04 novembre 2014

Le piège de Lovecraft

« J’ai lu le livre qui rend fou. Le Nécronomicon. Et aujourd’hui ils m’ont enfermé. Qui que vous soyez, où que vous soyez, si vous tombez sur un exemplaire de ce livre démoniaque, croyez-moi : fuyez-le, brûlez-le – même si cela ne suffira pas à le détruire – mais par pitié : ne l’ouvrez pas... »


David, patient à l'asile d'Arkham, est en proie à la folie depuis qu'il a pu approcher un livre étrange. Cloitré, il tente désespérément de faire connaître son histoire, la vérité sur certains événements inhabituels. Il contacte Michel Houellebecq, auteur de l'essai H.P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie dont il sollicite – en vain – l’assistance.
Durant ses études au Québec, David était affilié à un cercle de poésie, Les bateaux ivres. L’un des membres, Spencer, rédigeait de très beaux textes mélancoliques. Rapidement, il se retira de ce groupe pour entrer dans un autre, Le cercle de Cthulhu, dans lequel il s’adonna à un jeu de rôle en ligne avant de disparaître du campus. Intrigué par son absence, David enquêta auprès des autres étudiants. Il localisa son nouveau domicile : une grange loin de tout dont des symboles recouvraient les murs, des traces de pas énigmatiques creusaient la poussière. Spencer demeura introuvable, jusqu’au jour où il débarqua à la fac et massacra plusieurs étudiants sous le regard terrorisé de David. Puis, il se suicida.
Traumatisé, David chercha à comprendre ce geste, persuadé que cela avait un lien avec le jeu pratiqué par les membres du Cercle de Cthulhu. Retrouvant les œuvres récemment empruntées par son camarade à la bibliothèque, il se plongea dans les livres traitant de l’occulte. Il en fit sa thèse de fin d’études dédiée aux « livres imaginaires » en général et aux « livres maudits » en particulier.
David s'enfonçait au cœur de l'univers lovecraftien et y égarait peu à peu ses repères ainsi que sa raison. Sa quête le conduisit à la ville de Providence en quête du livre ultime, celui à la racine de tous les autres livres maudits.

En suivant David, Arnaud Delalande invite le lecteur à cheminer avec un protagoniste principal qui connait à peine Lovecraft. Retraçant sa vie, il nous fait pénétrer ses angoisses, sa bibliographie et la place dans son œuvre du mythe de Cthulhu, des grands anciens et du Nécronomicon. Arnaud Delalande en profite pour y glisser une définition du genre fantastique.
À l’instar du Livre de sable (El libro de arena) de Jorge Luis Borges, livre dont le nombre de pages serait infini, le Nécronomicon est un ouvrage impie, imaginé par Lovecraft et abondamment cité dans ses nouvelles. Sa première évocation remonte à 1921, dans La Cité sans nom (The Nameless City). Son auteur serait l'Arabe fou Abdul al-Hazred [1] et son titre originel Kitab al Azif (littéralement Livre du musicien), écrit vers 730 à Damas.

Arnaud Delalande prend modèle sur certains poncifs de Lovecraft. Le héros est un étudiant puis un universitaire, les femmes sont quasiment absentes, la démence guette à chaque instant. Il suit un parcours initiatique décadent puisqu’il devient fou à mesure qu’il approche de la réalité. Les références à des écrivains et à leurs œuvres sont légion (Lovecraft bien sûr, Stephen King, Oscar Wilde, E. A. Poe, Rimbaud, Houellebecq. Le domaine du cinéma n’est pas oublié puisque l’on y croise Sam Raimi, Ridley Scott, David Lynch, etc., et des clins d’œil à des films (Le cercle du suicide, Ring...). L’humour est présent avec quelques jeux de mots [2]. Le livre se clôt par une abondante liste de sources ayant inspirées l’auteur (livres, films, jeux vidéos...), une vraie mine d’or pour le lecteur qui souhaite approfondir tout ce qui a été effleuré dans le texte.
C'est un véritable digest qui rappelle les littératures savantes telles que le Théorème du Perroquet [3] ou le monde de Sophie [4] dont la fiction était un support pour exposer l’histoire des mathématiques, de la philosophie. Il rend ludique un sujet qui peut sembler obscur pour certains en accomplissant un bon travail de vulgarisation. En bande dessinée, l’excellent Economix [5] fait de même.

