01 février 2010

Sleeper : en quête de douleur

Alliant espionnage et super-pouvoirs, Sleeper a su s'imposer comme une des séries les plus réussies de l'univers Wildstorm. Partons tout de suite sur les traces d'un agent double.

L'agent Holden Carver est un habitué des "black ops", ces missions spéciales que le gouvernement américain met sur pied dans le plus grand secret. Lors de l'une d'entre elles, son équipe se fait massacrer. Seul survivant, il devient alors le jouet de son supérieur, John Lynch, qui souhaite en faire un agent double. Pour s'assurer de la collaboration de Carver, Lynch a falsifié des documents prouvant qu'il serait à l'origine de l'assassinat de ses anciens coéquipiers. Pour tout le monde, il est déjà passé à l'ennemi.
Carver n'a plus d'autre choix que d'infiltrer l'organisation de Tao, un criminel dont les actions terroristes sont en pleine recrudescence. Peu à peu, il parvient à gravir les échelons et à devenir l'un des lieutenants de Tao. Malheureusement, un coup du sort vient frapper Carver : Lynch, le seul à être au courant de sa couverture, tombe dans un coma profond.
Plus rien ne relie alors l'ancien agent au monde de la légalité. Plus personne ne sait qui il est vraiment.
Et s'il finissait tout simplement par devenir ce qu'il fait semblant d'être depuis si longtemps ?

Petite explication éditoriale pour commencer. La série (deux saisons de douze épisodes) est publiée par Panini. Cependant, une autre mini-série, servant de prologue, est également parue en VF, cette fois chez Semic. Bien que fort bien écrite, elle n'est pas indispensable pour comprendre l'histoire principale. Notons que l'on y retrouve le Midnighter de Authority pour une brève apparition et que c'est Colin Wilson qui se charge des dessins. Il existe donc deux tomes #1 de Sleeper mais ils n'ont pas le même contenu.
Revenons maintenant au récit principal, scénarisé par Ed Brubaker et dessiné par Sean Phillips. Les auteurs nous plongent dans l'enfer des services secrets et des barbouzes. Petite particularité tout de même, certains personnages sont dotés de super-pouvoirs. Holden lui-même a la capacité de ne pas ressentir la douleur et de l'emmagasiner pour pouvoir ensuite la décharger sur l'imprudent qui viendrait lui chercher querelle. Malgré ces dons un peu particuliers, l'ambiance générale reste plutôt à la manipulation et aux combines de gros salopards.

C'est sans doute là le point fort de la série, il n'y a pas vraiment de bon côté. Les officiers travaillant pour le gouvernement sont tout aussi pourris que les criminels qui, eux, s'avèrent parfois sympathiques. Ou au moins humains disons. Le personnage principal est ainsi plongé dans un dilemme particulièrement éprouvant. Alors qu'il se fiche pas mal des agents qui sont pourtant ses collègues, il est touché par la mort d'une brute épaisse, du nom de Génocide Jones, qui était devenue son ami. Pourtant vous conviendrez qu'en général, quand on s'appelle "génocide quelque chose", ce n'est pas vraiment bon signe.
Désabusé, cynique, lâché par son propre camp, amoureux d'une femme que le bonheur rend malade, Carver se rend compte que les meurtres qu'il a commis lorsqu'il était du "bon côté" n'en étaient pas moins des actes terribles. Brubaker mène ainsi sa barque avec habileté, dévoilant son jeu peu à peu en parvenant à nous convaincre qu'il n'y a plus rien à espérer d'un monde qui s'est perdu depuis longtemps au nom de principes qui ne sont que des façades. Son personnage principal, bien malmené, va ainsi devoir chercher les coups et la maltraitance, non seulement pour faire "le plein" de pouvoir mais également pour expier ses fautes, personne ne pouvant réellement se vanter d'avoir un statut de chevalier blanc dans Sleeper.

Graphiquement, Phillips accomplit un excellent boulot, avec des planches sombres et réalistes. Il faut noter quelques petites touches d'humour très second degré, comme l'histoire de ce type qui visite un labo avec son lycée et qui se fait irradier. Le gars en question est gay et ressemble comme deux gouttes d'eau à un certain... Peter Parker. ;o)
Le coup de la fille dont le pouvoir consiste à vampiriser l'énergie vitale des gens, mais uniquement des homosexuels, est également assez énorme.
Au final, voilà une saga bien construite, intelligente et parfois émouvante (les origines de Génocide sont notamment d'une simplicité et d'une efficacité exemplaires). Un vrai bon moment de lecture dépassant largement, selon moi, le Criminal des deux compères.

"Les gens ne sont généralement pas gentils. Ils se disent juste qu'ils le sont. De mon côté, je ne vois que les actes. Vous êtes ce que vous faites, pas ce que vous pensez."
Tao, sous la plume de Brubaker