02 août 2014

Télérama et la SF : l'un des deux n'a pas d'avenir

Il y a quelques jours, un article publié sur le site de Télérama feignait de s’interroger sur l’avenir de la science-fiction, voire de l’ensemble de ce que l’on appelle la littérature de l'Imaginaire. Le constat dressé était bien entendu catastrophique.
Penchons-nous en détail sur ce texte.

La présentation des ouvrages de science-fiction est à elle seule révélatrice de l'état d'esprit de l'auteur de l'article. Celui-ci ne cache aucunement son mépris et va même jusqu'à juger les livres sur leur... aspect physique, et ce en des termes surprenants : "rebondis, plus colorés qu'un touriste américain (?), recouverts de jeunes femmes petitement vêtues". 
En gros, si l'on traduit, les livres de SF seraient des obèses, au goût vestimentaire douteux, recouverts de putes. Entrée en matière sympathique, non ?  
Et de conclure que cette vulgarité tranche avec "la modestie élégante de la littérature blanche".

Alors, pour ceux qui ne connaîtraient pas le terme, la "littérature blanche" est l'exact contraire de la littérature "de genre". L'on y trouve souvent des auteurs égocentrés, à l'imagination sclérosée et au talent incertain (bien sûr il existe aussi de mauvais romans de genre), déblatérer sur leurs états d'âme et leur petite vie, certainement passionnante pour eux mais beaucoup moins pour le lecteur.
Cette littérature est néanmoins extrêmement respectée par les pseudo-intellectuels qui estiment qu'un véritable écrivain doit être chiant et ne doit surtout pas s'abaisser à raconter une histoire.
Je caricature ? Oui, un peu, mais lorsqu'on lit des auteurs comme Christine Angot, nous raconter comment elle a sucé Doc Gynéco dans ses chiottes, l'on se demande dans quels livres la véritable vulgarité va se nicher.
Il y a bien pire, en matière de manque d'élégance, que les couvertures colorées et les jupes un peu courtes.

Il n'y a pourtant pas lieu de faire de telles distinctions et de tracer ainsi une frontière nette entre ce qui relèverait d'une littérature "élitiste" d'un côté et des romans "de gare" de l'autre. Pierre Lemaitre, lauréat du prix Goncourt 2013, vient du polar et démontre que l'on peut manier habilement la plume et passionner son lectorat. Etre agréable à lire et divertissant n'est pas une tare, c'est une force supplémentaire.
Et pourtant, Lemaitre lui-même, peu après avoir reçu son prix, avait raconté une anecdote révélatrice d'un certain état d'esprit. Alors qu'il avait passé l'un de ses romans (une intrigue policière) à une amie, il lui demanda ce qu'elle en pensait. Elle lui répondit quelque chose dans ce genre : "oh, je n'ai pas pu décrocher, c'était génial, je l'ai lu d'une traite. Par contre, quand est-ce que tu nous écris un vrai livre ?"
Le type est un gentleman, il n'a même pas giflé cette quiche. 

Revenons à l'article de Télérama. L'on nous parle de "ventes qui s'effondrent" en prenant l'exemple d'un éditeur (Denoël) qui constate que certains titres ne dépassent pas les 300 exemplaires vendus. 
Robots manquant d'élégance...
Lorsque l'on ne connaît rien à l'univers éditorial, voilà qui peut impressionner : 300 exemplaires, ce n'est évidemment pas beaucoup. Par contre, ce n'est en rien révélateur d'un phénomène lié à la SF : c'est le lot de la plupart des romans.
Ce qu'oublie de dire l'auteur de l'article, c'est que les Werber, Levy, King, Musso ou Rowling (ici je cite des gens qui vendent beaucoup, sans me soucier du "genre" dans lequel ils exercent leur talent) sont des exceptions chez les romanciers. En réalité, très peu d'auteurs vivent de leur plume. Un premier roman d'un auteur inconnu va se vendre en moyenne aux alentours des 300 exemplaires ou à peine plus. Et en vendre 1000 serait déjà un résultat très satisfaisant, surtout sans couverture médiatique. 
Pour reprendre l'exemple de Christine Angot, ses premiers livres n'atteignaient même pas ces chiffres (de nos jours, bien qu'elle soit toujours incapable d'écrire une phrase correctement et qu'elle ait la plume aussi sèche et peu féconde que le vagin d'une momie, elle vend bien plus et ne se prive d'ailleurs pas de s'en vanter dans ses propres ouvrages : la vulgarité se mord parfois la queue).

Le journaliste poursuit ensuite en nous parlant du désintérêt du public pour les elfes et les dragons, à l'exception du "triomphal Trône de Fer". 
Putassier et coloré...
Voilà justement le parfait contre-exemple. Evidemment que l'on ne peut pas vendre des centaines de titres se contentant de proposer de molles variations de ce qu'a déjà fait Tolkien en son temps (en bien mieux). Par contre, lorsqu'un roman est bien écrit, avec un style propre à son auteur, il peut éventuellement se vendre. Et même très bien se vendre à l'instar de la saga de George R.R. Martin.
Ce que ne comprennent visiblement pas certains éditeurs, c'est que l'amateur de roman de genre n'est pas un lecteur plus con qu'un autre. Il ne suffit pas de lui mettre une nana à poil sur la couverture et deux ou trois orcs entre les lignes pour qu'il fonce, fasciné, les euros à la main. La passion, pas plus que l'intérêt poli, ne fonctionnent sur le mode du réflexe pavlovien. 
Les artifices ne font illusion qu'à très petite échelle. Et une bonne cuisine, pour ravir le palais, suppose plus qu'une simple liste d'ingrédients dont on ne sait que faire.

