30 octobre 2014

Indulgences : un roman à la croisée des chemins

Je suis assez friand des romans historiques. Non pas que je me laisse dicter mes goûts par ma formation universitaire (l'Histoire que j'y ai étudiée n'a que rarement été celle qui me passionnait), mais sans doute parce qu'il est nettement plus aisé de se représenter le cadre dans lequel évoluent les personnages pour peu qu'on ait les références et connaissances nécessaires, tout en jouissant de l'interprétation faite de la part de mystère qui imprègne encore jusqu'aux époques les plus récentes. A condition de bien étayer son récit par les recherches ad hoc, on peut lui conférer l'aura de vraisemblance nécessaire qui conférera leur légitimité aux événements auxquels les héros feront allusion.

Evidemment, il ne suffit pas de bien se documenter pour créer un bon roman historique. L'intrigue et les personnages doivent avoir l'épaisseur adéquate pour entretenir la fascination initiale : il me semble qu'on achète d'abord une enquête médiévale parce que ça se déroule au Moyen-Age, et ensuite parce que c'est un roman policier - du coup, la narration doit être suffisamment pertinente pour ne pas décevoir les attentes.
Lorsque les éditions HC m'ont proposé Indulgences de Jean-Pierre BOURS, je ne connaissais ni les unes ni l'autre : seuls les éléments apportés sur la fiche de présentation étaient à même de me pousser à accepter (en dehors du simple fait d'avoir un ouvrage gratuit, stade que j'ai heureusement dépassé depuis longtemps). Or, le résumé évoquait une période rarement traitée et, qui plus est, dans une région encore moins souvent évoquée :

1500, au cœur de la forêt saxonne, une femme abandonne son enfant avant d'être arrêtée pour sorcellerie. Quinze ans plus tard, alors que les premiers feux de la Renaissance et de la Réforme commencent à briller sur Wittenberg, la jeune Gretchen ne sait pas encore que la quête de son identité l’amènera à croiser ceux qui sont en train d'écrire l'Histoire, qu'il s’agisse de Luther, de Cranach et du très mystérieux docteur Faust...


 Donc, récapitulons : 
- sorcière
- Renaissance
- Réforme
- Luther
- Cranach
- Faust

Des noms lourdement porteurs de sens, pouvant engendrer le meilleur comme le pire. Si on y ajoute que l'action se déroule principalement en parallèle sur deux périodes (l'an 1500 puis autour de l'an 1515), le lecteur averti saura qu'on ne pourra faire l'économie des fléaux comme la peste et d'épisodes comme l'avènement de Charles Quint.

Le décor étant planté, qu'en est-il de Indulgences ? Après un préambule malicieux sous forme de lettre écrite à Dieu par Méphisto, le lecteur va suivre le destin de deux femmes exceptionnelles dans un monde qui n'est pas encore prêt à les accepter.
1500. Au nord de Leipzig : Eva Mathis fuit dans la nuit et se voit contrainte d'abandonner son nouveau-né dans l'église de Coswig, avant d'être arrêtée et jugée pour un motif qu'on ne lui mentionnera jamais formellement. Sa vivacité intellectuelle et sa culture inhabituelle (pour une femme de l'époque, qui plus est célibataire) lui permettront de se défendre avec brio pendant le procès qui lui est intenté, même si elle sait que l'issue ne pourra être que fatale :

Quatre-vingt pour cent des personnes inculpées pour sorcellerie étaient des femmes. Il fallait peu de choses pour être suspecte : pratiquer certaines formes de médecine, vivre seule, faire preuve d'une certaine émancipation, avoir suscité envie ou jalousie dans le voisinage. Qui n'avouait pas était torturée. Qui était torturée finissait par céder, ce qui la menait au bûcher...
Annexe de l'auteur, p. 411

1514. Entre Coswig et Wittenberg : La jeune Margarete (plus souvent nommée par son diminutif Gretchen) fait le bonheur de sa famille, des paysans modestes mais propriétaires de leurs terres. D'une beauté stupéfiante, elle est également d'une grande générosité et dotée d'une curiosité intellectuelle inhabituelle, qui la font suivre Freia, la sage-femme du coin, auprès de laquelle elle apprendra à lire, écrire et à s'émerveiller devant les reproductions d'œuvres de Dürer. Mais elle devra faire face aux tragédies qui frappent le peuple à cette époque : les raids des pillards, le poids toujours plus lourd des impôts et l'épidémie de peste bubonique. Forcée d'épouser le fils aîné d'un autre propriétaire terrien, elle trouvera un expédient qui lui donnera un délai - le temps de découvrir qui était sa mère. Elle croisera la route du séduisant Docteur Faust, puis ira travailler dans un atelier d'imprimerie à Wittenberg où elle fera la connaissance du jeune Martin Luther et de l'imposant Lucas Cranach...



