21 février 2010

Et si la Sorcière Rouge avait dit "plus de Panini" ?

Le concept du "what if ?", on commence à connaître. On modifie un détail et la face du monde peut s'en trouver changée. En partant de ce principe, que se serait-il passé si Panini n'avait jamais hérité des droits Marvel puis DC ?
Bilan sur le plus honteux des "éditeurs" français.

Le français qu'on cause chez Panini
Effectuer un travail éditorial, ce n'est pas seulement transposer un texte d'une langue à une autre, mais cela en fait partie. On sait depuis longtemps que la grande majorité des gens bombardés "traducteurs" par Panini n'ont absolument aucun talent littéraire(1), pire, ils ne savent bien souvent même pas écrire correctement des expressions pourtant courantes. Bien entendu, une faute peut toujours échapper à la vigilance même d'un oeil aguerri de temps en temps, mais lorsque cela devient la norme et la qualité une exception, il est temps de s'en inquiéter.
Sans Panini, nous n'aurions donc jamais eu à nous interroger sur la signification du 09 novembre, employé à la place de 11 septembre(2), sur la présence du nom Tornade dans une série où elle n'apparaît pas, résultat de la confusion entre Storm, le nom de famille de la Torche, et Storm, le pseudo, signe évident que les traducteurs se foutent totalement de ce qu'ils sont censés lire(3), nous n'aurions jamais su que Wolverine signifiait "blaireau" et non glouton(4), ni que Andrea DiVito était une femme(5). Et je passe sur les expressions mal orthographiées ("autant pour moi" à la place de "au temps pour moi"), employées de manière incorrecte ("faire long feu" ne signifie pas "durer longtemps") et les innombrables fautes de conjugaison.
On pourrait continuer comme ça longtemps, c'est certainement assez drôle au premier abord, mais lorsqu'on y réfléchit, c'est dramatique. Non seulement parce qu'il s'agit d'un manque total de respect pour les auteurs et le lectorat mais également parce que faire preuve d'une telle légèreté lorsque l'on a la charge de publier des livres révèle les limites d'un système gangréné par le copinage et le j'm'en foutisme. Outre le fait que les plus jeunes ne peuvent même plus compter sur la chose imprimée comme référence correcte, les histoires en deviennent parfois incompréhensibles. Un exemple ? L'ahurissante traduction où, à la place de "univers de Supreme Power", nous nous retrouvons avec "pouvoir suprême de l'univers", qui ne veut strictement rien dire(6).
Sans Panini, on pourrait donc comprendre un peu ce qu'on lit.

Le monopole du Monstre
Normalement, lorsque l'on est totalement incapable, on ne devrait être qu'un acteur mineur du domaine dans lequel l'on sévit. Malheureusement, suite à divers concours de circonstances (dont le fait d'avoir été naguère racheté par le groupe Marvel Entertainment), Panini s'est vu confier de très nombreuses séries. L'ogre boiteux a non seulement en charge les titres Marvel, mais également ceux de DC. Pire, c'est encore eux qui obtiennent les droits des labels Wildstorm et Vertigo (de DC Comics mais qui se vendent séparément). Alors, bien entendu, ce n'est pas un réel monopole. Il reste un tas de choses, souvent de qualité d'ailleurs, que ce soit chez Image, Dark Horse ou chez les indépendants et artistes publiant à compte d'auteur. Mais tout de même, pour le mainstream grand-public, ça fait beaucoup. Pire encore, le Pantagruel des comics a également racheté le pourtant sérieux Comic Box, magazine totalement axé sur la BD américaine et faisant, jusqu'il y a peu, office de référence en la matière. Impossible évidemment de trouver maintenant d'objectives critiques sur cet éditeur en son sein.
Pour prendre un élément de comparaison assez proche de la réalité, c'est un peu comme si Eve Angeli se retrouvait demain en charge de la publication de la plupart des manga les plus connus, mais aussi du support journalistique de référence qui les chronique. Ah ben oui, ça fait peur.
Sans Panini, l'on peut supposer qu'une concurrence saine, issue de séries très différentes laissées aux mains de vrais professionnels, permettrait aux lecteurs de bénéficier d'un choix plus vaste et de prix souvent plus en rapport avec le contenu et la forme (ne serait-ce que sur les extravagants Monster et Big Book). Et sans Panini, des journalistes honnêtes pourraient, peut-être, remettre en question certaines pratiques.

