19 février 2010

Grandville : polar steampunk et anthropomorphique

Grandville signe le retour de l'un des grands génies du comic britannique. Faisons un peu connaissance avec l'inspecteur LeBrock de Scotland Yard.

Lorsqu'un diplomate anglais est retrouvé chez lui, une balle dans la tête, tout le monde pense bien entendu à un suicide. Sauf LeBrock qui repère immédiatement des détails évoquant plutôt un assassinat.
Pour mener leur enquête, l'inspecteur et son assistant vont devoir partir pour Grandville, capitale des merdes de chien et, accessoirement, de l'empire de France, dirigé par Napoléon XII. Bientôt, une piste parsemée de cadavres les mène sur les traces d'un groupe de dangereux conspirateurs qui pourraient bien déclencher une guerre contre la petite république socialiste de Grande-Bretagne, fraîchement indépendante.
Pour faire éclater la vérité, LeBrock devra affronter le fort sentiment anti-anglais mais aussi la police secrète de l'Empereur. Il devra également employer des méthodes radicales, mais après tout, l'avenir de deux nations est en jeu...

Si vous ne connaissez pas Bryan Talbot, brillant scénariste et dessinateur anglais, il est temps de combler cette lacune. Nous avions déjà évoqué l'auteur à propos de Luther Arkwright, oeuvre dans laquelle il faisait preuve d'une maîtrise et d'un talent hors du commun. Il revient cette fois avec une nouvelle uchronie qui a la particularité d'utiliser des animaux comme personnages. L'inspecteur est un blaireau, le grand Napoléon un lion, etc.
L'univers décrit est particulièrement original puisque l'on plonge dans une Europe qui est restée à l'ère des machines à vapeur et qui est dominée par la France, seule superpuissance continentale. C'est l'occasion de découvrir un tas de véhicules ou d'objets au charme certain, du fiacre à vapeur à l'acoustitube remplaçant notre téléphone moderne. Outre ce décor steampunk, Talbot parsème son récit de nombreuses références, souvent liées à la culture française. L'on pourra ainsi rencontrer des figurants célèbres, comme Bécassine, Spirou et même ce pauvre Milou, devenu un paumé accro à l'opium et rêvant ses aventures passées ou imaginaires. Les clins d'oeil ne s'adressent pas uniquement aux fans de bande dessinée puisque l'on reconnaîtra également des pastiches de tableaux de Manet ou David. Enfin, l'auteur semble aussi connaître la politique française puisque le premier ministre de l'empire, un nationaliste convaincu, se nomme... Jean-Marie Lapin. ;o)

Comme toujours avec Talbot, tout est pensé, soigné, minutieusement mis en place. Les planches sont superbes et le récit, une histoire de complot somme toute classique, nous entraîne dans un univers bien plus dur qu'on n'aurait pu le penser.
Reste l'édition française, par Milady, et là encore le résultat est impressionnant de professionnalisme et de sérieux. Grand format, hardcover, papier glacé, pour une quinzaine d'euros, c'est déjà plus que correct. Mais l'éditeur ne s'est pas contenté de cela et a demandé une longue postface à Talbot, en exclusivité pour la version française ! En tout, 22 pages supplémentaires, avec illustrations et commentaires. L'artiste nous explique certaines phases de son travail, il revient sur des références ayant pu nous échapper et nous dévoile même la première planche du tome #2 de Grandville, car - et c'est une excellente nouvelle - il y aura une suite. Vu la richesse de l'univers et les capacités du bonhomme, gageons que le résultat sera à la hauteur de cet excellent premier opus.

Un album magnifique, une édition particulièrement soignée et l'incomparable style de Talbot. Autant de raisons pour se précipiter sur cette lecture.