24 octobre 2009

Superman - For all Seasons

Panini réédite ce mois le Superman - For all Seasons du mythique duo Loeb/Sale. Prenons un moment pour regarder passer ces saisons si particulières.

Il peut tordre l'acier, il est insensible aux balles et peut même voler. C'est le plus grand héros que la terre ait jamais porté. Et pourtant, à une époque, il n'était qu'un enfant. Il était entouré de l'amour des siens, allait au lycée d'une petite ville du Kansas et vivait dans une ferme.
C'était chez lui. Mais, bien que des champs immenses s'étendissent jusqu'à l'horizon, l'endroit était trop petit pour lui. Une ville l'appelait. Metropolis.
Commence alors le règne de Superman. Un héros populaire, aimé de tous, admiré. Un ange disent certains. Pourtant, il est des fardeaux si lourds que même un super-héros ne peut les porter seul.
Si Superman est adulé, Clark Kent, lui, se sent à l'étroit dans ce qui ressemble à... une forteresse de solitude.
Voilà l'histoire d'un gamin qui, un jour, a cru qu'il pouvait tout accomplir et qui a fini par grandir et perdre ses illusions. L'histoire d'un gosse qui rentre chez lui pour tenter de trouver des réponses. L'histoire du plus grand héros de notre temps.

Je l'avoue, je ne suis pas un grand fan de l'univers DC et encore moins de Superman. Cependant, avec Jeph Loeb au scénario et Tim Sale au dessin, il est difficile d'éprouver autre chose qu'une saine curiosité et une envie d'être, encore une fois, emporté par la magie qui se dégage de la rencontre de ces deux types. Car le tandem a laissé des traces - jolies d'ailleurs - dans l'esprit des lecteurs avec Batman : The Long Halloween ou encore le magnifique Spider-Man : Blue.
Le comic qui nous intéresse aujourd'hui se rapproche d'ailleurs de ce qu'avaient fait Loeb et Sale sur Spider-Man. Une oeuvre douce, subtile, un peu amère. Quelque chose que l'on aime lire lentement, le soir venu, en se laissant bercer par la nostalgie qui peu à peu nous serre le coeur. Bref, vous l'aurez compris, ce n'est pas une histoire de gros bras ni même un classique récit super-héroïque où un encapé sauve le monde. Non, ici il est question de couchers de soleil, de temps qui passe, de soirées passées à regarder la voûte étoilée sous un vieux porche et d'odeurs de tartes aux pommes. De petites choses essentielles transcendées par ce qui ressemble bien à une poésie moderne, mise en images avec délicatesse et ce souci d'exprimer des sentiments universels qui dépassent, et de loin, le cadre des seuls comics.

Le découpage par saisons est remarquable, d'autant que le narrateur change pour chacune d'entre-elles.
La voix que nous entendons au printemps est celle de Jonathan Kent. La voix du père. Rassurante, aimante, un timbre grave et chaud dont nous savions, étant enfant, qu'il ne pouvait mentir. Rien de bien méchant ne pouvait nous arriver lorsque cette voix résonnait. L'été fait place à Lois Lane. La voix est sensuelle, pleine de promesses et de rêves. C'est l'époque de l'adolescence, où tout semble à portée de main, où rien n'est vraiment impossible. Cette voix qui nous murmurait à l'oreille que bientôt le monde nous appartiendrait. Puis, vient l'automne. Le narrateur est Lex Luthor. C'est un adulte. Il n'a plus rien de rassurant. Il est vieux, aigri, il a compris qu'il ne suffisait pas d'aimer pour être aimé en retour. C'est la voix triste de la maturité et des prises de conscience acides qui la suivent. C'est un son guttural qui nous tord le ventre et nous fait grimacer de douleur.
Et puis enfin, arrive l'hiver. La délivrance. La voix est celle de Lana Lang. Elle est calme, posée. Elle possède ce détachement serein qu'ont les gens qui ont fini par saisir, au moins un peu, le sens des apparentes absurdités de la vie. Elle a accepté les défis et dépassé la souffrance. Elle est le calme après la tempête. La saine fatigue après une vie de labeur. L'apaisement après les larmes.
Et en effet, grâce à cette construction narrative bien pensée, il s'agit un peu de traverser les différents âges d'une vie tout en tentant d'en appréhender l'essence.

Pour apprécier cette histoire, il faut donc se placer en dehors des évènements eux-mêmes (d'ailleurs volontairement mineurs) pour accéder à ce niveau de lecture si particulier où les auteurs nous tendent des perches sans nous les imposer de force en nous les balançant en pleine gueule. Une politesse de bon aloi en quelque sorte.
Tim Sale (dont on peut vérifier l'étendu du talent en feuilletant cet artbook) a bien évidemment une grande part de responsabilité dans la réussite de l'ensemble. Le style rétro qu'il utilise, un peu hors du temps, permet d'aller à l'essentiel dans les scènes les plus spectaculaires, en offrant des gros plans bruts et "old school", ou encore de se perdre, presque à l'infini, dans des détails qui magnifient les moments plus intimes. Il y a un peu la même opposition entre les paysages urbains, froids impersonnels, géométriques, et le tendre fouillis de la campagne. Une manière sans doute de renforcer le propos en mettant en évidence le contraste existant entre la célébrité, les rêves de grandeur, l'illusion des villes, la foule déshumanisée et, de l'autre côté, le foyer chaleureux, les proches aimants, mais aussi les petites imperfections qui font l'attrait des valeurs authentiques et des lieux où l'on se sent bien.
Les couleurs de Bjarne Hansen, éclatantes lorsqu'il le faut, discrètes et plus suggestives sur certaines planches, apportent la touche finale.
La présente édition de Panini ne contient aucun bonus. Pour une oeuvre qui date de plus de dix ans, c'est honteux, d'autant que l'on aurait volontiers troqué la hardcover contre quelques pages supplémentaires sur la genèse du projet par exemple.

De bien belles saisons dont les parfums nous permettent de plonger profondément dans nos propres souvenirs. Tant pis pour Superman. Et tant mieux pour les lecteurs.

"Il faut aimer toutes les saisons. Aussi cruelles qu'elles puissent sembler. Car ce n'est qu'en les regardant passer... que l'on peut vraiment apprécier l'avenir."
Révérend Linquist, sous la plume de Jeph Loeb.