19 décembre 2006

Héros & Vilains : la fin du manichéisme ?

Au début, au temps de l’âge d’or des comics, tout était simple. Un héros bien sous tout rapport devait contrer les plans machiavéliques d’un méchant très…méchant. Le principe convenait forcément à un lectorat jeune, avide d’icônes fortes et facilement identifiables. Les couleurs étaient nettes, tranchées, et le schéma, celui du conte.
De nos jours, la donne a changé. Les lecteurs ont vieilli (même si de nouveaux arrivent chaque année), débarrassés à coup de Graphic Novels prestigieux du sentiment culpabilisant (surtout en France) de lire des « sous-œuvres » pour gamins. Les héros ont des failles, les vilains un passé qui les rend plus humains et explique leurs motivations. Là où naguère l’enfant s’identifiait sans peine au personnage que l’auteur lui indiquait comme bon, juste et digne de confiance, le lecteur adulte d’aujourd’hui jubile en découvrant la psychologie complexe de personnages naviguant souvent entre deux eaux.
Le phénomène n’est certes pas nouveau (déjà en 1986, Alan Moore triturait le concept de super-héros dans son mythique Watchmen), mais il est indéniable qu’il tend à s’accentuer. DC Comics base son récent Infinite Crisis sur les agissements, peu louables, de ses héros principaux, Marvel également fait de l’une de ses séries-évènements, Civil War, un affrontement moral entre héros plus habitués à se chercher amicalement des poux dans la tête qu’à se castagner pour de bon sur une question de fond. Du conte prévisible et moralisateur, le comic (de super-héros en tout cas) évolue vers un schéma moderne, mélangeant les genres, troublant les frontières, bousculant nos certitudes.

Les aspects positifs sont nombreux. Le lecteur peut s’identifier et éprouver de l’empathie à l’égard de surhommes qui, finalement, ne sont pas si parfaits qu’ils le paraissent. L’on peut également mieux comprendre la hargne de certains personnages « maléfiques » qui paraissaient si caricaturaux par le passé et qui ont maintenant un background psychologique justifiant leurs actes et les rendant, sinon sympathiques, du moins compréhensibles. Les exemples sont parfois émouvants, souvent cruels. Ainsi, Fatalis (dont on a pu revoir les origines justement réactualisées ce mois-ci) a déjà combattu aux côtés des héros contre Onslaught par exemple, mais on peut le voir aussi (ainsi que Magneto ou le Caïd) dans l’épisode d’Amazing Spider-Man (de Straczynski) sur les attentats du World Trade Center. On le verra d’ailleurs pleurer à travers les minces fentes de son armure. Le Mal absolu d’hier est ainsi tamisé par les douleurs d’aujourd’hui. Même les figures emblématiques des Vilains marvelliens ont une limite au-delà de laquelle, eux aussi, éprouvent la souffrance, la peine, l’horreur de l’impensable réalité. Ceux que l’on croyait fait de roc ont un côté humain. Au moins dans les comics en tout cas…

Des dérives peuvent survenir également. La tentative de certains auteurs (qui, aussi talentueux soient-ils, n’en sont pas pour autant des détenteurs de vérités absolues ou même de fins analystes politiques) de faire passer un « message » à travers certaines séries populaires (les Ultimates notamment) est parfois plus proche de la caricature maladroite (voire de la propagande lourdingue lorsqu’elle est reprise en France) que du pamphlet éclairé. Le manque de réflexion, de recul, d’arguments est flagrant mais pas étonnant. Le medium après tout ne se prête pas franchement à la dénonciation de faits qui restent, très grandement, à démontrer plus qu’à conspuer. Il est d’ailleurs amusant de noter que ceux qui combattaient farouchement le Comics Code Authority sont parfois ceux qui se félicitent de l’engagement politique de certains auteurs, alors qu’au final, le danger est ici bien plus grand puisqu’en fait, au lieu de sexe, de violence ou de paroles crues, l’auteur martèle souvent son idéal personnel comme s’il s’agissait d’une évidence. Pourtant, là encore, il est juste de constater que le « réalisme politique » a également apporté une richesse supplémentaire aux comics, les sortant ainsi d’un côté sombre et introspectif, que les plus audacieux affichaient, pour les hisser vers un ton tout aussi noir mais direct. Par direct j’entends ici que les métaphores très présentes jusqu’ici (costumes sombres, démons, paranormal) tendent à s’effacer pour faire place au réalisme jusqu’auboutiste du vilain en costard cravate (même si ce réalisme n’en est pas vraiment totalement un et a, lui aussi, ses limites). Et si la menace devient parfois banale, quotidienne, insidieuse, les héros en viennent, eux, à s'interroger (à l'image du célèbre Penseur qui illustre ce post, hop, et vla qu'on fait maintenant de l'introduction à la sculpture msieurs-dames, ça mène-t-y pas à tout les comics ? Hmm ?) sur leurs actes et le bien-fondé de ceux-ci.

Est-ce donc pour autant la fin totale et définitive du manichéisme ?
Pas vraiment. Certains personnages, par nature, par essence même, ne sont, ne peuvent être « que » bons. Ainsi, Spider-Man incarne la caricature même du héros gentillet, propre, sympa, bon jusqu’au ridicule ou à l’écoeurement. J’en parle (durement) avec d’autant plus de facilité qu’il figure parmi mes persos favoris. Il est le Bien absolu. Ce que nous ne serons jamais. Il est l’enfant en nous. L’innocence. La Pureté. C’est sans doute (aussi) pour cela que Quesada, sans trop le formuler ainsi, estime que le mariage de Peter Parker était une erreur. Cette bonté nunuche et touchante qui anime ce personnage ne peut être issue d’un cœur d’homme, car si cette innocence reste crédible de la part d’un enfant, voire d'un ado, elle devient risible lorsqu’elle subsiste chez un personnage plus vieux (à plus forte raison marié, donc censé être adulte, presque père).
Néanmoins, Spidey est une exception dans l’univers Marvel. Toutes les autres grandes figures, ainsi que les personnages secondaires d’ailleurs, souvent attachants, sont multifacettes et sont rentrés dans le 21ème siècle en perdant pas mal de la panoplie du « super » (heros ou vilain) et en gagnant pas mal de traits de caractère communs à l’homme de la rue.
Est-ce un problème ? Non, pas vraiment étant donné que les auteurs actuels exploitent justement cet état de fait afin d’enrichir leurs personnages et leurs histoires. D’essentiels, les pouvoirs sont devenus presque secondaires ou en tout cas prétextes à un style narratif passionnant et rétrécissant les frontières (éventuelles) séparant autrefois « geeks » de comics et lecteurs dits « sérieux ».
S’ils se combattront à jamais, enivrés d’origines et de colères sans cesse réinventées, Héros et Vilains peuvent aujourd’hui se targuer d’être avant tout des personnages, ni totalement bons pour la plupart, ni entièrement mauvais pour beaucoup. Ils ont perdu en netteté ce que nous avons gagné en plaisir de lecture. Un plaisir subtil, épicé, parfois troublant, mais indéniable.