On essaie ensuite de nous expliquer que les auteurs ont tellement honte de l'étiquette "SF" qu'ils tentent de se dissimuler dans la littérature générale. On nous cite en exemple Houellebecq ou Philip Roth. Ah ben... le camouflage fonctionne plutôt bien, parce que je ne m'étais jamais rendu compte que Houellebecq (qui mérite d'être lu) faisait de la SF. Je suis peut-être idiot, mais instinctivement, je ne l'aurais pas mis avec les Asimov, Dick, Bradbury, Card, Arnaud ou Herbert. 
Evidemment, le fait de trouver des éléments fantastiques dans un ouvrage n'en fait pas d'office un roman de genre. L'on peut trouver des crimes et des flics dans la littérature blanche, et ce sont pourtant des éléments typiques du polar (un autre genre qui continue à très bien se vendre lorsqu'il est aux mains d'auteurs qui ne se contentent pas de cloner les succès du passé).

Vient ensuite le tour des explications fumeuses, censées justifier le désintérêt du public : la SF serait anxiogène et les avancées technologiques actuelles la rendraient moins impressionnante. Ce sont là pratiquement deux raisons qui s'annulent l'une l'autre, mais cela ne semble gêner personne. 
Il faut attendre la conclusion de l'article pour observer la première faible lueur de vérité : ce sont les petits éditeurs qui font le travail des gros en prenant des risques. C'est malheureusement vrai.
Par contre, il convient d'émettre deux réserves. D'une part, la multiplication de micro-structures, au sérieux douteux et aux contrats parfois à la limite de la légalité (je ne vise pas les maisons citées dans l'article), fait peser un risque sur l'édition, qui voit là ses pratiques largement dévoyées.
D'autre part, il serait faux de laisser croire (comme l'article tente de le faire) que des petites maisons (sérieuses, celles-ci) peuvent vivre à moindre frais, grâce aux festivals et à quelques ventes sporadiques. Pour faire un travail correct, toute structure à besoin de fonds et de compétences.
Les maisons d'édition, petites et grandes, croulent sous les manuscrits qui arrivent chaque jour, et le premier travail de tri est de moins en moins assuré par des professionnels ayant de réelles connaissances en littérature.
Comment, alors, dénicher le futur best-seller ou simplement séparer le bon grain de l'ivraie ?

Bref, un article orienté, plein de trous voire de fausses informations, et opposant de manière artificielle et snobinarde des domaines naturellement poreux. L'on avait déjà vu une telle légèreté en télévision (cf. ce reportage par exemple) et il n'est pas surprenant de retrouver ces mêmes pratiques honteuses dans un magazine télé qui est la quintessence de la prétention, du sectarisme et du manque d'honnêteté intellectuelle. 

La science fiction, ou le fantastique en général, ont fait rêver des générations de lecteurs. Ces genres sont toujours vivaces et attractifs. Cela ne veut pas dire que le moindre roman classé dans le rayon SF doit battre des records de vente. Beaucoup de mauvais auteurs sont publiés chaque année, simplement parce que certains éditeurs n'ont plus les capacités de filtrer correctement ce qu'ils reçoivent, ou parce qu'ils pensent qu'une recette facile remplace le travail véritable.
Et quand bien même, depuis quand juge-t-on un domaine artistique en faisant une moyenne de ses ventes ? Comment peut-on tirer une conclusion hâtive sur un aussi vaste domaine sans aborder ce qui fait sa richesse ?

Peut-être la SF est-elle moins populaire que par le passé, mais dans 50 ans, je suis certain que l'on trouvera encore des romans de ce genre. Par contre, pourra-t-on encore lire Télérama ?
C'est possible. Même les torchons ont, à défaut de noblesse, leur utilité.  

[04/08/2014. Certaines personnes ont du mal à croire les chiffres que j'avance concernant les ventes d'un premier roman. Cela peut surprendre mais il s'agit bien de quelques centaines d'exemplaires, pas plus. Si vous pensiez devenir romancier pour vous payer une superbe villa, pas de bol, vous aurez en fait le budget d'une tente Quechua. Cet article de L'Express annonce des ventes moyennes comprises entre 500 et 800 exemplaires, mais je les soupçonne de ne prendre en compte que les maisons les plus connues. Cet autre article d'un blog Mediapart avance le chiffre, plus raisonnable, de 350 exemplaires. Cet autre blog, d'un écrivain, estime que la moitié des premiers romans ne dépassent pas les 300 exemplaires et que 90% n'atteignent pas les 1000.]