une absurdité lorsqu’il a conçu son œuvre ? Non. Or, lire de gauche à droite dans les cases et de droite à gauche dans la planche, c’est une gêne (car en réalité, on ne lit pas seulement à l’envers, on lit dans deux sens différents, pourquoi pas aussi en diagonale une page sur deux ?).
Parfois, certains artistes peuvent vous obliger à rompre avec les conventions de l’écrit (Mack par exemple, pour rendre la difficulté liée au handicap), mais c’est alors un choix artistique, qui s’avère en plus futé et efficace. C’est volontaire, ce n’est pas une conséquence d’une adaptation non aboutie. L’éditeur, lui, n’a pas à dénaturer l’œuvre en la rendant artificiellement atypique.
Si l’œuvre japonaise était publiée dans le sens de lecture japonais, alors l’adaptation française doit être publiée dans le sens de lecture français. Ce sont les dessins que l’on inverse, tout simplement parce qu’ils posent infiniment moins de problèmes que le sens de lecture.

Pour le fameux « cœur à droite », c’est déjà un cas rarissime : il faut qu’un perso se prenne une flèche dans le cœur par exemple, et qu’il s’exclame « ah mon cœur ! ». Mais admettons. Tout d’abord, personne ou presque ne s’en apercevrait. Mais admettons encore. Où est le problème ? On le sait pourquoi son cœur est à droite. En quoi est-ce que ça gêne la lecture ?
Et surtout, l’on se rend bien compte que la « solution » est ridiculement disproportionnée par rapport au problème. C’est comme si on décidait de couper les jambes de tous les bébés à naître uniquement parce qu’il arrive que des gens trébuchent et se fassent mal. On ne risque plus de trébucher, mais est-ce que ça vaut bien le coup de se priver des jambes ?

J’aime la façon de penser japonaise (la manière traditionnelle), cette façon d’aller mettre de l’essentiel dans les petites choses du quotidien ou encore de faire preuve d'une humilité presque taquine. C’est parce que je respecte cette culture (qui ne se limite heureusement pas aux seuls manga) que je suis contre ces facilités d’adaptation qui, en réalité, trahissent l’œuvre, l’auteur, la logique et, au bout du compte, la culture nippone elle-même. Je suis d'autant plus attaché à cette culture que ma première nouvelle publiée (dans le magazine Khimaira, qui n'existe plus malheureusement dans sa version papier) était très liée aux budo et à leurs principes. Cette nouvelle est aujourd'hui consultable sur le site de Maître Roland Habersetzer, ce qui est un honneur incroyable pour moi, qui lisais déjà ses ouvrages lorsque j'étais adolescent. Il m'a poussé à franchir le seuil d'un dojo, mais il m'a aussi poussé à considérer la pratique martiale non comme une somme de techniques mais comme un engagement spirituel, qui ne permettait aucun compromis. Ce fut alors une porte ouverte sur le Japon, si fascinant, si riche... et si dévoyé par de cupides margoulins, n'hésitant pas à vendre au prix fort de mauvaises adaptations (déjà !) d'arts dont ils ne connaissaient rien.
Des domaines certes différents, mais les mêmes causes ont abouti aux mêmes effets pervers, dans les dojo mal tenus comme chez les éditeurs peu scrupuleux : des labels souvent expurgés de tout sens et n'offrant qu'un ersatz d'art.