27 août 2014

Jack Kirby : l'oeuvre d'un géant

En 2006, Panini éditait en français une anthologie d’œuvres créées par Jack Kirby pour Marvel :  20 histoires réalisées (dessinées, mais parfois aussi écrites) entre 1940 et 1978, sélectionnées par Greg Theakston, qu'on nous présente comme un spécialiste des comic-books. 

Ce très beau livre, au toucher agréable, ne se veut pas une biographie exhaustive de l'artiste et se concentre sur ses créations pour un panorama édifiant (même si uniquement au sein du même éditeur). La préface ne rappellera que quelques éléments de la carrière de Kirby : on ne saura pas grand chose de ce fils d'immigrés juifs autrichiens (de son vrai nom : Jacob Kurtzberg) qui commença sa carrière sur des dessins animés de Popeye et faillit périr lors de la Bataille de Metz en 1944. 

L'anthologie nous replonge dans les prémisses du Golden age des comics au travers du travail de celui qui devait devenir un des deux piliers de Marvel avec Stan Lee, créant les super-héros les plus célèbres de la planète. On s’aperçoit ainsi que l’homme est arrivé à force de volonté et de talent, a essuyé des échecs mais a toujours su faire face, jusqu’à ce que la gloire survienne. Si les trois premières histoires (datant de 1940 et 1941) apparaissent bien datées, on y sent, derrière les poses outrées et les visages inexpressifs, cette dynamique extraordinaire que l’artiste allait savoir instiller dans ses cases à l’avenir. Le trait est encore peu affirmé, les personnages assez sveltes avec un graphisme qui rappelle Steve Ditko. On y retrouve tout de même Cap America, dans l’aventure qui l’a vu naître – maintes fois réécrite par la suite.  Puis on saute aux années 1960 pour le gros morceau : Hulk, les VengeursThor et surtout les FF, avec l’incontournable saga du Silver Surfer

Entre 1962 pour les origines de Hulk et 1967 pour la série Thor, avec inévitablement son compère Stan Lee comme scénariste, on y trouve un dessin aux traits puissants, aux personnages plus denses, dans une mise en page demeurant classique, mais avec un souci du décor qui explose, grâce au savoir-faire accumulé dans des récits de Strange Tales : il utilisera le moindre prétexte pour laisser libre cours à son goût pour les machines compliquées, les appareillages tortueux et les armes destructrices. 
Dans le même ordre d’idées, le design de Galactus est symptomatique : en mettre plein la vue tout en donnant cette idée d’infini, d’inconcevable, d’extraterrestre (d’indicible ?). Si on peut désormais sourire devant les discours pompeux des personnages sous la plume d’un Stan Lee inspiré, la vision de certaines planches force le respect. Kirby a trouvé son style, qui colle autant aux personnages de soldats ou de lutteurs qu’aux héros virils – sans être disproportionnés, les bras et les cuisses sont massifs, les poses dynamiques, les combats dégageant une vraie impression de puissance. Autant dans la description majestueuse  d’Asgard que dans celle de la machinerie de Galactus, Kirby s’en donne à cœur joie dans la démesure. Seule faiblesse : les personnages féminins qui perdent de leur charme et semblent coulés dans un moule unique – à la différence d’un John Buscema par exemple, plus attaché aux expressions corporelles et à des attitudes plus fluides. 

La dernière partie nous montre des travaux des années 1970, avec la série des Inhumains ou celle des Eternels, dans lesquelles il a réussi à dépeindre avec maestria les Célestes, dans des histoires qu’il a lui-même rédigées. Cette fois, même les cases se plient à sa volonté de grandeur, et voir une cohorte de Célestes à l’œuvre est un spectacle impressionnant. Parallèlement, sa série sur Captain America prouve combien il est à l’aise dans l’action pure, brutale et la montée du suspense : il n’y a plus le lyrisme cher à Stan Lee, on est dans le thriller nerveux. Ses héros foncent et sont souvent montrés de face, plongeant vers nous, une main tendue prête à sortir du cadre. Des histoires fortes et des personnages aux destins hors-normes étaient faits pour être illustrées – racontées – par lui. 


Son influence est définitivement majeure et se sent encore aujourd’hui, ne serait-ce que dans le dessin des ennemis bigger than life. Sans lui, la Chose ne serait qu’un tas de cailloux informe quoique doué de parole, et Captain America le héros ringard d’une époque révolue. Et puis, surtout, il a créé Galactus et son héraut, le très charismatique Surfer.