Ce n’est pas la première fiction à exploiter l’univers d’un écrivain afin de faire basculer la vie du personnage principal. La littérature en regorge, les films et les séries télés aussi. L’antre de la folie [6] ou Valerie on the Stairs [7], par exemple, jouent sur les mêmes codes.

Arnaud Delalande est un auteur prolifique connu pour avoir publié divers romans à succès, dont un précédent thriller ésotérique, Le piège de Dante. Il est également scénariste pour le cinéma et la bande dessinée (Le Dernier cathare ou Surcouf, roi des corsaires). Le piège de Lovecraft nous invite dans l’univers du célèbre écrivain de la ville de Providence et utilise le Nécronomicon comme prétexte pour nous parler de la frontière ténue entre le réel et la fiction, de la folie qui serait incluse dans un texte, sans oublier la part du numérique. Le piège de Lovecraft questionne l’emprise des livres sur notre imaginaire, le travail de l’écrivain, le pouvoir de la création et l’appropriation de l’œuvre par le public. Mais, ce thriller, loin d'être ennuyeux, perd de son efficacité en alignant de trop nombreuses références. La fin du récit est assez prévisible et un poil capillotractée. On passe un bon moment pour ceux qui n’osent pas se lancer directement dans les textes de Lovecraft, mais le fantastique est plus un prétexte qu’un genre exploité.

On préférera le Néonomicon, d'Alan Moore au scénario, un comic en un seul volume revisitant intelligemment le mythe développé par Lovecraft. Une très bonne porte d'entrée dans son univers.

DELALANDE (Arnaud), Le Piège de Lovecraft. Le livre qui rend fou, Paris, Grasset, 2014, 365 p.

+ La réflexion autour des livres maudits.
+ Couverture incluse dans le récit.

- Beaucoup de lieux communs.
- Une fin sans surprise.
- Trop de références.


[1] Le nom de cet écrivain n’est qu’un anagramme arabisé de celui de Lovecraft qui pratiquait souvent ce type de jeu littéraire avec ses très nombreux correspondants. Parti d’une simple farce, le Nécronomicon va devenir LE livre maudit le plus recherché de tous les temps, ce que Lovecraft déplorera lui-même ! 
[2] p.336 : Toutes ces rencontres sur... Mythique !
[3] Le Théorème du Perroquet est un roman de Denis Guedj.
[4] Le Monde de Sophie est un roman philosophique écrit par l'écrivain norvégien Jostein Gaarder.
[5] Economix, quatre siècles d'économie en BD de Dan Burr (Dessin) et Michael Goodwin (Scénario).
[6] L'Antre de la folie (In the Mouth of Madness) est un film américain réalisé par John Carpenter en 1994. L’histoire s’inspire des mondes imaginés par Lovecraft et Stephen King sans être une adaptation directe d’une de leurs œuvres. Un écrivain de best-sellers d'épouvante disparait ; John Trent, un enquêteur pour les assurances, est engagé pour le retrouver, malgré son mépris pour ce genre de littérature. Il sera forcé de pénétrer dans l'univers cauchemardesque de l'auteur ...
[7] Valerie on the Stairs est le 8e épisode de la seconde saison de Masters of Horror, une courte série TV d’horreur. Il a été dirigé par Mick Garris en 2005. Tout comme dans le Piège de Lovecraft, le héros — un écrivain en devenir — rejoint une résidence dédiée à sa profession pour travailler à ses œuvres tranquillement. Mais des événements surnaturels le dérangent et petit à petit, il s’enfonce dans les délires que développent ses confrères…