On ne change pas une équipe qui merde
Ce qui est bien avec Panini au moins, c'est qu'ils sont prévisibles. Ils sont mauvais dans tous les compartiments du jeu. Bon, c'est un peu normal. Si vous êtes du genre distrait et bordélique, vous ne devenez pas un monstre de concentration et un type ultra ordonné dès que vous passez la porte de chez vous. Ben là, c'est pareil mais à l'échelle d'une entreprise.
Aucune vision éditoriale à long terme, les séries sont baladées d'un format à un autre et bien souvent tronçonnées, les bonus présents en VO sont passés à la trappe, des collections sont lancées et aussi vite abandonnées, du matériel adulte est publié dans des revues pour enfants(7), et pour couronner le tout, l'éditeur gaffe régulièrement en pensant s'adresser, dans ses revues adultes (pourtant flanquées du macaron "pour lecteurs avertis"), à des gamins(8). Bref, on peut difficilement faire plus brouillon.
Sur le Net également, Panini s'illustre à sa façon. Incapables de tenir une simple checklist à jour ou de modérer un forum, ils lancent une nouvelle formule pour l'annuler quelques jours plus tard. Même au niveau des relations presse, certains magazines pro ont du mal à obtenir des titres pour pouvoir en parler à temps. La communication est désastreuse, les campagnes de pub et de soutien pour certains titres inexistantes. Comment s'étonner alors qu'ils aient du mal à vendre les pourtant valables séries DC ou encore des titres excellents comme Loveless(9)? Lorsque l'on voit le travail de certains éditeurs, n'ayant pas ce statut de géant ou étant arrivés récemment sur le terrain des comics, avec des sites bien pensés, des previews en vidéo, des résumés bien rédigés, la possibilité de lire les premières planches de chaque oeuvre, on comprend vite le gouffre immense qui sépare Panini d'un simple type un peu sérieux et connaissant son boulot.
Sans Panini, DC pourrait peut-être se vendre en France, les internautes pourraient éventuellement découvrir l'immense variétés des comics sur le web et une couverture médiatique correcte se mettrait en place pour soutenir les publications.

On n'est pas dans un what if
Eh oui, même si tout cela commence à faire beaucoup, nous n'y pouvons pas grand-chose et il faut composer avec un Panini certes désastreux mais bien présent.
Pour parvenir à mettre nous-mêmes cette entité à terre, il faudrait massivement se mettre à la VO, ce qui semble impossible pour des raisons pratiques (et puis tout le monde n'a pas forcément l'envie ou le temps d'apprendre l'anglais). Le salut ne peut donc venir que des éditeurs américains. Marvel notamment pourrait, grâce au réseau Disney, se passer de ce peu flatteur partenaire. Il ne resterait guère alors que les titres Vertigo pour garder Panini un temps hors de l'eau avant que la bête ne sombre. Quant aux titres Marvel, ils pourraient tranquillement se retrouver chez de vrais éditeurs, après tout, nous en avons quelques-uns.
Mais ce n'est qu'un doux rêve et, pour l'instant, le milieu de l'édition est toujours pollué par des vendeurs d'autocollants qui ont cru, un jour, que l'on pouvait être nul sans que ça se sache ou que l'on pouvait vendre des produits culturels comme si c'était des radis.
Je continue à acheter ce qu'ils éditent, parce que je ne veux pas brider ma passion ou sanctionner, à travers ces incapables, les auteurs qui, eux, font un travail exceptionnel. Par contre, il est nécessaire, régulièrement, de rappeler que ces gens ne sont pas à leur place. Personne n'aurait envie d'être soigné par un type qui n'a pas son doctorat de médecine en poche. De la même manière, il est crucial de rappeler qu'il faut être éditeur pour bien s'occuper d'un livre. Cela suppose des connaissances. Un sérieux. Et, je le crois, un minimum de passion. Eléments cruellement absents chez Panini et absence qu'il serait dangereux de faire passer pour la norme.
La norme c'est Delcourt, Milady, Akileos, Kymera, Ankama, Casterman, Dargaud et bien d'autres encore. Non pas que l'on ne puisse rien leur reprocher, rien en ce bas monde n'est parfait, mais la qualité et l'envie de certains se voient trop pour que l'on pardonne la paresse de sagouins qui ont de l'or entre les mains et qui parviennent, régulièrement, à le transformer en merde.
Nous, lecteurs et auteurs, n'avons pas les pouvoirs magiques de la Sorcière Rouge.
Mais nous avons le pouvoir du Verbe.

"Ce qu'on est incapable de changer, il faut au moins le décrire."
Rainer Werner Fassbinder


1 : le Fury dans la collection Max ou l'épouvantable Elektra & Wolverine sont à lire pour se convaincre de l'étendue des dégâts
3 : j'en ai parlé dans cette chronique mais l'erreur a lieu précisément dans le Civil War #5
5 : erreur citée ici avec d'autres exemples
6 : cf la fin d'Ultimatum dans le Ultimates #43
8 : cf entre autres le X-Men Extra #76
9 : Loveless, l'excellente série d'Azzarello, a été stoppée après... un seul numéro VF