Jean-Pierre Bours a su me rassurer très vite sur ses intentions. Bien documenté, il brode son intrigue autour de détails judicieusement disposés, parfois avec une minutie qui force le respect, mais ralentit le rythme et entraîne quelques redites. Rien de bien méchant, d'autant qu'il dispose d'un vocabulaire très riche et glisse çà et là nombre de termes désuets ou spécifiques à la période, tout en continuant à orienter le lecteur par des notes de bas de page explicites (les références des œuvres citées ou la traduction des comptines ou proverbes allemands). Des mots comme "catoblépas" ou "sacqueboute" enjoliveront votre lecture et enrichiront le contexte, déjà fort dense. 
La richesse de son lexique n'est pas prétexte à embrouiller ou digresser et, même si ce n'est pas son fort, l'auteur propose nombre de dialogues destinés à animer la lecture. Celle-ci passe par ce rythme binaire imposé par un découpage temporel parallèle : les chapitres ne sont pas très longs et plutôt bien pourvus en péripéties. Là où le bât pourrait blesser, c'est dans le traitement réservé aux deux héroïnes : on devine dès le départ qu'elles vont en baver, traverser de longues périodes de doute, de souffrances et d'angoisse. 
Evidemment, le choix porté sur deux femmes remarquables par leur physique comme par leur acuité intellectuelle les met automatiquement à l'écart d'une société extrêmement dure, repliée sur son noyau familial soumis aux diktats d'une Nature mal domestiquée et d'une hiérarchie nobiliaire inique. Lorsque Margarete se voit sommer d'épouser le fils d'un voisin, ce n'est pas pour lui faire du mal - ou même pour la punir de s'être montrée un peu trop indépendante - mais uniquement parce que ses parents, quoique aimants et compréhensifs, placent le bien de leur famille avant tout confort personnel ; d'autre part, à cette époque, un enfant devait une obéissance totale à ses parents. Pour une fille qui ne s'y plierait pas, la sanction était le couvent. On voit très vite que Jean-Pierre Bours tient à nous faire partager le sort peu enviable de ces femmes splendides qu'il fera évidemment souffrir et pour lesquelles on tremblera, dans l'attente d'épreuves plus terribles encore. C'est là que la complaisance peut entrer en ligne de compte, et il m'est difficile d'affirmer qu'on lit le récit des tortures morales et physiques infligées à nos héroïnes d'un œil détaché. Tout le monde connaît le fonctionnement de l'Inquisition,

cette force qui veut toujours le Bien mais fait toujours le Mal




Savoir Eva emprisonnée, jugée et comprendre qu'elle ne pourra éviter la Question entretient cette perverse attente des moments où elle sera avilie, soumise à la perfidie, au regard vicieux et à la luxure inassouvie de ses procureurs. D'ailleurs l'auteur choisit bien vite de ne pas rester pudique devant les ignominies et la bassesse des hommes : le raid des pillards sur le village est décrit par le menu, le quotidien des filles à soldat suivant les troupes de l'empereur est bourré de détails aussi truculents qu'intimes. Néanmoins, il faut reconnaître que, si les exécutions sommaires, les viols, les morts violentes et les souffrances liées aux épidémies (le typhus comme la peste) sont narrées plus souvent qu'à leur tour, on ne s'attarde pas plus que cela sur les moments les plus sordides - à l'imagination enfiévrée du lecteur de prendre, parfois, le relais. Le roman ne verse pas dans le voyeurisme, bien qu'il soit évidemment à réserver à des lecteurs avertis : ce n'est pas plus pervers que ce qu'on trouve dans les ouvrages et productions actuelles, la part de violence et de sexe étant relativement raisonnable, surtout compte tenu de la sauvagerie de l'époque et des mœurs. Cela dit, lorsque (page 300), l'écrivain se prépare à raconter une séance de torture sur une jeune fille, on ne comprend pas trop à quoi sert cette phrase un peu hypocrite :

La scène qui suivit devrait échapper à toute narration ; il est de ces actes auxquels refuse à croire l'entendement.


On n'y échappe pourtant pas. Dans l'esprit, ça m'a fait irrésistiblement penser à du Ken Follett. Cela mis à part, je dois avouer que la richesse du texte, tant dans sa forme que dans les éléments puisés dans les données historiques (une annexe fournit une bibliographie commentée, dans laquelle j'ai appris que Fred Vargas était le nom de plume d'une historienne auteure d'un ouvrage sur la Peste bubonique), procure un environnement littéraire remarquable qui permet de profiter pleinement du destin contrarié de ces deux êtres de lumière au sein d'une ère encore sombre, sclérosé par l'inertie d'un Moyen-Age encore trop présent mais déjà titillé par la révolte intellectuelle de grands esprits et de grands artistes. La silhouette - et le regard vairon - du Malin traverse leurs vies : certains, même parmi les plus grands, n'ont pu échapper à Sa tentation, et quelle victoire ce serait contre Dieu de s'emparer des âmes d'Eva et de Margarete, si belles, si farouchement pures - mais également de Luther, comme de Cranach ou surtout du mystérieux Faust !


Un très bon livre en somme, pour lequel je tenais à souligner la qualité du travail éditorial (aucune coquille à signaler, ce qui est extrêmement rare).