24 avril 2014

Before Watchmen : Rorschach

Le point sur le Before Watchmen consacré à Rorschach.

Voilà sans doute l'une des mini-séries les plus attendues de la préquelle de Watchmen. Il faut dire que Rorschach, par son côté jusqu'au-boutiste, sa violence mais aussi son look ou son indéniable charisme, est devenu un personnage légendaire, symbole du Héros réaliste, souffrant sous son masque et voué au pire des destins.
S'il y avait donc des épisodes à ne surtout pas rater, c'étaient bien ceux-là. Et pourtant...
Le tandem qui a officié sur la série est composé de Brian Azzarello (Loveless, 100 Bullets...) et Lee Bermejo (Batman : Noël, Wednesday Comics : Superman). Voyons tout de suite le résultat d'un duo qui, sur le papier, semblait plutôt bien trouvé.

Graphiquement tout d'abord, il sera difficile de trouver quelque chose à reprocher à un Bermejo qui nous livre des planches particulièrement soignées, dépeignant un New York crépusculaire de la fin des années 70. La colorisation, de Barbara Ciardo, est également très travaillée, allant par exemple jusqu'à rendre à la perfection l'effet dégoulinant de la pluie frappant une vitre. 
Mais si l'aspect visuel est réussi, le scénario l'est beaucoup moins. Après un excellent Minutemen et un Ozymandias décevant, l'on frôle même ici la catastrophe.

Azzarello choisit de mélanger deux intrigues ; l'une sur un gang de dealers, l'autre sur un tueur en série qui laisse des messages sur le corps de ses victimes. Malheureusement, aucune de ces histoires ne tient la route. Et pour de nombreuses raisons.
Rorschach, tout d'abord, perd un peu de sa superbe et semble particulièrement maladroit. Il perd, sans panache, les deux confrontations qui l'opposent au fameux gang. Mais bon, passe encore. Ensuite, il est sauvé in extremis par l'intervention improbable d'un... tigre (une allusion tirée par les cheveux, la barbe et tout ce qu'il est possible de tirer comme poils, au poème de Blake et à "l'effroyable symétrie"). Pire, le chef du gang est d'une stupidité confondante. Après n'avoir même pas vérifié que Rorschach était bien mort la première fois, il se contente ensuite de le laisser vaguement attaché sur un lit la deuxième, en déléguant le boulot (les vilains devraient savoir que les sous-fifres s'en sortent rarement bien). Ce n'est même plus cliché, c'est risible.
Et bouquet final, le gros dur se fait buter de la manière la plus crétine qui soit (et sans l'aide de l'ami Rorschach), alors qu'il va, revêtu du masque aux célèbres taches, tabasser des gens dans la rue sans que l'on comprenne pourquoi...

Oui, ça fait beaucoup quand même, mais ce n'est pas fini. La seconde intrigue n'a pratiquement aucune utilité, Rorschach s'en désintéressant et réglant le truc à la va-vite dans la dernière planche. Il faut encore ajouter à cela la fadeur de la pseudo love story, les énormités (Rorschach crache une flaque de sang sur une table dans un diner, mais un séjour éclair à l'hôpital le remet sur pied), les scènes aussi ennuyeuses qu'inutiles (dans le taxi par exemple), les combats au rabais et les dialogues moisis (jusqu'aux noms ridicules : Crâne Cru), et l'on aura un début d'idée de l'énorme ratage.
Le scénario est si mauvais qu'il est étonnant qu'il ait pu être validé. A croire qu'un nom connu (et encore, Azzarello ne doit sa célébrité qu'au bien surestimé 100 Bullets) suffit pour faire passer, aux yeux des éditeurs, de la bouse pour de la mousse au chocolat. 
Du magnifique personnage bâti par Moore, il ne reste que son accoutrement, inhabité. La descente aux enfers que l'on était en droit d'attendre est remplacée par une farce maladroite dont l'indigence et l'amateurisme sont aussi criants qu'accablants. 

Si c'était pour le malmener de la sorte, il aurait sans doute été préférable de laisser Rorschach reposer en paix. Lorsque l'on déterre un mythe (sujet évoqué dans cette chronique), mieux vaut que ce soit avec panache. Si le talent excuse toutes les profanations, le manque de travail n'en permet aucune.

+ Bermejo
- difficile d'énumérer tous les défauts de ce "scénario" : ennuyeux, invraisemblable, ridicule, poussif...
- l'excellent Rorschach, dramatiquement sous-exploité, et même pas exploité du tout en réalité
- des intrigues sans intérêt