15 novembre 2014

Avengers : le dernier Instant Blanc

Suite de la nouvelle série Avengers issue de la gamme Marvel Now.

L'on avait évoqué les premiers épisodes de la série dans cette chronique, en revenant sur les particularités narratives propres au scénariste, Jonathan Hickman. J'étais plutôt réservé à l'époque, je le suis encore plus aujourd'hui, non seulement en ce qui concerne le récit en lui-même mais aussi par rapport au vent de fraîcheur censé être apporté par Marvel Now et qui, décidément, s'avère totalement illusoire.
Voyons tout de suite un peu de quoi il est question.

L'histoire commence plutôt bien, avec une sorte d'incident cosmique spectaculaire qui impacte de nombreux univers parallèles, dont la Terre 616, abritant le marvelverse classique.
Très bientôt, un "Instant Blanc" a lieu. Il s'agit d'un évènement cosmique survenant quand un monde évolue de manière significative. Cet Instant Blanc a notamment pour but de désigner des champions en les investissant de quelques pouvoirs pas dégueulasses. 
Malheureusement, quelque chose s'est mal passé cette fois. Un seul être, un simple étudiant, a bénéficié de cette transformation, qui a occasionné de nombreuses victimes. Bien entendu, les Vengeurs se rendent sur place...

Niveau dessin, rien à dire, Dustin Weaver et Mike Deodato livrent des planches soignées et jolies. Le casting est plutôt alléchant, on a droit aux têtes d'affiche habituelles (Iron Man, Cap, Thor, Hulk...) plus quelques guests sympathiques, dont notamment Omega Flight. 
Et Hickman fait preuve d'une maîtrise évidente dans les premières planches. Par exemple, pour présenter le gamin lambda qui va par hasard endosser le rôle de Starbrand (une sorte de système de défense à l'échelle planétaire), il utilise quatre scènes en apparence sans liens les unes avec les autres. L'on voit un couple d'amoureux discuter sur un banc, un type faisant la queue à la cantine ou encore un échange dans un amphithéâtre. Lorsque le jeune homme possédant l'incroyable pouvoir est enfin dévoilé, il est censé être dangereux parce qu'il a été toute sa vie transparent. Et l'on revoit alors à ce moment des extraits des scènes précédentes, où effectivement il apparaissait sans que l'on ne le remarque.
Ce n'est pas une petite coquetterie d'auteur, c'est extrêmement intelligent car cela oblige le lecteur à adhérer au propos grâce à une démonstration imparable : dire que le personnage est transparent n'est plus une affirmation gratuite mais un fait qui ne peut qu'être admis puisqu'il a échappé à notre attention alors qu'il a toujours été là.

Malheureusement, Hickman retombe ensuite dans ses travers, à savoir une intrigue si décousue, avec tant d'éléments disparates, qu'elle en devient pratiquement incompréhensible. Et là, on est dans la coquetterie d'auteur, du genre "je fais un truc très complexe, sur le long terme, il faut attendre pour avoir les réponses". Et ça ne fonctionne pas. 
Que l'on puisse développer une intrigue qui révèle sa richesse sur la longueur, très bien, c'est même une excellente chose, mais en aucun cas cela n'oblige à rendre les premiers épisodes abscons. Cette impression est encore renforcée par le grand nombre de personnages et leur interchangeabilité. Ils sont tous ultra-lisses, sans personnalité propre, certains (comme Carol Danvers) ne sont reconnaissables que parce qu'on prend soin de les nommer, et l'action noie tout dans un rythme effréné et lassant. Même les dialogues entre les différents protagonistes ne servent qu'à délivrer des informations au lecteur, il n'y a jamais d'échange véritable qui pourrait donner un peu d'épaisseur aux personnages.

Et surtout, pour un reboot, quel intérêt de se baser sur quelque chose d'aussi complexe et ultra-référentiel ? Marvel Now est censé attirer de nouveaux lecteurs, le but de la manœuvre, en relançant la série, consiste donc à repartir sur de nouvelles bases. Peut-être pas en flanquant toute la continuité à la poubelle, mais au moins en s'assurant que tout est compréhensible par un néophyte. Or là, c'est très exactement l'inverse. La flopée de personnages secondaires est ahurissante, on fait référence à l'AIM sans réellement expliquer ce que c'est, on a droit à l'énigmatique concept de Captain Universe (basé sur la Force Enigma) qui ne parlera qu'aux plus anciens, et je ne parle même pas du fameux Instant Blanc, qui fait référence à un très ancien univers parallèle Marvel, relancé il y a quelques années par Warren Ellis (cf. New Universal). 
Il est paradoxal de constater que les éditeurs mainstream, qui souhaitent tellement apparemment "faire du neuf", continuent à se baser systématiquement sur d'anciens concepts, particulièrement ardus à appréhender de surcroit. Si ce n'est pas là une maladresse éditoriale (déjà présente dans All-New X-Men), ça y ressemble fortement.

Niveau VF, c'est très correct. Quelques explications en intro. On a droit également en bonus aux covers, à quelques études de persos et à des comparatifs crayonnés/pages encrées. 

Une série possédant des qualités mais engoncée dans une approche narrative contestable.

+ de belles planches
+ le gratin du marvelverse est présent
+ Hickman peut parfois avoir du génie sur une scène précise...
- mais se révèle maladroit en sacrifiant la cohésion de chaque épisode au profit d'un but lointain
- personnages totalement lisses
- pourquoi rebooter si le reboot est bourré de tonnes de références au passé ?