12 février 2009

Paradoxes et actes manqués : l'illusion tient-elle le choc de la réflexion ?

Le principe d’un univers partagé et de la continuité impose diverses épreuves aux auteurs triturant le destin de nos personnages favoris. Peuvent-ils faire bonne figure après une petite analyse a posteriori ?

Si vous êtes un habitué des comics Marvel, vous savez que leurs auteurs ne sont pas avares de voyages dans le temps. Si cela est devenu presque banal pour certains personnages, cela n’enlève rien aux paradoxes posés par le procédé. Et si le pire ennemi de nos héros était la logique ?
Bon, prenons un exemple tout récent avec le Fantastic Four #551 publié en VF dans le Marvel Icons #40. Dans cette histoire, Richards invente dans le présent un binz qui a de graves conséquences dans le futur. Pour tenter d’éviter le pire, Namor (et quelques autres) se pointent joyeusement (dans le présent) en voyageant dans le temps afin de convaincre Richards de ne pas mener à bien son projet (c’est un peu plus compliqué que ça mais c’est suffisant comme illustration).
Admettons qu’ils y parviennent. Qu’advient-il alors de leur ligne temporelle ? Elle disparaît ? Elle continue ? Elle se modifie ?
En général, le plus pratique pour les auteurs (et pour l’intuition commune) est de décréter qu’il existe une infinité de lignes temporelles. On en a souvent des exemples d’ailleurs, avec l’univers Ultimate, la terre où tous les héros sont des zombies, la terre de l’Age d’Apocalypse, bref, c’est un concept qui tient la route. Mais…
- s’il existe une infinité de lignes temporelles, pourquoi diable s’échiner à en sauver une en particulier étant donné que tous les actes visant à la modifier aboutiront en fait à la création d’une nouvelle ligne et non au sauvetage du monde d’origine des « sauveteurs » ?
- les risques d’une modification de la ligne ne sont-ils pas supérieurs aux bénéfices ?
- d’un point de vue philosophique, une telle perception des choses ne conduit-elle pas à une sorte de nihilisme ?

Je m’explique sur le dernier point. Si une infinité de Moi agissent d’une infinité de manières dans une infinité d’univers (ou de lignes temporelles), en quoi est-ce que mes actes importent réellement ? Je peux aider une petite vieille à traverser la rue mais dans une autre ligne je me contente de la regarder ou, pire, je l’agresse pour lui voler son sac. Car forcément, dans une infinité de possibilités, je suis aussi un voleur, quelque part, dans les tréfonds de la mécanique universelle.
Essayons de rationaliser un peu tout ça. Si je sais qu’une infinité de Moi font une infinité de n’importe quoi, je suis tout de même le Moi de cet univers. Je n’ai pas envie d’être le Moi qui va en prison ou passe sa vie à se morfondre. Donc, je me comporte bien, même en sachant que je me comporte mal dans d’autres lignes. Mais…
- il n’y a pas de raison que les Moi des autres lignes temporelles n’aboutissent pas au même raisonnement et, donc, en viennent tous à bien se comporter. Il n’y aurait donc pas une infinité de comportements mais un nombre fini dépendant de l’individu lui-même.
- nouveau paradoxe : le Moi originel ne fait toujours qu’un seul choix dans une situation donnée (et pas deux ou dix). Les lignes temporelles (qui alors seraient différentes de l’univers parallèle au sens strict du terme) ne pourraient du coup être créées que par le fameux voyage dans le temps et pas par les choix individuels.

Nous en arrivons à une quasi aporie où le voyage dans le temps crée la ligne temporelle qu’il est censé sauver. Autrement dit, ne pas la créer en ne voyageant pas serait plus simple (mais j’avoue que ça créerait moins de comics pour le coup).

Autre paradoxe, ou au moins étrangeté : l’échec perpétuel de Richards lorsqu’il veut rendre sa forme humaine à Ben Grimm. Voilà un type qui ferait passer Einstein pour un gentil benêt (on ne compte plus ses inventions ahurissantes dans quasiment tous les domaines de la science) et qui échoue sur quelque chose de plutôt simple en apparence. Inverser ou annuler les effets des rayons cosmiques serait plus complexe que de bâtir une prison en zone négative (ou même simplement d’aller dans cette fameuse zone ou…de la découvrir) ? Difficile à croire…
Cette situation troublante peut cependant s’expliquer, non pas par une défaillance de l’intelligence de Reed mais par l’influence de son inconscient. L’homme est un génie mais s’il parvient à rendre sa forme originelle à son meilleur ami, cela entraîne plusieurs conséquences importantes :
- il peut alors rendre inoffensives la plupart des menaces surhumaines de l’univers 616, ce qui implique que, sans vilains, les héros n’auraient plus lieu d’exister ou pourraient se confronter à des tâches plus ingrates qu’ils ne pourraient peut-être pas "résoudre" (pauvreté, famine, conflits religieux…)
- même s’il suit une psychothérapie et se rend compte de son blocage mental, cela implique, pour Reed, d’accepter des actes très discutables comme le bannissement de Hulk et l’extermination qui en a résulté (lors de l’explosion du vaisseau) alors qu’il était tout bonnement possible d’éliminer le « danger Hulk » par des moyens scientifiques. Attention, Richards ne peut être ici accusé de cynisme, dans cette hypothèse, il y a simplement refoulement de tout ce qui n’est pas conciliable avec le Moi, or quoi de plus évident, dans le Moi de Richards, que la foi en la science et l’appartenance à une élite surhumaine ? « Guérir » Grimm, c’est nier la particularité de ce qui fait de Richards un être à part, pire encore, le guérir, c’est accepter également que sa propre foi puisse détruire ce qu’il est. C’est typiquement le genre de situation inacceptable qui se doit d’être refoulée. L’on peut aussi, de manière plus pointue, y voir un renoncement narcissique (mais tout aussi inconscient) engendré par la peur de l’échec ou, au contraire, la peur de la réalisation ultime (changer la nature des choses, c’est autre chose que d’inventer des machins qui volent ou se balader sur d’autres mondes, c’est devenir Dieu… pas évident, même avec un Surmoi très structuré) (1).

Si le premier paradoxe montre sans doute les limites d’un raisonnement à court terme (ou même d’un manque de questionnement), le deuxième permet finalement, à partir d’un fait difficilement justifié par les scénaristes, d’aboutir à une profondeur supplémentaire pour le personnage qui, sans cette faille, resterait froid et sans aspérités.
Du coup, oui, le hasard (et la psychologie) servent parfois les auteurs. D’autres fois moins. ;o)

Si vous avez relevé, au cours du temps et des innombrables séries, d’autres paradoxes, étrangetés ou erreurs justifiables après-coup, n’hésitez pas à vous manifester ! Il se peut aussi que vous ne soyez pas forcément d’accord avec les raisonnements ci-dessus, vous avez le droit de râler aussi ! ;o)

"Il faut éviter le paradoxe, comme une fille publique qu'il est, avec laquelle on couche à l'occasion, pour rire, mais qu'un fou, seul, épouserait."
Georges Courteline

(1)
: ce point de vue psychologique colle assez bien également avec l’attitude, en apparence absurde ou jusqu’au-boutiste, de Richards pendant la guerre civile. L’identification avec l’autorité y prend, pour lui, une ampleur exceptionnelle, allant même jusqu’à mettre en péril son couple afin de préserver un contrôle nécessaire – et en apparence non souhaité – sur le « pouvoir » et les surhumains. Sans cette fidélité à l’autorité et au contrôle, Richards peut admettre qu’il est en mesure de changer les choses et, donc, remettre en question tout ce qu’il est.